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Publié par POESIE-ACTION

« Mes deux oncles sont sortis, ils ont tous les deux été abattus »

Après avoir recueilli des témoignages de militaires en France, la documentariste Safia Kessas et l’historien Fabrice Riceputi se rendent en Algérie pour continuer à démêler les fils d’un « carnage » commis par l’armée française en 1956 dans trois villages de la vallée de la Soummam.

 

Des heures d’angoisse et le bruit des tirs en continu

En 1956, Aziz a 12 ans et habite Aït Soula. Ce 23 mai 1956, vers 4 heures du matin, il est réveillé en sursaut par le fracas de coups de feu nourris et proches. Selon lui, ils proviennent du cimetière d’Agouni, le hameau voisin. Les échanges de tirs semblent avoir lieu entre les militaires et des guetteurs placés depuis des mois par le FLN aux points stratégiques des villages.

Saisie d’angoisse, toute sa famille se rassemble dans le noir, sans faire de bruit, à l’affût. Elle comprend qu’il se passe quelque chose d’inhabituel : l’armée française est montée du seul poste militaire récemment installé à quelques kilomètres plus bas, à Vieux-Marché. Et elle a investi le village en nombre.

Par une des petites fenêtres de la maison, Aziz assiste alors à une exécution. « Un cousin qui était de garde à la mosquée » s’approche de la maison, sa carte d’identité à la main, croyant peut-être à une opération de contrôle comme il s’en produit souvent depuis le début de la guerre. Un soldat l’abat sans sommation.

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Aziz Brinis, chez lui en février 2025. © Photo Safia Kessas pour Mediapart

On entend à présent des tirs en continu provenant du voisinage. Et aussi un avion qui tourne. Très ému, Aziz dit qu’à ce moment « les hommes » de la maison comprennent la gravité de la situation et « se préparent à leur mort ». Ils dispensent, dit-il, des « conseils » aux petits qui vont peut-être survivre.

S’écoulent cinq ou six heures d’angoisse. Vers 12 h 30, on frappe lourdement à la porte. Aziz revit les événements et reproduit en nous parlant les gestes des militaires qui se présentent. Un soldat ordonne : « Les hommes à la mosquée ! » Regroupés, les villageois sont ensuite conduits au cimetière d’Agouni. Aziz est du nombre. Tout le long du chemin, il aperçoit des cadavres.

Les hommes réunis sous la garde des militaires sont autour de 150 ou 200, selon Aziz. Là, selon tous les témoignages recueillis, se trouve un officier français, assis sur la murette du cimetière : c’est le chef de la SAS de Vieux-Marché, Harvut. Selon Aziz, rejoint sur ce point par tous les témoins, il a « un document », une liste, à la main.

Les hommes ont déposé leurs cartes d’identité devant lui. Harvut appelle les noms, rend leur carte à certains, qui sont rangés à gauche, et garde celle de ceux qu’il range à droite. Il trie ceux qui vont vivre et ceux qui vont mourir.

Certains des hommes sont tués dès ce moment au cimetière. Mais la majorité des condamnés par Harvut vont finalement dans la cour d’une maison. Aziz entend alors les coups de feu d’une arme automatique, accompagnés de cris.

L’armée quitte le village vers 16 h 30.

Après son départ, les survivants, hagards, découvrent l’ampleur du carnage. On regroupe les morts selon leur village et ils sont enterrés le soir même, avec leurs vêtements ensanglantés, dans « des tranchées ». Cela dure des heures. Aziz ajoute que des jeunes villageois qui avaient été utilisés par les militaires pour porter leurs lourds appareils de transmission ont eux aussi été éliminés.

Exécutions à la chaîne

Le témoignage poignant d’Aziz est corroboré par d’autres récits, comme celui d’Ali Gani, retrouvé grâce au partage de ses souvenirs sur Facebook. Ali, âgé de 8 ans en 1956, relate la scène d’horreur vécue par sa mère, cachée, terrorisée et impuissante : « Mes deux oncles sont sortis… Ils ont tous les deux été abattus. » Il insiste lui aussi sur la préméditation : les soldats disposaient d’une liste. Il se souvient du militaire demandant par radio quel « Amar Gani » exécuter – « le vieux ou le jeune ? » –, et l’exécution du second. Au total, cinq membres de la famille Gani sont tués.

À ses côtés, la douceur de Mouloud Benyoub, joint au téléphone en 2021, mort depuis, contrastait avec l’horreur de son récit. Au maquis ce soir-là, il a survécu, mais sa famille a payé un lourd tribut, avec neuf hommes exécutés. Les soldats partis, les habitant·es sont sorti·es pour découvrir le carnage. Un vieillard, raconte-t-il, a été tué par un lancer de grenade, et son sang est resté sur le mur de l’habitation jusqu’à l’indépendance.

Il ajoute que les villages voisins sont venus aider à l’enterrement des morts. Après le drame, Mouloud a emmené les épouses de ses frères massacrés et leurs enfants à Alger, comme de nombreuses familles tentant de se reconstruire loin de l’horreur.ia Kessas et Fabrice Riceputi

C'est beau le colonialisme belge ou francais, ou I... Cela sent  l'humiliation et trop souvent l'assassinat des peuples sur leur propre territoire. Et cela continue  !!!

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