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Publié par BALCHOY

En guise de présentation :  J'ai déjà publié en de nombreuses parties le récit de l'exode de ma famille en 1940.Jean Michel Claeys, arrière petit fils de Léon Legrand dont le père, mon cousin Jean Marie fit aussi parti de cet exode en France, a enrichi de nombreux commentaires et illustrations le texte que j'avais publié. Aujourd'hui, pour des raisons techniques, je ne suis pas à même de vous publier les illustrations et photos ajoutées par Jean Michel. J'espère que ce sera bientôt chose faite.

Voici donc cette nouvelle édition de ces mémoires qui doit beaucoup au travail de Jean Michel

 

 

 

 

 

 

SOUVENIRS DE GUERRE: L’exode de 1940 raconté par Léon Legrand

 

 

Le premier avril 1941, Léon Legrand terminait la rédaction du récit de son exode de 1940. Après la guerre il en a donné une copie à chaqu’un de ses enfants et petits enfants. Une copie de ce récit a été mise sur le blog de Jean-Pierre Legrand, petit fils de Léon Legrand, en 2009 pendant que, par une coincidence extraordinaire, de mon côté je faisait des recherches sur ce même récit. Je venais de le lire sur la copie que mon papa (cousin de Jean-Pierre et donc aussi petit fils de Leon Legrand) possédait. Mon but était de situer pour mes enfants un épisode de l’histoire familiale dont ils n’auront pas connu les protagonistes ni entendu de leur bouche leurs souvenirs.

C’est le résultat de ces travaux que vous trouverez dans ce qui suit.

 

 

 

I – notes sur le récit :

J’ai repris le texte de Léon Legrand presque tel qu’il a été écrit et publié sur le blog de Jean-Pierre Legrand, petit fils du narrateur. 

 

Pour une facilité de lecture j’ai chapitré ce récit. Le chapitrage a été fait par jour de voyage sauf pour les endroits où le séjour a duré plus longtemps qu’une nuit,

 

Je n’ai pas corrigé dans le texte le nom de lieus, je les ai laissés tels qu’écrit par le narrateur. Néanmoins en voulant reconstituer l’itinéraire sur une carte j’ai découvert plusieurs noms mal orthographiés, incomplets ou même ayant une ressemblance plus ou moins phonétique avec les noms réels (ou actuels). Des notes à ce sujet sont reprises en bas de chaque chapitres. Ces notes reprennent le nom tel que je l’ai trouvé sur les cartes actuelles.

 

Ces notes reprennent aussi les évènements historiques en relation avec la seconde guerre mondiale et  une description des personnages publiques rencontrés (prises sur Wikipédia ou d’autres sources). Cela permet au lecteur de raccrocher ce récit à l’Histoire, aux évènements de mai et juin 1940 lorsque l’Allemagne envahi la Belgique, le Luxembourg, la Hollande et la France. On y trouve une concordance entre ce récit et les évènements du moment. Mais pour bien comprendre le contexte il est préférable de se réferrer aux livres d’histoire.

 

Léon Legrand, en guise de conclusion, a rajouté plusieurs pages sur son impression de l’exode familiale. J’ai trouvé cette conclusion très longue et j’y trouve toute une information qui fait plutôt partie, à mon avis, du récit lui-même. J’ai séparé sa conclusion en plusieurs parties que j’ai inserées dans le texte aux endroits que j’ai trouvés opportun. Ces parties de texte sont en italique. Néanmoins j’ai remis à la fin le texte original tel qu’écrit par Léon Legrand.

 

Le cousin de mon papa et petit fils du narrateur, Jean-Pierre Legrand, qui a publié ce récit dans son blog sur internet, a rajouté des notes que j’ai reprises en bas de chapitre et qui sont marquées d’un numéro entre parenthèses. Il a aussi rajouté sa réflexion par rapport au récit, une vision des événement et de son grand père avec le recule des années. Cette réflexion se trouve en fin de récit.

 

Le texte, tel qu’il est présenté est une collaboration de Jean-Pierre Legrand et de Jean-Michel Claeys, petit-fils et arrière petit-fils de Léon Legrand.

 

 

 

 

 

 

II – contexte de l’époque :

 

En Allemagne dans les années ’30 Hitler prend le pouvoir et commence par vouloir rassembler dans un même territoire toutes les zones où la population parle allemand. Le problème est que ces zones font partie de pays souverains comme l’Autriche, la Tchecoslovaquie ou bien sont séparés de l’Allemagne comme Dantzig en territoire polonais. Hitler annexe ainsi l’Autriche et la Tchecoslovaquie sans que les autres puissances mondiales (la France et l’Angleterre à l’époque) ne réagissent.

 

Lorsque l’Allemagne de Hitler envahis la Pologne le 1er septembre 1939, la France et l’Angleterre, qui avaient signés un accord d’assistance avec la Pologne, réagissent enfin et déclarent la guerre à l’Allemagne les 3 et 4 septembre 1939. L’Angleterre envoit des troupes sur le territoire français afin de préparer avec l’armée française une guerre contre l’Allemagne mais la Pologne est rapidement battue et aucune véritable guerre n’est engagées du côté ouest de l’Allemagne. La Belgique, neutre, mobilise ses troupes par précaution, l’Allemagne ayant déjà violé sa neutralité en 1914 afin d’envahir la France.

 

Le 10 mai 1940 l’Allemagne envahissait la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg et la France. La Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg étaient neutres et non directement concernés par cette guerre mais les plans allemands prévoyaient de passer à travers ces pays afin d’envahir la France. Cela pour deux raisons : Contourner la ligne Maginot, une ligne puissante de forteresses à la frontière franco-allemande et attirer les armées franco-anglaises en Belgique, sur un champs de bataille non préparé afin de les combattre alors que ces armées étaient en plein mouvement. L’armée allemande pousse dans deux directions : A travers le canal Albert et la Hollande elle simule l’invasion principale de manière à attirer les armées françaises et anglaises loin de leurs bases de départ alors que le plus fort de ses troupes traversent les ardennes belges puis la Meuse à Dinant en Belgique et à Sedan en France et, en se dirigeant vers la mer à Abbeville, enferment une partie importante des armées alliées en Belgique.

 

C’est à ce moment que se situe le récit de Léon Legrand, notre aïeul. Les Belges se rappellent très bien la guerre 14-18 terminée il y a à peine 22 ans et se souviennent que la Belgique a servi de champs de bataille. C’est de ces champs de batailles que les gens cherchent à s’éloigner, c’est pour  ne pas se trouver au milieu des bombes et des coups de fusils qu’une partie des Belges, des Alsaciens et des Francais du nord partent en exode. Mais pour les Dinantais il y a une raison de plus : c’est le souvenir des massacres de la population de Dinant et le sac de la ville par les armées allemande du 15 au 27 août 1914.

 

La Belgique allait être occupée jusqu’en septembre 1944 et même fin janvier 1945 pour certaines régions des ardennes autour de Bastogne, Malmédy, Houffalise et Celles.

 

 

 

 

 

 

III – Les personnages :

Léon Legrand (69 ans) était sénateur au sein du parti catholique belge et habitait Dinant.

Il eu plusieurs enfants dont certains sont partis en exode avec lui dont :

- Léon Legrand (son fils – 33 ans), son épouse Anne et leur fille Brigitte (environs 4 ans)

- Paul Legrand (son fils – 36 ans), son épouse Loulou (26 ans) et ses enfants :  Jacqueline (3 ans), Beaudoin (1 an et demi) et Jean-Pierre (4ans et demi)

- Marcelle Claeys-Legrand (sa fille – 45ans) épouse de Emile Claeys (56 ans) Ingénieur des ponts et chaussées, fonctionnaire de l’état et ses enfants : Henri (19 ans), Alberte (17 ans), Micheline (14 ans), George (13 ans) et Jean-Marie (4 ans et demi) qui viennent les rejoindre plus tard

Et aussi :

- George Legrand (son fils – 39 ans). Magistrat. Mobilisé au 63 régiment d’infanterie( ?).

- Camille Bribosia-Legrand (sa fille) épouse de Jacques Bribosia

- Jeanne (sa fille)

 

 

 

Le narrateur, Léon Legrand

 

  LEON LEGRAND PERE


 

Jacqueline et Jean-Pierre Legrand

 

 

 JACQ-JP-JEUNES.JPG

 

 

 

 

   

 Maison de mon grand Père avant sa destruction en 1940. Elle avait déjà été incendiée en 1914.

 

IV – le récit de Léon Legrand :

 

Vendredi 10 mai 1940

Le neuf mai (1940), après quelques jours d'alerte, on venait d'apprendre que les congés étaient rétablis en Belgique. Il semble donc que l'on se trouvait devant une accalmie et, à l'inquiétude, avait succédé un sentiment de tranquillité relative. Ce soir-là, mon fils Paul logeait chez moi et dormait dans ma chambre.

Le matin, vers quatre heures et quart, quatre heure et demie, je fus brusquement réveillé par des sonneries répétées de téléphone. Mon premier sentiment fut qu'il était arrivé un malheur dans la famille, et je descendis quatre à quatre sans même m'habiller. Au téléphone, je reconnus la voix de Mademoiselle Degraa qui me dit qu'il se passait quelque chose d'anormal, qu'il y avait un grand branle-bas à Saint-Médard 
(1) et des bruits anormaux dans l'air.

M'étant rendu au petit balcon, je ne me fis plus d'illusions, il y avait dans l'air un bruit assourdissant de moteurs d'avions, tel que je n'en n'avais jamais entendu de pareils jusque là.

Il n'y avait pas de doute, c'était la guerre, c'était l'invasion par surprise. Ayant ouvert la T.S.F., j'appris les mauvaise nouvelles de minute en minute ; d'abord le bombardement de la gare de Jemelles, le bombardement de l'aéroport de Nivelles, l'invasion par Bastogne, puis successivement toutes les nouvelles aussi désolantes les unes que les autres.

Ayant prévenu Paul, celui-ci après s'être habillé hâtivement, alla vers le pont et la gare et revint en me disant qu'il avait pu compter jusque quarante-cinq avions en l'air. Il fallait donc se rendre à l'évidence. Une nouvelle fois, nous étions envahis, et c'était la guerre avec ses horreurs. Dès les neuf ou dix heures, peut-être un peu plus tard, arrivait une troupe française, traversant le pont, et se dirigeant vers le Rivage.
(1)

Je fus assez ahuri en voyant passer une troupe de cavalerie armée comme en quatorze , et sans être expert en matière militaire, je me demandais si l'on envoyait délibérément ces malheureux à la mort. Le matin se passe en va-et-vient.

Madame Augusta me remît un papier que lui avait confié mon fils Georges et où il indiquait les mesures à prendre. Le choc avait été si rude que j'étais momentanément sans grande volonté. J'allai cependant prendre dans mon bureau l'argent de Georges que je parvins à découvrir ainsi que quelques papiers tandis que Madame Augusta emballait hâtivement l'argenterie avec les albums de photographie que je fis descendre provisoirement dans la cave à vins, avec l'appareil photographique de Georges, me réservant de prendre d'autres dispositions par la suite.

Sachant en effet la distance qui nous séparait de la frontière, je m'imaginais qu'il ne pouvais y avoir de péril immédiat d'occupation avant huit ou quinze jours. L'après-midi, il y eut des alertes, et l'on se réfugia dans les abris.

Vers quatre ou cinq heures, me semble-t-il, sur les instances de Paul, de Léon  et de Madame Augusta, je me décidai à gagner Sommières avec Anne, Loulou et les enfants
(2)  et les servantes, pour aller passer la nuit chez Madame Gouverneur où nous sommes reçus de grand coeur.

Paul et Léon
(3) , faisant partie de la défense civile, revinrent en ville pour la nuit.

 

Notes :

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(1) Quartiers de la ville de Dinant.

(2) les enfants en question à ce moment là : Jacqueline, Beaudoin, Brigitte et  Jean-Pierre
(3) Paul et Léon Legrand, fils de Léon Legrand, le narrateur.

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R
elations Géographiques et historiques :

Les cavaliers français : Les cavaliers que le narrateur décrit sont l’avant garde de la 9ème armée française (divisions de découverte) chargée de retarder les allemands pendant que les régiments de la 9ème armée françaises s’installent derrière la Meuse (Ils appartiennent à la 1°DLC). Ils se heurtent aux allemands le 11 à Marche.

maison legrand à l’avant-plan. L’entrée de la maison est située rue du Palais.

 

   JPL_9976.JPG

 

 


 

Samedi 11 mai 1940 

A Sommières, étaient déjà arrivées des troupes française d'artillerie, et vers le matin, il y eut un combat d'avions entre un appareil français et deux appareils allemands qui furent descendus.

Partis avec quelques bagages réunis hâtivement, Paul et Léon vinrent nous voir dans la matinée, puis ils redescendirent à Dinant, pour prendre certaines dispositions. Ils vinrent dans l'après-midi me reprendre pour redescendre à Dinant. A ce moment, je ne pensais nullement m'en aller et je m'imaginais sûrement que j'avais encore devant moi le temps nécessaire pour prendre les mesures qui pouvaient s'indiquer.

Jugez de ma stupéfaction à mon arrivée au quartier Sant-Médart d'y trouver la population dans le plus grand émoi. Toute la rive droite avait évacué cette rive et était passé sur la rive gauche. J'y rencontrai notamment Monsieur Sasserath et Monsieur G. Monin Tout le monde était dans l'affolement et déjà des convois de fugitifs s'en allaient dans la direction de Namur ou de Philippeville.

Je me présentai cependant à l'officier français qui stationnait au coin de l'Hôtel des Postes en lui disant que je désirais passer sur la rive droite.

Le pont était désert. Il me fit observer que c'était à mes risques et périls, que les Allemands se trouvaient déjà à Marche et que dans un quart d'heure le pont pouvait sauter. En même temps, je voyais des soldats descendre du corps de garde avec les caisses d'explosifs.

Passé le pont, j'étais exposé à être coupé du reste de la famille. C'était l'entrée dans une ville déserte, et tout  cela se passait dans une ambiance de fuite et d'affolement. Ayant avec nous les deux autos sur la rive gauche, nous décidâmes de regagner Sommières où nous étions seuls dans la maison de Madame Gouverneur, celle-ci nous ayant quitté le matin pour aller rejoindre sa famille.

 

Dès ce moment, il s'annonçait qu'il y allait y avoir une bataille sur la Meuse, et Sommières, rempli de troupes, apparaissait  comme n'étant pas non plus une base de sécurité. Aussi, décidâmes-nous de partir le soir même.

Aux gens de Sommières, je conseillai tout au moins en cas de bataille, de se réfugier dans les bois de Montaigle et de ne pas rester au village pendant la bataille.

 

Par Wellin et Gérin, nous gagnâmes la route de Philippeville, où se déroulait le flot interminable des fugitifs. Nous dûmes nous arrêter à Rosée où la D.C.A. tirait contre avions. Nous crûmes, était-ce une illusion ? voir descendre dans l'air des parachutistes. Sans attendre la fin de l'alerte, nous gagnâmes Florennes, puis Morialmé.

Mon intention première était d'aller jusque Bruxelles, que nous  pouvions encore atteindre le jour même, mais, à la réflexion, je craignis pour Paul et Léon, à raison de leur âge (1), et nous nous arretâmes sur la place de Morialmé, au moment où sonnait l'alerte. Nous avions quitté Sommières vers six heures, nous arrivions à Morialmé vers huit heures et quart, huit heures et demie. Nous voyant stopper, les gens de l'endroit vinrent nous presser de descendre dans les abris, mais comme je répondais que l'alerte sonnait dans tout l'arrondissement, que cela ne voulait pas dire péril, on me répondit que Morialmé avait déjà reçu vingt huit bombes le matin.

Nous allâmes dans un abri, et l'alerte passée, je me décidai à aller demander l'hospitalité à mon ami Dewerp, chez qui nous fumes reçus à bras ouverts, dans une maison déjà surpeuplée et de construction aussi légère que possible. Nous avions emporté trois jambons de Sommières et on se restaura, puis les enfants se couchèrent dans le sous-sol.

 

Notes :

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(1) L’âge d’être réquisitionnés ou mobilisés probablement.

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Relations Géographiques et historiques :

Wellin : plus logiquement il s’agirait de Weillen.

 

Sommières : L’artillerie qui s’installe serait le 308° régiment. Un régiment de 75 porté. C’est bien léger !

 

Dinant : Le Génie belge fit sauter le pont de Dinant le dimanche 12 mai 1940, à 16 h 25.

Le 12 mai les allemands atteignent la Meuse alors que l’EM français estimait ne les voir arriver qu’à partir du 15. Une bataille à lieu opposant l’armée allemande à l’armée française (le 18 D.I. incomplètement déployé et non motorisé et le 1°DLC de la 9ème armée du Gal Corap). Les allemands franchissent la Meuse le 13 mai à Houx (5°Panz.div.) et à Bouvignes (Dinant) défendu par le 18°D.I.. Les allemands occupent le plateau de Sommière où les français contre-attaquent sans succès le 14 mai. Les allemands qui ont traversés Dinant appartiennent à la 7°Panz.div. dirigée par Rommel.  C’est ce dernier qui, ayant besoin d’un rideau de fumée pour couvrir la traversée de la Meuse en canot pneumatique, a fait bruler plusieurs maisons situées en bord de Meuse à Dinant, dont, probablement, celle du narrateur. Néanmoins les informations provenant de la tradition familiale indique que l’incendie de la maison Legrand aurait plutôt été le fait de soldats français.

De sérieux combats ont lieu sur le plateau de Sommière et les environs (Haut la Wastia). Par la suite les allemands prennent la direction de Florenne et Beaumont où ils entrent en France se dirigeant vers la mer et encerclant Dunkerque.

 

Rosée : En 1940, l’armée française y combat et  Rosée subit quelques bombardements.

 

Rosée-Florennes-Beaumont : Le 15 mai combat de chars 7°Panz.div contre le 1°BCC et ses chars lourds B1. Plusieurs de ces chars français seront abandonnés dans Beaumont en ruine.

 

Morialmé : Le 13 mai, bombadement d’une colonne de réfugié faisant 37 morts sur la route d’Hemptine, à Saint Aubain près de Morialmé.

 

 

 

deux vues du Pont de Dinant avant la destruction de 1940.

 

 

 

JPL_9962.JPG

 

 

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Le pont de Dinant détruit

 

DINANT-1940.jpg

 

 


Dimanche 12 mai 1940

Dès le lendemain matin, jour de la Pentecôtes, nous perçûmes les bruits de la cannonade ou du bombardement, d'une façon ininterrompue, surtout, semble-t-il,  dans la direction de Namur et de Dinant. L'endroit n'était plus tenable, et nous nous remettons en route dès le matin avec la famille Wilmart qui put nous procurer de l'essence et avec qui  j'avais pu me concerter par téléphone.

 

Nous gagnâmes Walcourt par des chemins détournés ; nous vîmes que Walcourt avait été bombardé et déjà détruit. Nous fûmes dirigés, par ordre, sur Daussois, où nous n'arrivâmes qu'après un crochet qui, sur mauvais renseignement, nous avait conduit à Vogenée. De Daussois, nous partîmes sur Silenrieux qui avait déjà terriblement souffert et où se succédaient les alertes. Silenrieux devait encore souffrir beaucoup par la suite.

Ma résolution était prise, je voulais gagner Mons, dans l'espoir de retrouver mon fils Georges et d'aller demander asile, soit à Mons, soit à Maisières, chez Mandemoiselle Cantinau. De nouveau, tout au long de la route, des colonnes de fugitifs allant à pied, ou par tous les modes de locomotion.

A Erquelines, nous rencontrâmes des jeunes gens gagnant la France par ordre du gouvernement et qui étaient partis le vendredi. La traversée de Beaumont avait été aussi assez difficile. La ville avait été bombardée, des maisons détruites et un immense cratère sur la place venait à peine d'être rebouché.

Wilmart nous avait quitté après Beaumont pour gagner la frontière par le poste de Cousolre et se diriger vers l'Auvergne. D'Erquelines à Mons, le voyage se fit sans incident.

A Mons, la place était noire de monde. J'appris que le régiment de mon fils était parti le matin même et, me disait-on, était passé en France, ce qui était inexact. Nous nous dirigeâmes alors sur Maisières où nous arrivâmes à une heure après avoir passé une demi-heure dans un magnifique abri sur la place de Mons ; nous fûmes reçus à bras ouverts par la brave Mademoiselle Cantinau et nous nous installâmes chez elle.

 

Relations Géographiques et historiques :

Silenrieux : Le 10 mai 1940, les troupes de secours françaises traversent le village et se dirigent vers la Meuse. Le 12 mai, les évacués et les fuyards affluent sur la grande route pour se diriger vers la France. Les premiers avions allemands passent en reconnaissance au dessus du village. Bombardements à partir du 13 mai.

 

Beaumont : combats le 18 mai 1940

 

Les jeunes gens gagnant la France par ordre du gouvernement : Il s’agit certainement des CRAB’s, personnes agées de 16 à 35 ans qui rejoignent des centres de Recrutement de l’Armée Belge (C.R.A.B) dans le midi de la France. Ils seront rapatriés mi août.

 



Lundi 13 au mercredi 15 mai 1940

Jour et nuit, les camions français passaient, transportant hommes et matériels vers le Nord. Etant directement le long de la grand route, nous n'étions pas sans inquiétude. Le mardi, nous vîmes reculer des soldats venant d'Eben-Emael qui n'avaient mémé pas tiré une cartouche et qui nous racontèrent l'attaque par avions qui les avait décimés dans les intervalles des forts. Ils se dirigeaient sur Grand-Bigard pour se regrouper. Ayant le pressentiment que Camille (1) se trouvait à Soignies, je décidai Léon à s'y rendre avec moi, mais Soignies avait été aussi bombardée.

Alors les alertes se succédaient continuellement et l'affolement était tel que je ne pus pas décider Léon et sa femme à entrer dans Soignies.

J'envoyai un cycliste bénévole qui vint me dire qu'effectivement, Camille se trouvait à Soignies. J'y retournai le lendemain. Ayant passé chez Destexhe, celui-ci me conduisit au couvent où Camille s'était réfugié avec sa famille et Madame Betermann.

Soignies avait beaucoup souffert mais Camille était dans un immeuble offrant beaucoup de sécurité. Cela se passait le mardi quatorze. De retour à Maizières, j'allai au salut, demandant à Monsieur le Curé, après le salut, de ne pas fermer l'église parce que Paul, Léon et Loulou voulaient se confesser.

Je devisais avec le Curé et Mademoiselle Cantinau sur la place de l'église, vers six heures, quand nous vîmes un avion qui à une très grande hauteur décrivait de grands cercles de fumée.

Comme on se demandait ce que cela pouvait signifier, un soldat belge qui passait nous dit : "Garez-vous, car cela veut dire qu'avant un quart d'heure, vous serez "bombardés".

Léon, Paul et sa femme arrivèrent alors, et je retournai lentement ver la maison de Mademoiselle Cantinau.  Avec deux voisins, je vis arriver à très haute attitude dans le ciel des escadrilles d'avions dont les ailes brillaient au soleil.

En l'air, survint  brusquement, l'attaque par avions, sur la ville de Mons dont nous étions distants de trois à quatre kilomètres. Ce fut terrible et dura assez longtemps. Immédiatement nous survint la mauvaise nouvelle du bombardement et de l'incendie de la caserne, incendie formidable dont la lueur persista pendant toute la nuit, maisons détruites etc... et à tout instant on percevait le vrombissement des moteurs d'avions volant bas et venant tournoyer autour de Maisères.

La nuit toute entière se passa en bombardements. Tout le monde était descendu dans les caves, sauf Mademoiselle Cantinau qui ne descendit jamais et témoigna du plus profond mépris du danger, se refusant même à occulter. Quant à moi, incapable de tenir en place, je sortis pendant les accalmies, m'entretenant de la nuit, des évènements avec des voisins qui faisaient de même que moi. A l'alerte, on rentrait, puis on ressortait et l'on se retrouvait. C'était lugubre et sinistre.

 

De guerre lasse, j'allais m'étendre sur mon lit, surveillant alors pour descendre au moment opportun, et surveillant mon petit monde. Les renseignements qui parvenaient de Namur et d'ailleurs, étaient tous terrifiants et il ne pouvait plus être question de tenir mon monde à Maizières. Comme je ne pouvais me résigner à quitter la Belgique, il fut décidé que nous irions à Vlammertinghe, en passant par Soignies, ce qui effrayait mes compagnons.

 

Notes :

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(1) Camille, fille du narrateur.
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Relations Géographiques et historiques :

Mons : Le 14 mai 1940 le bombardement de la ville fait beaucoup de dégâts ; entr’autre le couvent des visitandines qui fut incendié alors que la Luftwaffe cherchait à atteindre la gendarmerie voisine. Les 2/3 des archives de l’état disparaissent dans l’incendie consécutif à ce bombardement.

Eben-Emael : Fort construit entre 1932 et 1935 en tant que pièce maitresse Nord de la ceinture fortifiée de Liège, à 10 km de Maastricht. Il surplombe le canal Albert. Très tôt le matin du 10 mai le fort est attaqué par le haut : 85 parachutistes allemands arrivant en planeur sur les toits non défendus contre ce type d’agression. Le fort capitule le 11 mai à 13h30 après 36 heures de combat. Les combats ont continués par après autour des autres forts des environs.

 



Mercredi 15 mai 1940

A Soignies, tout était fermé, il y avait eu aussi des bombardements et, je l'appris plus tard, Victor, l'employé de la maison Demars , sa femme et sa fille avaient été retrouvés morts, tués ou asphyxiés parmi les ruines de leurs maison.

En arrivant à Soignies, je trouvai Jacques (1) arrimant aussi son auto pour partir. Il comptait se diriger vers Maubeuge, mais je lui donnai rendez-vous à Vlammertinghe (2), car mes gens s'affolaient, et ils voulaient quitter Soignies au plus vite. Nous nous sommes alors dirigés sur Renaix, par Ecaussines qui avait été aussi sauvagement bombardé et nous fûmes bloqués à l'entrée de Renaix par une file interminable de voitures. Sur renseignement d'une habitante de la banlieue, nous fûmes dirigés à trois ou quatre kilomètres en arrière pour reprendre le chemin qui nous permettait d'éviter Renaix.

J'espérais rencontrer Jacques Bribosia, mais, ce fut en vain, il avait en effet eu une panne qui l'empêcha de nous rejoindre ce jour-là, à Vlammertinghe. Quittant les environs de Renaix, nous allâmes par Menin, et parvinrent à Ypres avant le soir en nous gardant d'une file de voitures, et en échappant ainsi à l'ordre qui était imposé aux véhicules. La place d'Ypres était archicomble, et après une visite chez le commissaire d'arrondissement, beau-père de Monsieur Elleboudt, nous nous dirigeâmes toujours en faisant un immense crochet "toujours imposé" vers Vlammertinghe.

Emile Claeys était, nous dit-on, chez son frère à la ferme. Sur mauvais renseignements, nous nous trompâmes de chemin et fûmes bloqués sur une mauvaise route de campagne sans aboutissement. Bien difficilement, nous fîmes tête-à-queue, et parvinrent enfin à la ferme où l'on nous dit que Marcelle (3) était déjà arrivée.

Marcelle avait quitté Bruxelles, parce qu’Emile (4), avec tous ses agents avait reçu l’ordre de se transporter à Ostende, puis à Ypres. A notre arrivée, Marcelle était chez Van de Lanoitte, mais fut bientôt auprès de nous. A la ferme, nous avions trouvé Pierre Vilain qui, avec son domestique et sa voiture deux places se proposait encore de passer la frontière, le jour même.

La femme de mon fils voulait faire de même et Madame Augusta n’était pas la moins récalcitrante et il fallut au moins une demi-heure, pour les décider à descendre de voiture et à passer la nuit à Vlammertinghe ; en même temps Pierre Vilain  s’était décidé à faire de même.

Le soir, Emile arriva avec Monsieur Georges et insista vivement pour que Marcelle et ses enfants nous accompagnent dès le lendemain matin, estimant qu’il était grand temps de quitter la Belgique.

Lui partait avec ses agents, son matériel, et Lotti, sa servante, comme il en avait reçu l’ordre, mais il voulait aviser aux moyens de transport. Or la voiture de Pierre Vilain était trop petite, et il fut décidé que Pierre prendrait la vieille Ford de Monsieur Goreux et que celui-ci conduirait la voiture de Pierre.  Pendant tout le jour, on attendit dans l’espoir de voir arriver Camille, mais en vain.

Il en fut de même le lendemain. Il fallut bien partir sans elle, mais en laissant un mot à la ferme pour dire, qu’afin de se retrouver tous en France, elle devait donner se des nouvelles au Père Goyet à Paris

Notes :

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(1) Jacques Bribosia, époux de Camille fille du narrateur.

(2) A Vlamertinghe habite le frère d’Emile Claeys qui y possède une ferme.

(3) Marcelle Legrand autre fille du narrateur.
(4) Emile Claeys, époux de Marcelle, beau fils du narrateur.
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Relations Géographiques et historiques :

Ecaussinnes : le 14 mai 1940, les hostilités débutèrent à Ecaussinnes. Dès 5 heures du matin, les avions allemands commencent à bombarder le village. Le lendemain vit les bombardements redoubler.

Lessines : le 11 mai 1940, vers 6h30 du matin, des avions allemands bombardent Lessines avec des bombes incendiaires.

Un doute subsiste entre ces deux ville : le narrateur parle d’Ecaussines alors que pour aller de Soignies à Renaix le passage par Ecaussines est un détour ; l’option Lessines paraît plus probable.

 

Vlamertinge : le village est situé dans ce que l’on appellera la poche de Dunkerque et sera encerclé par les allemands dés le 20 mai 1940. Dans ce village se trouve la ferme du frère de Emile Claeys.

 

 

 

 


jeudi 16 mai 1940

On se mit en route vers neuf heures du matin pour un poste dont j’ai oublié le nom mais qui était fermé ce jour-là ; de là vers un autre poste appelé Neuve-Eglise où il y avait des centaines de voitures à l’arrêt et où nous fûmes suivis par des centaines d’autres. On croyait devoir loger à Neuve-Eglise, quand vers cinq heures, on précipita les formalités, et un quart d’heure après nous étions en France, non sans avoir été séparés pendant un quart d’heure de la voiture de Pierre Vilain qui conduisait Marcelle et ses enfants ; il avait déclaré au poste français qu’il avait des armes et qu’il ne savait plus les retrouver, mais on le laissa passer quand même, et la caravane s’étant reconstituée, nous arrivâmes à Béthune vers le soir.

 

La vieille Ford de Goreux, mal conduite par Vilain, et ayant panne sur panne, nous retarda encore plus. La ville était encombrée de voitures de fugitifs et après avoir retrouvé Pierre, ce qui n’était pas facile, je me dirigeai vers la mairie pour demander asile, et pour trouver un gîte. Le commissaire de police, mit très aimablement un agent en route, mais quand celui-ci revint avec des adresses, Paul et Vilain vinrent me retrouver, en disant qu’ils ne voulaient pas loger à Béthune.

Les habitats de Béthune les avaient affolés, et, de fait, s’il était tombé des bombes dans la rue, c’eut été un affreux carnage.

En ce moment, vint à la mairie, le président Belge des amitiés Belgo-Françaises du lieu qui nous remit un mot pour le bourgmestre de Hinges, petit village, distant de quatre ou cinq kilomètres, nous y arrivâmes qu’il faisait déjà noir et fûmes hébergés dans une petite ferme chez une pauvre jeune fille qui venait de perdre son père et habitait seule.

Quelques uns d’entre nous logèrent dans deux maisons voisines car nous étions vingt dont neuf enfants et jeunes gens. Nous fûmes logés sommairement mais accueillis de la façon la plus aimable, cette pauvre demoiselle mettant tout à notre disposition.

 

 

Relations Géographiques et historiques :

Neuve Église se nomme en Néerlandais Heuveland.

 

Bethune : dans la poche de Dunkerque.

 

 

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Hinges : Maire de 1925 à 1953: François Dufour

 

 

 

 

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Monique Hariga 12/02/2011 21:33



J'espère que beaucoup de personnes seront intéressées par votre récit.


C'est tellement frappant ce que nous connu en Belgique, comme frayeur des Allemands. Mes grand-parents avaient eu durant la guerre de 14-18 des Allemands dans leur maison (requisition) et leur
angoisse durant 4 années avant que ne viennent pour les remplacer des officiers Australiens engagés dans la guerre. Avec ces Australiens ils ont conservés des liens d'amitié.


Mais quand 1940 cela recommence ils ont été totalement désemparés...On les comprends. Chaque fois que j'en ai  l'occasion de croiser des personnes d'un certain âge, j'ose leur demander "avez
vous des souvenirs de 1940 ?"


Voilà encore un petit écho des impressions que me laissent la lecture de votre récit. 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 



Benoit Elleboudt 01/01/2011 15:03



Bonjour,


Je cite le journal "une visite au commissaire d'arrondissement, beau-père de monsieur Elleboudt"


Il s'agit, d'une part de Robert Clinquemaille, d'autre part de Gérard Marie Elleboudt, industriel dinantais époux de Nelly Clinquemaille. Cette dernière mourra avec ses deux enfants lors du
bombardement de Dinant le 28/08/1944.


Je transmets d'ailleurs ce commentaire à l'un de ses fils, issu de son second mariage.


Cordialement,


Benoît Elleboudt



BALCHOY 12/02/2011 18:33



oui, je me rappelle avec grande émotion de ces évènements tragiques. J'avais 8 ans à l'époqie et nous nous étions réfugiés dans la cave des Magasins Degraux rue Grande.


J'entends encore l'horrible bruits des bombes dont certaines ont frappé cruellement les perssonnes dont vous parlez. Nous avions tous très peur.La boulangerie patisserie Jacob était très
honorablement connue à Dinant et la mort de Nelly Clinquemaille et ses deux enfants avait consterné toute la vie qui s'était posé des questions sur la nécessité de ce bombardement assez raté
quant à ses objectifs.



HARIGA 30/10/2010 21:31



Je viens encore de relire votre texte qui est bien présenté et rès instructif...


 


Les jeunes d'aujourd'hui, adolescentes de 13 - 14 - 15 -16 ans devraient tous savoir ce qui s'est passé. Les Mamans qui ont dû voir partir leurs jeunes de 16 17 18 ans sur les routes pour
rejoindre le Sud de la France  ou les "Centres de Recrutement de l'Armée Belge" regroupaient les jeunes pour les préparer, les former pour poursuivre la lutte....(CRAB's) Ces jeunes ont
aussi des récits souvent dramatiques de leur exode ! Pour l'instant je cherche des personnes (il en reste peu) qui ont 85 à 90 ans pour relater leur exode "des jeunes de 16 à  35ans". J'en
ai déjà 2.... Il faut qu'ils aient la force et la mémoire...j'espère en avoir quelques uns. Je fais cela pour mes neveux et petits-neveux....


Merci de votre beau récit c'est comme Maman l'a fait pour ses petis enfants !


 



BALCHOY 12/02/2011 18:56



Merci aussi de votre beau commantaire. Yvan Balchoy



Monique 11/10/2010 00:11



Je viens de lire le récit de l'exode. J'ai 81 ans 1/2. J'avais 11 ans quand la guerre s'est déclarée. Mon père était militaire. Nous étions une famille de 5 enfants dont un bébé de 1 mois !


Mes grand-parents habitaient avec nous. Le 10 mai c'est affreux d'entendre les avions, sirènes dès 4 h. du matin.


Mon père vient me dire c'est la guerre ! j'étais stupéfaite  ne sahant pas bien ce que cela voulait dire sauf que nous avions toujours enendu parler de la guerre de 1914-18 !


Le 12 mai mon père vient nous signaler qu'il faut partir.  Nous habitions Bruxelles. Il craignait pour l'envahissement de la ville. Et nous voilà toute la "clique" enfournée dans un grand
taxis (si je me souviens bien) dans l'espoir d'arriver en FRANCE ... c'est alors que commence pour nous l'exode que "Maman a raconté..."


Voilà un récit que j'apprécie et dont je partage l'angoisse....



BALCHOY 30/10/2010 16:55



Merci Monique d'avoir ajouté vos souvenirs à ceux de mon grand père. Je n'avais que 4 ans en 40 et mes souvenirs de cette période sont quasi inexistant si ce n'est le vol de stukas au dessus de
Dinant, merci