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Publié par BALCHOY

 

 

 

 

Vendredi 17 mai 1940


Le lendemain, Madame Augusta qui était très fatiguée, demanda de pouvoir rester à la ferme avec Jeanne et la jeune fille. Nous nous sommes donc séparés et sommes partis avec l’intention de gagner Abbeville.

Nous sommes arrivés vers midi à Lehesdin où nous avons pu nous ravitailler en essence. Nous avons alors vainement essayé de gagner Abbeville, nous heurtant chaque fois à des postes défendant l’accès de cette ville. A ce moment, nous nous sommes égarés par un chemin de campagne et nous nous sommes trouvés devant une descente presque impraticable

Nous sommes alors arrivés vers les quatre heures, à proximité de la ville d’Eu où la file de voitures s’étendait devant nous sur une distance d’au moins quatre kilomètres. A notre gauche, il y avait un petit chemin que Léon voulut suivre sans savoir où il menait, uniquement pour échapper à la file et à des longues heures d’attente. Il nous conduisit d’abord à un bois où se trouvait un camp d’anglais et nous nous voyions déjà à la veille de devoir faire marche arrière, quand les Anglais, nous saluant très poliment, nous laissèrent passer sans observation.

 

Un certain nombre de voitures avait imité l’exemple de Léon, et après une descente assez courte, nous arrivions heureusement aux portes d’Eu, ayant brûlé la politesse à des centaines de voitures. A Eu, après avoir vainement cherché à changer de l’argent belge, tant il y avait de monde, et après avoir rencontré un officier belge affolé qui lui aussi cherchait à changer, avant de partir avec ses hommes, je me mis en quête d’un gîte. Nous rencontrâmes là-bas l’ancienne dactylographe de l’avocat Tschoffen qui venait de quitter Etretat après un bombardement.

Il n’y avait qu’une chose à faire, me dit-on : prendre la route de Neufchâtel, malheureusement, bordé de peu de villages et avec la seule ressource d’essayer d’y trouver un abri pour la nuit. Nous nous engageâmes sur cette route, mais avant de quitter Eu, et en passant devant une maison de belle apparence avec grillage, Léon me donna l’idée d’y aller sonner. La dame qui me reçut me dit qu’elle allait partir elle-même, mais qu’un peu plus loin, il y avait une autre grille, donnant accès à un couvent de sœurs laïcisées.

De fait, arrivés là, nous fûmes reçus par le concierge qui était un Liégeois établi en France depuis l’autre guerre. Ensuite un Père Capucin, qui connaissait le Père Goyet. Ce père nous conduisit près de la Supérieure et celle-ci s’offrit à nous héberger tant bien que mal.

Quelques uns, dont moi-même, eurent une chambre et les autres passèrent la nuit dans un salon garni de fauteuils et de tapis. On nous restaura comme on put et l’accueil fut si aimable, que nous demandâmes si nous pouvions séjourner une journée de plus, ce qui nous fut accordé. Mais, dès le lendemain, tôt dans l’après-midi, tout le monde fut de nouveau pris du désir de partir.

 

 

Relations Géographiques et historiques :

Lehesdin :  Hesdin sur la carte

 

Eu : Maire d’Eu de 1937 à 1944 : Henri Franchet

 

Abbeville : la ville est atteinte 3 jours après, le 20 mai, par les allemands. 

 

 

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Samedi 18 mai 1940

En quelques minutes, les bagages furent rechargés (nous avions la remorque) et nous partîmes vers Neufchâtel.

A onze kilomètres de cette ville, nous étions arrêtés par une file de voitures et bientôt, cette file se prolongea indéfiniment derrière nous.

On avançait péniblement par bond de quarante ou cinquante  mètres lorsque des avions vinrent sillonner le ciel, puis des bombes éclatèrent à une distance de quelques kilomètres. Que bombardait-on ? Etait-ce la route fort sinueuse ou un autre objectif ? Toujours est-il que les voitures se vidèrent et que chacun s'enfuit se cacher dans les campagnes, ou s'abriter dans les buissons.

Loulou et les enfants  pénétrèrent notamment dans un buisson ; on ne sait comment ils y entrèrent, ni comment ils en sortirent, c'était l'affolement. Aussi nous décidâmes de quitter la grand route et de reprendre un chemin transversal, à gauche, ou à droite, fût-il chemin de campagne. Il y en avait un à gauche cent mètres plus loin, et dès que ce fut possible, nous nous engageâmes dans notre chemin qui nous mena à un kilomètre environ dans un village aussi misérable que celui dont j'ai déjà parlé plus haut, exception faite d'un beau château.

Ce village s'appelle Lucy. Après m'être assuré d'une cuisine comme logement, je me mis en quête de trouver le bourgmestre, le maire, mais on me dit qu'il habitait à deux kilomètres. Au château, la grille était cadenassée et j'eus beau parlementer avec le jardinier, je n'en pus rien tirer. C'était la maison du mauvais riche.

Quand je revins à la maison, où j'avais reçu la cuisine, celle-ci avait été prise par les occupants d'une des voitures qui nous avaient suivis. La pauvre femme qui nous avait reçus ne savait plus à quel saint se vouer et n'avait plus rien à nous offrir que le tiers de son écurie, les deux autres tiers étant occupés par deux ou trois chevaux. Ne sachant plus que faire, je voulus me livrer à une nouvelle démarche, et rencontrai alors un maire, radical-socialiste, comme beaucoup de ses pareils, et qui nous dit nettement qu'il attendait des réfugiés et qu'il ne pouvait pas nous recevoir. Cette antienne de réfugiés qu'on attendait nous fut répétée ailleurs.

 

De guerre lasse, je demandai au maire de nous indiquer tout au moins les moyens d'en sortir, sans rentrer dans la file des voitures. Désireux de se débarrasser de nous, il devint un peu plus aimable, et nous traça un itinéraire qui venait croiser à nouveau la route de Neufchâtel pour reprendre ensuite un chemin sur la droite. C'est ce que nous avons fait. Au croisement, nous avons coupé la file et pris le chemin qui nous avait été indiqué.

Après bien des kilomètres, et le soir venant,  nous sommes arrivés devant un poteau qui nous annonçait le village de Belle-en-Condé. Une voiture de Belges en revenait, et cherchait manifestement un logement. De fait, un kilomètre environ sur notre droite, on voyait des bâtiments fermés. Malgré cela, nous sommes descendus dans le village de Belle-en Condé, et à peine arrivés, je me suis fait indiquer la maison du doyen établie à mi-côte.

J'y trouvai la servante qui fut très aimable, et me dit qu'il y avait deux chambres pour réfugiés, disponibles depuis le matin, mais que le Doyen était dans le village.

Je redescendis assez satisfait, quand je trouvai mes gens en colloque avec un maire aussi radical-socialiste et aussi peu aimable que celui de Lucy et qui ne voulait loger personne dans sa localité. Il attendait aussi des réfugiés. Les gens étaient beaucoup plus aimables que lui, et une pauvre femme vint même nous offrir un logement, mais tout ce qu'il y avait de plus misérable. Ce qui n'empêche que le geste de cette femme était magnifique.

Nous en étions à nous demander ce que nous allions faire, quand je vis le Doyen qui remontait du village. L'ayant interpellé, il me manifesta tout l'ennui que lui causait l'attitude du maire, avec qui il craignait d'avoir des difficultés.
"Mais, me dit-il, il y a ici un Belge établi depuis l'autre guerre, pourquoi ne seriez-vous pas son parent ?"  Aussitôt, nous nous rendîmes auprès de ce Belge qui habitait précisément en face de l'endroit où nous étions. J'allais de nouveau chez le maire qui en maugréant, n'osa plus faire trop de difficultés.

 

C'était certainement à Belle-en-Condé que nous reçûmes le meilleur accueil, chez ce boucher belge. Là, je logeais chez le Doyen avec je ne sais plus lequel d'entre nous. Nous fûmes traités chez le boucher aussi bien que l'on peut l'être. Ces pauvres gens ont du évacuer après nous, et ils ont répondu bien gentiment à la lettre de remerciements que Léon leur a adressé après notre retour en Belgique. Nous étions donc le dix-huit, et le dix-neuf au matin, nous partions pour passer la Seine mais en évitant Rouen à cause de l'encombrement.

 

Relations Géographiques et historiques :

Neufchatel-en-Bray : dimanche 19 mai un premier bombardement, Le convoi l’a donc échappé belle ! Un nouveau bombardement le 24 mai. Mais, c'est le 7 juin dès 8 heures du matin que Neufchâtel subit la plus forte attaque. 33000 bombes environ sont larguées sur un rayon de 5 kilomètres. La ville est détruite à plus de 70% et compte de nombreuses victimes.

 

Belle-en-Condée n’a pas été trouvé sur la carte, peut-être s’agit-il de Bellencombre ?

 

 

 

 

 

Dimanche 19 mai 1940
Nous nous dirigeâmes donc vers le bac de Duclair en passant par des tas de localités dont je n'ai pas retenu le nom. Dès les dix heures, nous étions au bord de la Seine (bac de Duclair)

Alors que je pensais y trouver une grande foule, il y faisait bien calme et cinq voitures seulement attendaient le passage. Le bac était sur l'autre rive et devait partir à dix-neuf heures.

On nous dit qu'en agitant une cloche, le passeur venait tout de suite moyennant un supplément de vingt-cinq francs. Nous fûmes tous d'accord pour faire sonner, et le bac vint nous prendre. Toutes les voitures passèrent en une fois et , comme nous étions des réfugiés, le passage fut gratuit. Inutile de dire que les hommes de l'équipe reçurent un bon pourboire.

Nous avions éprouvé un grand soulagement, sauf que j'étais toujours sans nouvelles de Camille, de Jeanne et de Georges (1). Nous nous dirigeâmes alors vers Lisieux, mais prîmes d'abord une mauvaise direction de telle sorte qu'après dix kilomètres, nous nous retrouvions encore au bord de la Seine. Nous avons regagné le détour, et sommes passés par un petit village où on célébrait les communions des enfants. Nous avons stationné quelque temps, puis, ayant retrouvé notre route, nous avons gagné Lisieux où nous sommes arrivés vers midi.

Il y avait à Lisieux et surtout  ( NDLR sic !)quantité de Belges ; on n'y voyait que des figures connues ; monsieur Laurent s'y trouvait, également monsieur Lambotte de Bastogne, et d'autres. Nous y avons dîné à gros prix, et dans des conditions assez inconfortables. J'en ai gardé le souvenir, parce que la salle était traversée par un violent courant d'air. Après une visite à la tombe de Sainte Thérèse, nous avons pris la direction d'Avranches, car Marcelle avait rencontré à Lisieux une dame de Bruges qui lui avait dit de venir chez un de ses cousins, et on s'y était donné plus ou moins rendez-vous espérant trouver là un gîte.


A un moment donné, on traversait un village appelé Saint-Julien-le-Faucon, Léon ayant une panne à son auto, nous étions arrêtés en face d'une maison de belle apparence et Léon me donna l'idée d'aller sonner. Nous nous vîmes néanmoins reçus, et il nous fut dit que nous pouvions héberger une partie de notre monde pour un jour au moins car nous étions très fatigués.

Une démarche chez le curé de l'endroit et chez une vieille dame assura le logement du reste de la bande. C'était un village très agréable le, et nous pouvions prendre les repas dans un hôtel de l'endroit où il n'y avait nul réfugié mais où le tenancier était très amusant et nos repas bien préparés.

Il y avait aussi là, un notaire très aimable, qui nous donna l'adresse d'un de ses amis, architecte à Avranches, qui, d'après lui,  avait construit toutes les villas des environs et qui nous renseignerait bien sur ce qui serait libre.

Je rencontrai à Avranches le père Arendt qui était fort mal logé dans les environs, mais je ne pus échanger que quelques mots avec lui. Sans doute la suspicion subsistait-elle encore dans son esprit (2) ? Le curé me dit, après coup,  qu'il avait causé de moi au Père Arendt et que celui-ci avait simplement répondu qu'il me connaissait. Peut-être le curé ne m'a-t-il pas tout dit ?

Le séjour, à Saint-Julien-le Faucon, où Léon avait pu rendre service à la dame qui l'hébergeait, en conduisant celle-ci à sa banque à Lisieux (Léon put échanger ainsi quelques milliers de francs), nous a laissé un assez bon souvenir, mais ce ne pouvait être que du provisoire, et au matin, nous nous dirigions vers Avranches non point par la ville de Caen, mais par une autre route pittoresque mais très sinueuse, et qui nous parut terriblement longue.

Notes :

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(1) Camille, Jeanne et Georges : trois des enfants du narrateur

(2) Il n’est nulle part mentionné dans le récit quelle suspicion le père Arendt aurait pu avoir vis à vis du narrateur.

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Relations Géographiques et historiques :

Bac de Duclaire : Il existe encore de nos jours. Actuellement, le passage d'eau Duclair/Berville-sur-Seine est le plus important de la Basse Seine. Les allemands ne traversent la Seine à Rouen que le 13 juin.

  

Le bac n°6 en service de 1930 à 1948

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Lundi 20 mai 1940
Cette route passait par Condé, et nous arrivâmes ainsi à ? (a) à quarante kilomètres de Avranches. Nous étant arrêtés à cause d'une des multiples pannes de la Ford, qui chauffait à tout casser, nous fûmes bientôt entourés d'une petite colonie nouvelle : Adelin Gauthier et sa famille, les Guillaume du coin de la rue du Palais, etc... Le temps menaçait d'être orageux, et nous étions très inquiets. Apprenant que la route était en pente presque continuelle vers Avranches, nous décidâmes d'aller de l'avant et le soir notre faisions notre entrée à Avranches où un gendarme belge faisait le service à un carrefour.

 

Ayant trouvé notre architecte, il nous fut dit par celui-ci, qu'il était impossible de trouver quoi que ce soit à Avranches et qu'il fallait aller plus loin. Sur mon insistance, car j'étais horriblement fatigué, il se décida à m'accompagner chez le sous-préfet, assez distant de l'endroit où nous nous trouvions. Nous rencontrâmes le Sous-Préfet en chemin, qui se montra fort aimable et dit à mon compagnon qu'il fallait aller au centre d'accueil, que l'on veuille nous trouver un gîte pour la nuit.

Redescendant cette très longue avenue, nous allâmes au centre d'accueil où l'on se mit en mesure de trouver quelques adresses, puis l'on mit à notre disposition un boy-scout chargé de nous indiquer les cinq maisons qui allaient nous recevoir.

La vue de certains logement me faisait reculer, épouvanté,  et je n'étais pas fier en retournant près de mes compagnons, mais nous n'avions pas le choix. Le sous-préfet avait d'ailleurs téléphoné à un de ses amis, maire d'une commune voisine, en lui demandant de nous recevoir.

J'appris que le maire s'en occupait, et viendrait le lendemain à Avranches vers midi. Dans la nuit, le petit Jean-Marie fut malade (1) et Marcelle dut appeler le médecin.

 

Notes :

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(1) le petit Jean-Marie : fils de Marcelle Claeys, petit fils du narrateur

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Relations Géographiques et historiques :

(a) peut-être Vire qui se trouve à environs 40 km de Avranches.

 

Condé : Condé sur Noireau ?

 

 

 

 

Mardi 21 au Samedi 25 mai 1940

Quand le maire d'Avranches vint au rendez-vous, il ne fit aucune objection à notre venue, mais nous dit qu'il aimerait mieux que nous ne venions que le lendemain. Nous étions tellement désemparés que nous n'avions pu passer une seconde nuit à Avranches, et que l'après-midi, après avoir roulé dans une couverture le petit Jean-Marie, qui avait de la fièvre, nous partîmes pour ... (a)

A notre arrivée, je désespérais. Dans le château que le maire avait en quelque sorte réquisitionné pour nous, il ne nous fut accordé que deux chambres. Le propriétaire, aussi désagréable que possible, fermait en même temps toutes les autres portes à cléf y compris la cuisine. J'appris que cette dame qui avait momentanément déjà laissé sa propriété pour vivre avec son père, était en désaccord politique avec le maire. Ce qui fait que celui-ci n'avait pas cru devoir insister, et il avait chargé le garde-champêtre de nous trouver un logement.
C'est ainsi que j'ai du loger chez un charron et Loulou avec sa famille chez deux dames qui habitaient à proximité. Quant à nos repas nous déjeunions avec nos famille chez le charron et prenions le dîner dans un petit hôtel où l'on n'était pas trop mal mais où il fallait manger à tour de rôle, à cause des enfants qui restaient au logis. C'est là que je connus le plus grand affaissement, et vraiment nous étions tous à bout.

 

Le maire qui était docteur m'avait trouvé de la tension,  et j'étais complètement émotionné quand Léon vint annoncer qu'il avait rencontré le docteur Caussin et avait appris par celui-ci que le docteur Mabille était à Cancale, à une quarantaine de kilomètres de l'endroit où nous nous trouvions.

A ma demande, le docteur voulut bien téléphoner à Cancale d'où il fut répondu que Monsieur Mabille avait quitté Cancale pour Saint Coulombe.

Vers les quatre heures, Monsieur Mabille me téléphone lui-même, me dit qu'il était difficile de se caser, mais enfin que je vienne quand même.

Nous étions les vingt cinq mai et il fut conclu que nous partirions le lendemain vingt six dans la matinée, mais nous avions compter sans Pierre Vilain , qui s'était mis à boire et qui nous notifia qu'il ne partirait pas le vingt six parce qu'il allait ce jour-là à Cancale avec le mastroquet, chez lequel il prenait logement et moult consommations, (naturellement dans la voiture de son logeur)

Il nous dit d'ailleurs que la courroie de transmission de ventilateur avait sauté et qu'il était immobilisé. Sur ma représentation, il accepta d'aller à Avranches pour chercher, ou plutôt faire semblant de chercher une nouvelle courroie. Mais à midi, il n'était pas encore rentré. Pendant ce temps, j'avais cherché moi-même et avais déniché une courroie dans un garage de l'endroit.

 

 

Relations Géographiques et historiques :

(a) Probablement s’agit-il de  Pontorson : Les indices : entre Avranches et Cancale. A 40km environs de Cancale. Le maire est médecin. En 1940 il y a, en effet, à Pontorson un maire médecin : Yves Tison (maire de 1928 à 1940 puis de 1945 à 1967. Il est né à Ducey en 1888 et décédé en 1970). La ville et les environs sont atteints par les allemands aux environs du 18 juin 1940.

 

 

 

 

 

 


Dimanche 26 mai 1940
Je fus surpris du mensonge de Pierre Vilain , qui décidément ne voulait pas démarrer. En fin de compte, il se décida pourtant au moment du départ, il avait consommé tellement de Picon et même après cela du champagne qu'il était dans un état d'hébétement. Il devait marcher en troisième ligne, Léon tenant la tête et Anne (1), venant entre les deux , car Anne depuis le début conduisait la petite voiture et ne s'en tirait pas trop mal, aidé par Paul, qui s'occupait du changement de vitesse.

Nous avons alors passé par de terribles transes ; tantôt Vilain dépassait Anne, et venait contre notre voiture sans précaution, et tantôt nous devançait à des allures vertigineuses. Les femmes de sa voiture pleuraient, mais il était comme hébété, et il ne répondait pas. Il dut s'arrêter à cause d'une des multiples pannes de la Ford, et il fut rejoint par nous. Je dois dire qu'il entendit de ma part, de la part de Paul et Léon, de dures vérités.

Nous n'étions plus très loin de Cancale, mais il fut encore fort marri, quand il vit que nous brûlions Cancale pour gagner Saint-Coulombs, beau petit village doté du plus aimable des maires. Là, nous trouvâmes assez facilement le docteur Mabille (2), qui, avec sa femme, sa belle-soeur et des petits enfants, tenaient dans deux petites places. Après quelques instants d'entretien, je me rendis à la mairie, puis chez le maire, qui me reçut cordialement et certifia que pour le lendemain, matin, il trouverait peut-être un hôtel à mettre à notre disposition, dans la commune, en direction de Saint Malo.

Seulement pour le soir, nous devions trouver à nous abriter, ce qui nous fut possible en nous éparpillant, et en étant fort mal nourris. Je note ici un incident pénible.

Peu après notre arrivée, et pendant que j'étais allé à la mairie, Pierre Vilain, profitant de mon absence, déclara brusquement qu'il en avait assez, et jetant à la volée les bagages de sa voiture, il était filé avec la Ford, et son domestique, emportant par mégarde quelques menus objets des enfants de Marcelle et le petit sac d'Alberte (3), avec sa carte d'identité. Nous ne devions plus le revoir en France.

Nous n'avions donc plus que deux voitures pour seize personnes et nous dûmes aller le lendemain à la Guimorais, en deux voyages.

 

 

Notes :

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(1) belle fille du narrateur, épouse de Léon

(2) Mon docteur de famille à Dinant (note par Jean-Pierre Legrand)
(3) fille Marcelle, petite fille du narrateur.
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R
elations Géographiques et historiques :

Saint Coulomb : Maire de 1935 à 1945 : Louis Esnoul

 

 

 

 

 

 

Lundi 27 mai au dimanche 2 juin 1940

A la Guimorais, nous rencontrâmes le propriétaire de l'hôtel qui venait mettre son hôtel à notre disposition avec tout son contenu. Nous avions dix chambres bien garnies, et tout l'hôtel à notre disposition puisque nous étions les seuls occupants. Cette dame était très heureuse de nous avoir afin d'éviter une occupation plus désagréable, et souhaitait nous y voir rester le plus longtemps possible.

 

L'hôtel occupait un point culminant ce qui était désagréable, car on le découvrait de partout, mais nous avions la mer devant nous et deux plages à peu de distance.  A un hôtel voisin de quelques deux cent mètres, nous pouvions aller écouter la T.S.F.  J'appris à la Guimorais, par le Père Goyet que Jeanne se trouvait à Biarritz mais j'étais sans nouvelle de Camille et de Georges, et j'étais mortellement inquiet, comme je le suis resté, en ce qui concerne Georges, jusqu'à mon retour en Belgique.

Un jour que j'étais allé à Cancale, j'appris que Réné Springuel venait de quitter Cancale et qu'il avait dit incidemment qu'il venait de rencontrer en route Jacques et sa famille. Cela me rassura un peu, et le jour même, je reçus à La Guimorais une nouvelle lettre du Père Goyet , me disant que Camille était à Saint Brévin et qu'après bien des péripéties et bien des dangers qu'Emile se trouvait à Mignaloux. Emile, prévenu par le Père Goyet., nous écrivait qu'il viendrait nous voir en voiture.

Il vint le dimanche ou lundi qui précéda notre départ (1), et, bien qu'il fut très mal à Mignaloux, il fut convenu qu'il profiterait de sa voiture pour enlever sa famille en attendant qu'il nous eût trouvé une place pour loger.

Nous apprenons par une lettre, le lendemain,  qu'il s'était trouvé évincé du local qu'il occupait chez le religieux, et il avait du se réfugier dans un presbytère ultra-pauvre, où vraiment il n'était pas mal. Il nous demanda en même temps de patienter, car il ne trouvait rien pour nous. D'autre part, nous étions fort bien à la Guimorais, où la population était assez accueillante.

Paul et Léon avait aidé un fermier voisin à arracher ses pommes de terre hâtives, et avaient remis en ordre le jardin de fleurs de l'hôtel.  Nous nous décidâmes cependant à déguerpir le deux juin . Voici dans quelles conditions.  Nous fûmes avertis qu'il fallait pour le samedi premier juin conduire nos voitures  à Saint Malo, où elles seraient parquées. Seule ma voiture parlementaire était immunisée.

Voulant échapper, je me rendis au Consulat Belge à  Saint Malo et me fis délivrer un passeport pour me rendre auprès du gouvernement à Poitiers.

 

Notes :

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(1) apparemment il y a une erreur de jours : le séjour à La Guimorais ayant été d’un lundi à un dimanche.

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Relations Géographiques et historiques :

La Guimorais – Hôtel Bellevue

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Capitulation de l’armée belge le 28 mai 1940, pendant le séjour de la famille Legrand à La Guimorais.

 

 

 

 


Le Nord et la Bretagne

Nous avions cru  à partir de septembre 1939 au relèvement miraculeux de la France. Hélas, nous devions être amèrement déçus.

Je n'ai fait que traverser le Nord à toute vitesse et je dois dire qu'à Hinges comme à Eu, nous fûmes cordialement reçus. Laissant de côté le mauvais accueil de Lucy et le mauvais Maire de Belle-en-Condé, il en fut de même pour la population de Belle-en Condé. Passé la Seine, même accueil aimable et jusque Lisieux ; je trouvai les populations fort empressées et fort polies. Le passage à Lisieux fut moins agréable ; il y avait là encombrement excessif, et j'avais hâte de quitter cette ville.

Nous étions en Normandie, et le soir même à Saint-Julien le Faucon où nous n'eûmes pas non plus à nous plaindre. La population nous paraissait patriotique et l'anxiété était générale. Notre plus mauvais souvenir fut le séjour d'une nuit et d'un jour à Avranches, population moins acceuillante et logement détestable. A Dussuy où nous nous sommes rendus le lendemain, nous trouvâmes une population encore assez accorte. Le maire était très aimable surtout à l'arrivée mais il était évident que l'on désirait nous y conserver le moins possible.

Moi-même, j'étais dans un état lamentable, j'étais inquiet de ma santé et de ma responsabilité. La semaine suivante, nous arrivions à la Guimorais, en pleine Bretagne. La population était très patriote mais sans expérience. Par contre le plus aimable et le plus délicat des maires. Bref, séjour agréable, et qui l'eût été plus encore, si la population eût, quoique très bonne dans le fond été plus communicative. La vie y était très bon marché, et je n'emportai pas encore de la France cette impression qui est survenue depuis.







Dimanche 2 juin 1940

Avec mes trois voitures, dont les deux miennes et celle du docteur Mabille - pour cette dernière, Monsieur Mabille était désigné comme chauffeur -, le deux juin, nous quittions La Guimorais avec le regret du maire, Monsieur Arnould Senechal, qui vraiment nous voyait quitter à regret, et ne désespérait pas de nous voir revenir.

C'est à la Guimorais que nous apprîmes la capitulation et ce fut un moment terrible ; d'après la version que le Ministre Reynaud donnait de l'évènement, non seulement nous étions regardés de travers par les français, mais nous souffrions dans notre coeur de belge.

J'avais demandé et acheté à la Guimorais, une demi-barrique de cidre ; la vie y était d'ailleurs très bon marché. Nous tenions à ne point laisser l'immeuble inoccupé, mais à l'hôtel voisin, il y avait un grand invalide belge avec ses deux soeurs, qui, fatigués de vivre à l'hôtel, ce qui leur coûtait d'ailleurs très cher, étaient allés vers Nantes pour se procurer un logement. Il en avait trouvé un et devait signer bail le jour de la capitulation, mais, ce jour-là, parce qu'il était belge, tout fut cassé et ils furent obligés de revenir à l'hôtel.

Nous nous arrangeâmes pour qu'ils prennent notre succession à l'hôtel de Bellevue. Ces gens étaient de Cortenberg. Nous n'en n'avons plus eu de nouvelles depuis.

Quittant la Guimorais, avec le docteur Mabille, qui ne nous avait donné ni heure ni moment pour partir, à cause de l'histoire des voitures,  nous parcourûmes environs trois cent vingt kilomètres en passant par Angers où nous ne voulûmes pas stationner parce que Marcelle, quelques jours auparavant, y avait subi un bombardement.

Sachant qu'il n'y avait plus rien pour nous à Mignaloux, je ne voulus pas m'aventurer jusque là, et nous arrêtâmes à Millebaux , à vingt-huit kilomètres de Poitiers. M'étant rendu chez le Maire, vétérinaire et ancien député, je fus très gentiment reçu. Il fit entrer toute la caravane, et nous fit servir des boissons et des biscuits, en même temps qu'il chargeait son secrétaire de mairie de nous trouver un logement.  C'était fait, une heure ou deux plus tard. J'étais logé chez un conseiller municipal avec Paul, mais à cinq cent mètres du reste de la bande éparpillée dans trois maisons différentes.

 

Relations Géographiques et historiques :

Millebaux :  Plutôt que Millebaux, il faudrait comprende Mirebeau. Nous laissons l’orthographe (ou plutôt ici la prononciation telle qu’indiquée par le narrateur.

 

 

 

 

Lundi 3 au Lundi 17 juin 1940
Nous n'y étions officiellement que pour un jour, et il fallait nous faire accepter pour plus longtemps. Du côté des particuliers qui nous logeaient, cela se fit sans difficulté, mais cela ne faisait pas l'affaire du secrétaire de mairie, ni je pense du maire lui-même qui craignait que notre séjour ne se prolongeât et qui se montrèrent beaucoup moins obligeants par la suite.

La grosse difficulté était toujours le lieu de concentration pour les repas. Nous eûmes la bonne fortune de trouver une vieille dame, habitant seule une maison bien propre, qui avec bonne humeur, nous prêta une cuisine et ses locaux. J'aurais même bien voulu loger chez elle, mais je craignais de désobliger mon conseiller municipal avec qui cette dame était en mauvais termes. Madame Aguilon, ainsi se nommait cette personne, était la cousine du député de l'endroit, et me fit faire la connaissance du sénateur George Maurice de Poitiers, avec qui il était très lié et qui était venu passer la journée à Millebaux.

L'affaire allait très mal, et c'est là que j'entendis parler pour la première fois du général de Gaulle. Je sus par George Maurice que depuis longtemps, le Général de Gaulle avait critiqué les errements de l'Etat-major français, et préconisait la mécanisation à outrance. George Maurice en était partisan, Monsieur Aguilon beaucoup moins. J'étais loin à ce moment de me douter de ce que l'avenir nous réservait au sujet du Général de Gaulle (1).

Je note ici que j'avais rencontré à Millebaux Henquinbrand qui était en réfugié dans la maison du fermier Macquenoire avec son fils et Monsieur Thiran de Warnant qui finalement alla s'établir dans un village à quelques kilomètres. Sur la route, je rencontrai un jour Monsieur Buchet d'Anhée avec son gendre Monsieur Dubuc de Treignes et leurs familles.

Pendant ce séjour à Millebaux, j'étais allé avec Léon et Anne, et une petite voiture, à Mignaloux voir Emile et Marcelle et j'ai pu constater combien ils étaient mal logés. Il n'y avait qu'un espoir, c'est qu'un voisin, propriétaire d'un domaine, appelé la Richardière, maniaque et diabétique, se décidât à quitter cette propriété pour aller sur une plage quelconque dans le sud.

 

Dans l'intervalle, j'avais cherché sans résultat dans un village voisin, à Savigny où je rencontrai certes, le plus pauvre curé et le plus pauvre presbytère que j'ai vus de ma vie. Nous n'avions rien trouvé à Savigny, mais j'avais l'impression que nous avions mal cherché. Nous étions tardifs, et nous devions encore retourner à Millebaux le jour même. Après avoir fait au moins quinze kilomètres pour allez à Savigny qui n'était distant que de cinq kilomètres, le jour même, j'allai voir le propriétaire de la Richardière ; c'était le treize ou le quatorze juin.

En rentrant à Mignaloux, pour dire au revoir à Emile et à Marcelle, je rencontrai Dewynter au Terminus qui nous avait vu passer à Poitiers et qui nous avait suivis. Il cherchait lui aussi un logement. Il dut passer la nuit dehors. Je lui conseillai d'aller à Savigny où un métayer assez bourru, à qui j'avais demandé mon chemin, m'avait déclaré qu'on pouvait encore trouver place. Et de fait, c'est là que se casa Dewynter, qui plus heureux que nous, y resta jusque l'armistice. 

Donc, le quatorze ou quinze juin, j'allai voir le propriétaire de la Richardière qui était décidé à partir, mais qui ne voulait pas quitter la maison avant le dix-huit. Or de nouveau, nous étions touchés par la réquisition des voitures et le dernier jour pour présenter la notre était le dix-sept.

Je fis observer à ce Monsieur que le dix-huit ne comptait pas et que dans ce cas je préférais ne pas y venir. Il ne voulait pas en démordre, mais sa femme intervint, et enfin il accepta le paiement du premier mois qu'il fixa à mille francs. Emile devait nous avertir par un télégramme si réellement il était parti et si nous pouvions arriver. Cependant, quand le jour où le télégramme arriva, annonçant que le propriétaire était parti, et que la propriété était libre, sans plus attendre, nous partions le jour même pour la Richardière avec les Claeys et les Mabille, avec qui nous partagions les divers locaux d'habitation.

 

Notes :

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(1) Je rappelles que ce récit a été écrit début 1941. Le fameux appel du général de Gaulle date du 18 juin.

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Relations Géographiques et historiques :

Mignaloux : Mignaloux-Beauvoir

 

Maurice Aguillon est un homme politique français né le 17 mai 1897 à Mirebeau, porté disparu et déclaré mort le 15 mars 1945 à Gross-Rosen, en Pologne.

Négociant de profession, militant du Parti républicain, radical et radical-socialiste, Maurice Aguillon devient conseiller municipal puis conseiller d'arrondissement de Mirebeau, sa ville natale. En 1939, une élection législative partielle lui permet d'entrer au Parlement comme député de la Vienne.

Absent lors du vote des pleins pouvoirs à Philippe pétain le 10 juillet 1940, il s'engage en 1942 dans les Forces françaises de l’intérieur. Arrêté par les allemands le 30 septembre 1942, il est interné à la prison de Poitiers puis à celle de Fresnes. Le 18 février 1943, il est finalement déporté au camp de Gross-Rosen d'où il ne revint jamais.

 

George Maurice est né le 6 août 1881 à Chinon (Indre et Loire), il décédé le 17 décembre 1962

Sénateur de la Vienne de 1936 à 1944.

Le 10 juillet 1940, à Vichy, il vota pour les pouvoirs constituants demandés par le maréchal Pétain.

Georges Maurice est arrêté par les Allemands le 30 septembre 1942, libéré le 10 octobre suivant, puis à nouveau arrêté le 10 juin 1944. Il est ensuite déporté à Neuegamme, et libéré le 18 mai 1945. Par arrêté du 23 janvier 1945, le préfet de la Vienne prononce sa réhabilitation, en application de l'ordonnance du 21 avril 1944 sur l'organisation des pouvoirs publics en France après la libération. Georges Maurice reçoit la croix de guerre et, en 1948, est nommé officier de la Légion d'honneur à titre civil. A la Libération, il est nommé membre de l'Assemblée consultative provisoire comme délégué de la Résistance parlementaire, en qualité de représentant de la Gauche démocratique.

Le 13 janvier 1953, Georges Maurice est nommé secrétaire du Conseil de la République et membre suppléant de la commission de la justice.

 

L’Italie déclare la guerre à la France le 10 juin 1940.

 

 

 

 

 

De Bretagne à Mirebeaux et Mignaloux

De Bretagne, nous fîmes un bond de trois cent vingt kilomètres jusque Millebeaux, et je dois dire qu'à partir d'Angers, nous traversâmes des campagnes désolées, véritables images d'une France décadante. Ce n'étaient que masures abandonnées, ce que nous avions déjà vu mais moins souvent dans les autres régions. Ce n'étaient que terrains en friche et absence d'habitations, encore les localités traversées étaient dans un état désolant. Tout y révélait le délabrement, la négligence, le manque d'entretien, pas un mur de clôture n'était en bon état, tout tombait en ruines.

Le région de Loudun surtout m'a laissé une impression indéfinissable. De Millebeaux à Poitiers, cela allait mieux. Je sentais l'approche de la grande ville de Millebeaux. La population était relativement bonne bien qu'au bout de quelques jours, nous sentions fort bien, chez le maire d'abord très accueillant, surtout chez le secrétaire de mairie, le plus vif désir de se débarrasser de nous.

Monsieur Mabille était logé chez une brave dame qui l'hébergeait en s'imposant des sacrifices, mais cela ne pouvait durer que quelques jours. Quant à Paul, il était chez de très braves gens. Léon également, sauf qu'ils étaient beaucoup plus rudes et moins communicatifs, la femme surtout. Nous prenions nos repas chez cette bonne dame Aguilon dont j'ai déjà parlé et qui était admirable de patience et de bonté.

De Millebeaux, nous allâmes à Mignaloux, pays triste et désolé, laissant aussi cette impression de laisser-aller et de négligence. Vraiment était-ce la France dont nous avions tant parlé et que nous représentions sous d'autres couleurs ?

 

 

 

 

 

Lundi 17 au Vendredi 21 juin 1940  (ou vendredi 28 juin 1940 ?)(1)

Nous gardions les autos dans une magnifique charmille et nous nous servions de la voiture d'Emile pour aller à Poitiers.

La Richardière était un séjour idéal pour les enfants et, avec un peu de difficulté, on pouvait se ravitailler convenablement. Nous pouvions y être pour longtemps, d'autant plus qu'il était question de l'armistice et que l'on voyait beaucoup moins d'avions.

Mais, le vendredi (1), vers quatre heures,  nous vîmes arriver dans la propriété un sous-officier français, qui, sans même s'adresser à nous,  visitait la maison et la propriété. Intrigués, nous le questionnâmes, et il nous apprit qu'il était avec sa section d'artillerie dans le plus proche voisinage. Nous pûmes nous rendre compte que le bois voisin, et le chemin du bois étaient remplis de camions et de canons. Le sous-officider nous laissa entendre qu'il y aurait bataille et que les allemands devaient se trouver à une vingtaine de kilomètres.

Moins d'un quart d'heures après, des avions allemands venaient survoler la campagne. Les hommes se cachaient dans les bois, et nous percevions dans l'air  des détonations dues, soit à la D.C.A. ou aux mitrailleuses des avions.

Le moment était angoissant à cause des enfants. Emile nous dit qu'il valait mieux au moins s'écarter de quelques kilomètres, et nous proposa de gagner Savigny. En un quart d'heure au plus, les voitures furent amenés et occupées.

Nous quittions cette propriété que nous avions payée pour un mois et que nous avions le droit d'occuper deux mois au moins. A notre départ,  et sur l'espace d'un bon kilomètre environ, nous dûmes une fois ou deux, nous réfugier dans les bois à cause du survol par des avions, alors que nous étions dans un convoi de camions de l'armée.

Mais, avant de continuer ce récit, j'en reviens à notre séjour à Millebaux et à Mignaloux. Nous allions voir Emile à Mignaloux ; je me rendis naturellement à Poitiers, qui était surpeuplé de belges. Je ne pus voir Monsieur Pierlot qui était sans doute fort occupé, et était fatigué de recevoir des Belges. J'y vis quantité de personnalités, et notamment, les Ministre Janson et Gutt qui me reçurent très aimablement. J'y vis aussi Monsieur Moulard, Camille Huysmans, le Baron , Carton de Wiart, etc, etc ... sans oublier le procureur du Roi, monsieur Decerf qui se promenait comme une âme en peine ; il faisait pitié à voir

 

Le jour où je vis Monsieur Pierlot, j’appris par Emile que Charles Tschoffen était arrivé à peine, et avait eu grande peine à se loger. Quelle ne fut pas ma surprise en sortant de l’hôtel de Pierlot de le voir déjà dans la matinée installé dans un bureau de cet hôtel. Il n’avait pas perdu de temps. Il s’occupait, me dit-il, d’un servi ce quelconque d’information, et bien entendu, quelques jours après, quittait Poitiers avec le gouvernement pour se réfugier dans la région de Bordeaux.

J’avais rencontré aussi le Ministre Matagne, avec qui j’ai toujours été fort bien et qui était fort aimable pour moi.. Il me fit l’effet d’être complètement désemparé. Le mercredi dix-neuf, je pense, j’étais à Poitiers avec Emile, son conducteur Gilsoul et Henri Claeys (2), quand un avion ennemi vint survoler la place. Je ne bougeais pas, mais Emile, je me rappelle, me fit entrer dans l’hôtel, mais ce ne fut qu’une alerte, ce qui n’empêche que deux heures plus tard, alors que nous étions partis vers une heure, des avions italiens vinrent bombarder Poitiers, tout le quartier de la gare et y firent quelques deux cent morts.

En rentrant à Mignaloux, nous apprîmes que vers onze heures, des avions italiens étaient venus bombarder mais sans succès les dépôts de carburant de Mignaloux en tuant un civil. En nous demandant s’il ne nous faudrait pas aller plus loin, nous aurions voulu essayer de nous procurer un peu d’essence, et nous avions d’abord obtenu à la sous-préfecture un bon, mais qui, dès le lendemain, était périmé, l’autorité militaire ayant pris la décision de prendre la direction de la distribution du carburant, et le mercredi dix-neuf après de multiples démarches faites au nom du sénateur Maurice, j’étais parvenu à obtenir du commandant de la place  un bon d’essence de soixante litres à prendre précisément à Mignaloux qui venait d’être bombardé à notre rentrée.

 

Le dépôt était à environ trois kilomètres de La Richardière, et, malgré tout, nous décidâmes de tenter notre chance. Nous y allâmes à cinq : Monsieur Gilsoul, le docteur Mabille, Léon, Henri Claeys et moi-même. C’est ainsi que nous avons pu voir le bombardement. Il y avait là quantité de camions camouflés et garés dans les bois, quand ils le pouvaient. Nous aurions bien voulu partir, mais nous ne le pouvions pas, car il y avait la question de l’essence.

Nous avions du délaisser les autos à une assez longue distance, et nous cheminions avec nos bidons, tout cela pour nous entendre dire quelques instants après que les bons délivrés par l’autorité militaire quelques heures avant, n’avaient plus de valeur. Nous eûmes beau insister, nous arrêter à plusieurs portes, nous fûmes éconduits partout. Tous ces gens étaient agités et j’eus l’impression qu’on vidait les réservoirs ; nous dûmes retourner bredouilles, c’est ainsi que fin juin (1), nous dûmes quitter a Richardière avec fort peu d’essence dans nos voitures.

A Poitiers, nous avions rencontré plusieurs amis d’Emile, attachés à l’ambassade de Belgique et qui nous annoncèrent avant l’heure la capitulation française, et croyaient même à la fin prochaine de la guerre.

Il arriva même à ce sujet, une bonne aventure à

Léon. A un moment donné, il se trouvait avec une dame, qui, quelques instants plus tard, lui expliqua qu’elle voulait conduire sa voiture dans un endroit déterminé de la ville et qu’elle manquait de chauffeur. Léon, croyant que c’était une connaissance de l’ami d’Emile, accepta d’autant plus volontiers et s’en fut avec elle, mais il s’agissait d’aller dans la banlieue et nous désespérions de le voir rentrer, nous demandant ce qui avait pu lui arriver.

Il nous revint assez fatigué et d’autant plus dépité qu’il apprit par la suite, que l’ami d’Emile ne connaissait même pas la dame en question.

Avant le séjour à Mignaloux, et je pense lors de notre dernier retour de Mignaloux à Millebaux, nous arrivâmes à un endroit de la route où un malheureux garde civil avait été tamponné par une auto.


La victime râlait sur la route, et l'automobiliste exposait son désespoir. Le docteur Mabille regarda, et se rendit immédiatement compte qu'il y avait fracture du crâne et probablement que le cas était sans espoir.
Nous séjournâmes là pendant longtemps, essayant d'arrêter les camions qui arrivaient de Poitiers, tant et si bien, qu'à la fin on put arrêter un convoi d'ambulances qui emportèrent la victime. Cela nous causa une grande répulsion, et je ne pouvais m'empêcher de songer que pendant le même temps, on tuait des milliers de malheureux, victimes de la guerre.

Le curé de Mignaloux était un saint prêtre qui ne vivait de rien et qui avait abandonné aux Claeys le meilleur du presbytère, c'est à dire pas grand chose. Il célébrait la messe dans la pauvre église, sans enfant de choeur,  sans chantre, et c'est lui-même qui quittait l'autel pour venir jouer de l'harmonium, et tenir le rôle habituellement réservé aux gens du jubé. Avec cela, ne donnant pas la main aux dames.

Il n'avait pas de santé et, malgré cela, un jour qu'il revenait fourbu de Poitiers, avec des paquets, il refusa de prendre place dans l'auto des Claeys et revint à pied.

Il me montra ses livres paroissiaux, et quelques huit, neuf décès par an. Son voisin de Savigny semblait encore plus malheureux que lui et vraiment paraissait bien à plaindre.

Sur la route, aux portes de Poitiers, il y avait un camp d'espagnols gardé par des sentinelles et non loin de là, de l'autre côté de la route, un camp de Belges armés.

J'y rencontrai notamment le député Lepage  et un autre député qui me donnèrent des nouvelles du Ministre Matagne réfugié aux environs de Limoges, et qui est mort peu après son retour en Belgique. Sur cette même route, stationnaient jusque la fin de notre séjour, des voitures de l'I.N.R. (3)

C'était vraiment la pagaille, et le départ du gouvernement de Poitiers ne fut point brillant.


Notes :

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(1) Les dates :

Un doute existe dans la date de départ de la Richardière. En suivant le récit nous déduisons que le départ de la Richardière se fait dès le vendredi suivant l’arrivée, ce qui nous fait le 21 juin 1940. Pourtant le narrateur parle de fin juin à certains endroits, cela nous mêne au vendredi 28 juin. L’armistice Franco-Allemande est déclarée le samedi 22 juin et entre en vigueur le mardi 25 juin. Hors dans le récit le narrateur apprend l’armistice un mardi lorsqu’il se trouve à Oradour sur Veyre. Nous supposons donc que le départ a eu lieu le vendredi 21 juin 1940.

(2) Fils d’Emile, petit fils du narrateur

(3) l'équivalent à l'époque de la R.T.B.F. radio nationale.
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Relations Géographiques et historiques :

Poitiers : Le 19 juin 1940, la région poitevine qui, jusque-là, n’avait connu des horreurs de la guerre que les longs cortèges de réfugiés, est bombardée. Dans la matinée, une première vague d’avions ennemis a déversé des bombes sur Poitiers.
L’après-midi, alors que chacun avait repris paisiblement ses occupations, une deuxième vague de bombardiers est venue semer la ruine et la désolation.
Les bombes se sont échelonnées de l’avenue de Nantes au jardin public de Blossac. Quatre d’entre elles ont atteint deux trains de munitions et un train de militaires.

On dénombre 131 victimes, et parmi elles, des vieillards, des femmes et des enfants

Les allemands pénètrent dans la ville le 23 juin 1940. Poitiers est en zone occupée.

 

Mignaloux et La Richardière :

 

 

 

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Mignaloux est en zone occupée, mais la ligne de démarcation n’est mise en place qu’en juillet.

 

Gouvernement belge

En mai-juin 1940, le gouvernement belge s’installe à Poitiers, son parlement s’installant à Limoges. Ensuite le gouvernement belge s’installe à Bordeaux, d’où une partie partira vers Londres  (le 18 juin pour Marcel-Henri Jaspar)

 

Les véhicules de l’INR :

Face à l’arrivée des troupes allemandes à proximité de Bruxelles, le gouvernement belge se replie sur Ostende, puis Paris, Poitiers, Limoges, Sainte-Adresse et Rouen. Durant tout ce parcours, une équipe de la radio belge accompagne le gouvernement. Cette équipe radiophonique assure ainsi des émissions quotidiennes et informe les nombreuses familles belges repliées qui se réfugient en France. La grande majorité des émetteurs de la radio belge est détruite avant que les allemands ne s’en emparent. Quelques émetteurs sont emportés. Ces derniers permettent à la radio belge d’émettre de France jusqu’au 14 juin 1940. La dernière émission de la radio est émise au studio de Poitiers, le 13 juin 1940.

 

Armictice : Le 17 juin Pétain, qui dirige la France lance un appel à cesser le combat. Un armistice avec l’Allemagne est signé le 22 juin et entre en vigueur le 24 juin à 19h. Un armistice avec l’Italie est signé le 24 juin pour entrer en vigueur le lendemain à 00h.

 

 

 

 

La Richardière :

Ceci me rappelle que dans le domaine de la Richardière régnait le même désordre, absence d'entretien à l'immeuble, pas de peinture, pas de portes ou en décomposition, prairies jamais roulées ; on y négligeait même de couper les foins dans les massifs ou à proximité des massifs, là où ne pouvait pas passer la machine. Du bois sec traînaillait partout. Il y avait en face de la villa un magnifique noyer mort depuis des années et l'on avait jamais songé à l'abattre. Il n'y avait de beau que la charmille, encore mal entretenue.

 

Certainement, on aurait pu avec le bois mort de la propriété se chauffer pendant des mois, peut-être des années. La fenêtre du W.C. ne tenait plus que par miracle. Tout était alarmant, et c'était un des plus beaux domaines du pays. De fait, on aurait pu en faire une magnifique propriété.

 

 

 

Vendredi 21 juin 1940  (ou 28 juin1940 ?)
J'en reviens maintenant à la fin juin (1), quand je quittai la Richardière avec toute la caravane. A cause du survol par des avions et le passage sur la route que nous devions croiser d'une colonne française en retraite, nous avions été coupés de la voiture d'Emile et je ne voulais pas m'en aller sans l'attendre, ce qui fut l'affaire d'un long quart d'heure ; puis, nous gagnâmes Savigny où Emile, paraît-il, aurait bien voulu s'arrêter, mais là aussi ce n'était que troupes en retraite, et puisque nous venions en tête, nous décidâmes d'aller plus loin, toujours par des chemins secondaires, pour arriver vers le soir dans une localité que nous avions repérée sur la carte et où nous comptions chercher un abri pour la nuit. Mais là, il ne fallait pas y penser, ce village était rempli de réfugiés alsaciens, et qui plus est,  hébergeait ce jour-là un Etat-Major de l'armée, et deux de nos quatre voitures étaient sans essence.

 

 En désespoir de cause, je voulus aller voir le capitaine qui disposait du stock de l'armée, et il me fallait pour cela regrimper une vilaine côte, que nous venions de descendre; je le faisais bien péniblement, quand je rencontrai un officier à qui j'exposai mon cas.

Il me dit qu'il valait mieux aller voir le Général, qui dînait précisément dans un hôtel en face de la petite place où étaient nos autos. Je fis passer ma carte. Le Général me fit savoir qu'il me recevrait après avoir dîné.

Le temps me parut bien long, d'autant plus que la nuit venait et que, de toute façon,  il faudrait tâcher d'aller  bien plus loin. Enfin la Général parut, et daigna me gratifier de trente litres d'essence, qu'il fallut aller chercher au dépôt. Les officiers qui se trouvaient sur la petite place furent un peu plus aimables pour nous, et apportèrent des jouets aux enfants, Dieu seul sait d'où ils venaient et c'est dans ces conditions que nous quittâmes le village qui nous laissait de si mauvais souvenirs pour nous engager dans l'inconnu.

Nous arrivâmes à la nuit tombante à Mousson  et nous arrêtâmes aux deux premières maisons immédiatement avant le pont jeté sur la Vienne. La dame qui se trouvait à la terrasse, nous dit immédiatement qu'elle pouvait loger une partie de notre monde.  Lui ayant demandé si elle ne pourrait pas nous rendre service dans l'autre maison, elle nous dit qu'elle préférerait que nous fassions nous-mêmes la démarche.

On accepta les Claeys, mais toutefois pas d'aussi bon coeur quoique ceux-ci ne s'en trouvèrent pas trop mal par la suite. Mais il fallait pourvoir pour le reste de la bande, et monsieur Gilsoul me conduisit au centre du village distant de deux à trois cent mètres au-delà du pont. J'y trouvai le curé, mais seulement il y avait déjà chez lui un prêtre Belge, et un prêtre Alsacien. Le curé m'accompagna chez le secrétaire de la mairie, qui était déjà couché et nous conseilla de chercher nous-mêmes.

Avec Monsieur le Curé, nous dénichâmes deux chambres très propres, avec monsieur Gilsoul, qui était venu me reprendre avec les affaires des Mabille.

Entre temps, le docteur s'était égaré sur une espèce de chemin en bordure de la Vienne. Il m'annonça qu'il logerait sa dame, sa belle-soeur et ses enfants dans sa voiture.

 

Je m'étais donc démené en pure perte, et ne pus le faire démordre. Cela valut un gîte à deux d'entre nous et nous fûmes logés à quatre dans le village. J'étais tombé chez des gens particulièrement aimables, car, ayant voulu offrir un verre de vin pour faire quelques dépenses, non seulement on ne voulait rien recevoir, ni ce jour, ni le lendemain pour notre déjeuner, et partout on nous dit que nous pouvions rester. Mais Léon, Paul et les Claeys étaient logés près du pont de la Vienne, dans des maisons particulièrement exposées au point de vue militaire et l'on décida de tâcher de gagner un petit centre dépourvu de moyens de communications et qui, d'après Emile, devait être assez tranquille.

 

Notes :

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(1) voir le problème de date à la note du chapitre précédent.

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Relations Géographiques et historiques :

Savigny : Savigny Levescault

 

Mousson: il doit probablement sager de Moussac.

 

 

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