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Publié par POESIE-ACTION

 

Les autorités étaient jusque-là plutôt tolérantes à l’égard des occupations d’établissements scolaires pour abriter enfants et parents sans domicile. Des enseignantes dénoncent pourtant des intimidations de leur hiérarchie dans de tels cas.

Faïza Zerouala

 
  

Aurélie reste sûre d’avoir fait le bon choix. Cette professeure des écoles n’a pas honoré sa convocation du 22 juillet à la maison de justice de Tours (Indre-et-Loire) pour un « avertissement pénal probatoire ». Cette procédure remplace le rappel à la loi, mais suppose une reconnaissance de culpabilité. Convoquée le 28 août pour une procédure identique, Vanessa fera la même chose. Cette professeure de français langue étrangère est cofondatrice du collectif tourangeau « Pas d’enfant à la rue ».

Les deux enseignantes sont accusées d’intrusion au collège Michelet, après une plainte déposée contre X par le principal de l’établissement, pour « intrusion commise en réunion dans le but de troubler la tranquillité ou le bon ordre de l’établissement ».

Tout s’est déroulé le 1er avril, à la fin de la trêve hivernale. Le collectif Pas d’enfant à la rue, né il y a deux ans et demi, pressent la « catastrophe » pour les familles en grande difficulté. Celles-ci sont sommées les unes après les autres de quitter l’hébergement mis à leur disposition pendant l’hiver. Le 115, chargé de l’hébergement d’urgence, sonne dans le vide.

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Capture d’écran de la page Facebook du collectif tourangeau Pas d’enfant à la rue. © Mediapart

Le collectif décide d’interpeller les autorités. Ce jour-là, il faut mettre à l’abri une cinquantaine de personnes, dont trente-deux enfants. Une grève des enseignant·es est organisée, avant un rassemblement puis un pique-nique et, enfin, un rendez-vous devant le Palais des sports de Tours, déjà occupé l’année précédente. Mais cette fois, la police municipale a été déployée et le bâtiment est fermé.

Une soirée électrique

Les personnes présentes se rabattent sur le collège Michelet, voisin. « Mais on n’est pas entrés par effraction puisque le portail était ouvert », insiste Aurélie, réfutant toute volonté d’intrusion. Dans une ambiance tendue, les militant·es investissent le collège avec des matelas et des couvertures. Le député écologiste d’Indre-et-Loire Charles Fournier est appelé en renfort et négocie avec la préfecture, laquelle concède une prise en charge des familles à l’hôtel pour une semaine.

Interrogé par Mediapart, le parlementaire relate une soirée électrique, imputable entre autres « à une forme d’épuisement, un mélange de colère et de fatigue » face à la situation des familles à la rue.

L’occupation prend fin un peu avant minuit, dans le calme. « On était au courant qu’une plainte serait déposée », indique Vanessa. Deux semaines plus tard, pendant les vacances de printemps, elle reçoit, comme Aurélie, une convocation pour une audition libre au commissariat. Les deux enseignantes s’y rendent sans appréhension.

« On explique qu’on a participé à une action de mise à l’abri pacifique mais pas à une intrusion », raconte Aurélie. Vanessa dit n’avoir aucune crainte à cet instant précis : « Je me dis que ce n’est pas possible que je sois inculpée de quoi que ce soit. C’est probablement très naïf et assez inconscient mais c’est parce qu’on a la certitude de faire quelque chose de nécessaire. »

Quelques semaines plus tard, les deux femmes sont invitées à repasser au commissariat et apprennent qu’elles sont convoquées en vue d’un avertissement pénal probatoire. « C’est impossible pour nous car on ne se sent pas coupables de ce qu’on nous reproche », justifie Aurélie. Pour l’enseignante, mettre à l’abri des familles est une question professionnelle. Jamais elle n’avait milité à ce sujet avant de découvrir avec effroi que certain·es de ses élèves étaient contraint·es de dormir dehors, dans des squats ou à la gare.

Vanessa abonde : « On n’est pas allées au collège pour mettre le bazar, on y est allées pour mettre des enfants à l’abri. »

Juliette Murtin, porte-parole du Réseau national d’aide aux élèves sans toit, soutient les enseignantes visées. « Si jamais on devait perdre sur le terrain au niveau judiciaire, on n’en restera pas là », promet-elle.

L’état de nécessité

Damien Gévaudan, l’avocat qui défend les deux enseignantes, s’insurge qu’elles soient « punies pour avoir fait un travail que l’État n’assume plus ». Il insiste sur le fait qu’« il n’y a pas eu de dommages ni troubles, [qu’]à leur départ les lieux étaient plus propres qu’à leur arrivée. Cela n’a pas empêché les cours de se tenir le lendemain car [s]es clientes sont des citoyennes responsables ».

Me Gévaudan souhaite aussi mettre en avant l’état de nécessité de leur action. « Le délit d’intrusion dans l’établissement public est neutralisé par l’enjeu et la nécessité de protection des enfants. Surtout que la France, bien évidemment, a ratifié la Convention internationale des droits de l’enfant. »

L’enjeu vaut, selon lui, de mener la bataille juridique et de tenter quelque chose de « chevaleresque ». À savoir ne pas répondre à la convocation, quitte à se retrouver au tribunal, à la demande du parquet. « Ces militantes sont tellement courageuses qu’elles acceptent même la potentialité d’une condamnation », insiste Me Gévaudan.

Contacté par Mediapart, le parquet d’Orléans n’a pas répondu. Le rectorat d’Orléans-Tours, quant à lui, nous fait savoir que le signalement de toute intrusion, quelle que soit sa nature, est automatique mais qu’il ne peut pas commenter davantage cette affaire, ni se prononcer sur la prise de sanctions éventuelles.

La solidarité sous pression

Charles Fournier, le député écologiste, juge cette procédure « excessive » et témoigne de son soutien aux deux enseignantes, « criminalisées pour un acte de solidarité ». Pour lui, « il y a une inversion des valeurs » de la part de l’État. Cette affaire lui rappelle la condamnation de Cédric Herrou et d’autres militant·es ayant hébergé des personnes migrantes.

« C’est particulièrement grave qu’au sein même de l’Éducation nationale, il puisse y avoir une chasse aux personnes qui organisent la solidarité. Encore plus quand on sait que les collectifs pallient les manques de l’État en matière de logement et lui permettent même de se dédouaner », abonde Éléonore Schmitt, coordinatrice du Collectif des associations pour le logement (CAL). 

Selon elle, la « répression » s’accroît : « C’est vraiment un rapport de force permanent. » Jusque-là, une certaine tolérance prévalait. Mais, ces derniers mois, les histoires survenues à Tours et à Strasbourg (Bas-Rhin) appellent le collectif à la vigilance.

À l’automne, dans un établissement de l’agglomération strasbourgeoise, des enseignant·es ont décidé d’abriter dans l’école une poignée de familles à la rue alors que les températures dégringolaient. Un soir d’occupation, un huissier est venu pour relever les identités des personnes présentes, enfants inclus, raconte Audrey*, une des enseignant·es présent·es. Refus. L’huissier repart. « Et on n’a jamais eu de nouvelles. Il ne s’est rien passé derrière. On n’a même pas su qui l’avait appelé. »

Audrey y voit une volonté d’intimidation. « Voir ces familles dehors, c’est inadmissible. Mais quand des enseignants décident de prendre leurs responsabilités et de faire rentrer des familles à l’abri, on les traite de hors-la-loi. » 

Justine*, enseignante dans une école en éducation prioritaire à Strasbourg et syndiquée au SNUipp-FSU, a soutenu une famille sans abri, hébergée dans l’école. Avec des collègues, elle a organisé un rassemblement devant l’école. L’inspecteur, dans un mail adressé au corps professoral, a rappelé l’obligation de neutralité qui incombe aux fonctionnaires. Il leur a aussi été précisé qu’il n’était pas possible d’arborer des pancartes au nom des enseignant·es avec la mention du nom de l’école. Idem pour les communiqués de presse intercollectifs, les interviews avec la presse ou encore les prises de parole publiques.

Avant un rassemblement, Justine a reçu un nouveau rappel à l’ordre. Certain·es enseignant·es ont ainsi été dissuadé·es de participer au mouvement.

Au printemps, la pression est montée d’un cran quand Justine a été convoquée par la direction académique du Bas-Rhin et l’inspecteur. Dès le début, il lui est précisé qu’aucune sanction disciplinaire n’est envisagée. « Ils ont laissé entendre que je dépassais un petit peu mes missions d’enseignante et que ça posait quand même question », rapporte-t-elle. Elle s’insurge contre « la culture de la soumission » qui prévaudrait dans l’Éducation nationale. « Notre hiérarchie devrait au contraire se féliciter qu’il y ait des enseignants qui résistent… »

 

NOTE D'YVAN BALCHOY

Que l'Etat français (comme l'État de mon pays !) qui prétend protéger les droits des enfants mette ces enfants sérieusement et durablement à l'abri et les enseignants pourront se consacrer davantage à leurs fonctions scolaires. Mais les enseignants sont aussi des citoyens qui ont le droit et le devoir de protéger des enfants obligés de vivre en rue. Ils méritent notre respect.

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