15-06-24- PARTOUT EN EUROPE, L'EXTRÊME DROITE A SURFE SUR LA PEUR DE L'IMMIGRATION (NEJMA BRAHIM-MEDIAPART)
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Partout en Europe, l’extrême droite a surfé sur la peur de l’immigration
Dans des pays comme l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas, l’Italie ou la France, où l’extrême droite a grimpé lors du scrutin du 9 juin, la question migratoire a été largement instrumentalisée, sur fond de désinformation et de discours de haine.
Nejma Brahim
14 juin 2024 à 19h27
EnEn Autriche, le Parti de la Liberté (FPÖ) avait basé sa campagne sur cette thématique, il a remporté 25,7 % des voix aux élections européennes (en progrès de plus de 8 %). Car le Parti de la liberté est aussi celui de l’« anti-immigration » : le 25 mai, sur le réseau social X, il réclamait « enfin des frontières extérieures sécurisées contre l’immigration clandestine qui abuse du droit d’asile » en Europe, évoquant « huit millions de demandes d’asile depuis 2015, et aucune fin en vue ».
Sur l’image diffusée sur X est affiché le visage de la tête de liste du parti, Harald Vilimsky, avec en toile de fond une foule de migrants devant un point de passage des frontières européennes, donnant l’impression d’une Europe qui serait « submergée » ou « envahie », deux termes appréciés des extrêmes droites, et sauvée par la figure de l’homme blanc. Le FPÖ n’est pas le seul à avoir joué la carte de l’immigration, et de la peur, pour tenter de convaincre un certain électorat.
En Allemagne, l’Alternative für Deutschland (AfD) a martelé les mêmes discours de haine, se positionnant contre l’accueil des migrants et contre l’« islam politique ». « Nous ne voulons pas devenir des étrangers dans notre propre pays », a assumé le parti d’extrême droite, reprenant entre les lignes la théorie raciste et infondée du « grand remplacement ». L’AfD est arrivée en seconde place, souffrant, sans doute, des scandales qui ont éclaboussé sa campagne en début d’année. Mais l’AfD a progressé malgré tout et obtenu sept sièges de plus.
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Une manifestante interpelle Jordan Bardella sur ses prises de position contre l’immigration, à Paris, le 11 juin 2024. © Zakaria ABDELKAFI / AFP
« On voit bien que le fait d’utiliser la figure de l’étranger comme ressort de haine, cela fonctionne. Cela fonctionne très bien, trop bien », analyse la chercheuse Tania Racho, spécialiste en droit européen, également membre de l’Institut Convergences Migrations.
Pour elle, la question migratoire est instrumentalisée par l’extrême droite depuis des décennies, avec beaucoup de désinformation, dans l’unique objectif de « créer la peur, et donc de susciter une adhésion immédiate des citoyens ».
Une résolution du Conseil de l’Europe ignorée par les médias
Dès 2016, le journal allemand Sächsische Zeitung a choisi d’afficher l’origine des auteurs d’infraction, qu’ils soient étrangers ou non. Résultat, selon une étude du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii) : les « inquiétudes » à l’égard de l’immigration ont chuté de près de 20 points dans la zone de diffusion du journal, les lecteurs et lectrices ayant ainsi été exposé·es à un grand nombre d’articles mentionnant que l’infraction était le fait d’un Allemand, ont expliqué les auteurs.
À l’inverse, en France, où le Rassemblement national a raflé plus de 30 % des voix, des médias comme CNews ou Valeurs actuelles accordent une couverture toute particulière aux agressions, délits ou crimes perpétrés par des étrangers, bien souvent sous OQTF (obligation de quitter le territoire français). Sur le réseau social X, le journaliste Amaury Bucco égraine ainsi chaque détail sordide de ces faits divers, y compris en période électorale – l’un des derniers en date concernait un Pakistanais accusé d’avoir tué et violé une nanogénaire…
Pourtant, une résolution du Conseil de l’Europe de janvier 2024 demandait aux médias d’être particulièrement vigilants sur la question migratoire en période électorale, souligne Tania Racho. « Elle n’a pas du tout été respectée, je pense d’ailleurs que personne ne l’a vue. C’est dommage car il y a eu un rapport parlementaire et tout un processus derrière. » Elle déplore le rôle des réseaux sociaux, qui démultiplient la force des fausses informations, leur permettant de se propager à toute vitesse « sans aucune contradiction ».
À La Cimade, Dalia Frantz, responsable des questions européennes, relève « beaucoup d’incompréhension ou de méconnaissance » sur la question migratoire, ce qui facilite son instrumentalisation, notamment en période électorale. « Quand on regarde les propositions des partis d’extrême droite et leurs arguments, c’est très creux. Soit les propositions sont totalement inapplicables, soit elles existent déjà. »
L’approche de certains médias permet aussi, ajoute-t-elle, de traiter ces sujets dans le sens des idées portées par l’extrême droite. « Quand on illustre des débats télévisés par les images de bateaux ou de camps, ça entretient tout un imaginaire autour de la “submersion migratoire”. »
Une identité construite sur l’immigration
Les personnes migrantes ne sont perçues que sous le prisme du « problème », analyse la chercheuse Marie-Laure Basilien-Gainche, spécialisée dans les questions européennes et les migrations. « C’est élaboré comme tel par les gouvernants, surtout depuis la fin des années 1990 et le début des années 2000. Au fil des campagnes, on a vu l’exploitation du filon “immigration” prendre de l’ampleur, présenté comme un danger à maîtriser. » C’est alors devenu, poursuit-elle, un fil majeur de définition des politiques.
Les partis d’extrême droite ont ainsi construit leur identité autour de l’immigration, qu’ils placent au cœur de leur discours politique. « Il y a une construction de la question migratoire », développe la professeure de droit, y voyant un cercle vicieux.
« On crée des migrants irréguliers, l’extrême droite se nourrit de cette irrégularité et cela vient justifier sa propre existence. » Ce qui a particulièrement joué dans ces élections, c’est le lien entre immigration et insécurité. Physique, mais aussi sociale. « Le migrant est conçu comme un bouc émissaire. »
Ils ont « joué sur les peurs » avec beaucoup de manipulation, abonde Dalia Frantz. N’importe quelle thématique est reliée aux migrations : la sécurité, l’économie, la pauvreté et même les droits des femmes… Les personnes migrantes seraient responsables de tous les maux, alors que, dans le fond, « c’est complètement faux et l’extrême droite est loin d’apporter des réponses à toutes ces problématiques, bien au contraire ».
L’approche sécuritaire actuelle de l’Europe à l’égard de l’immigration ne permet pas de contrer l’extrême droite.
Shoshana Fine, chercheuse
Le fait que la rhétorique et les mesures proposées par l’extrême droite soient reprises par des partis plus modérés ou centristes – en France, c’est le cas de Renaissance ; en Europe, du Parti populaire européen (PPE) – a légitimé « toute la logorrhée de l’extrême droite » sur ce sujet : « Ils lui ont permis de se positionner encore plus sur ce terrain, en allant jusqu’à adopter des mesures qui correspondaient à ses attentes. Au lieu d’empêcher son arrivée, ils ont facilité son accession au pouvoir », résume Marie-Laure Basilien-Gainche.
Une stratégie « dangereuse », que décrypte aussi la chercheuse Shoshana Fine, qui s’intéresse de près à l’externalisation de la gestion des frontières européennes. Les résultats des élections montrent selon elle que « l’approche sécuritaire actuelle de l’Europe à l’égard de l’immigration ne permet pas de contrer l’extrême droite ». « Elle normalise son approche, en contribuant à la déshumanisation des migrants et en les catégorisant de manière binaire, entre “légaux” et “illégaux”. Même ceux qui sont “légaux” font l’objet de soupçons permanents. »
Des campagnes aux enjeux nationaux
Elle observe ainsi que même si le nombre de personnes migrantes arrivant en Europe a diminué, « l’anxiété du public à ce sujet reste élevée ». Les responsables politiques européens et français se sont davantage concentrés sur la réduction des chiffres que sur la lutte contre l’idée d’« invasion » véhiculée par l’extrême droite, qui s’est imposée à de nombreux électeurs et électrices « à cause d’une politique à gauche à droite », qui identifie la figure du migrant surtout comme un problème, voire une menace.
Force est de constater que pour des pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Espagne, l’Italie ou la France, la stratégie adoptée par les extrêmes droites a payé, et celle adoptée en réponse les a tout sauf desservies. L’adoption du pacte migratoire européen en parallèle de la campagne des européennes est venue donner du crédit aux extrêmes droites : certaines, dont celle de Jordan Bardella, ont pu dire que « ce n’était pas suffisant et qu’il fallait aller plus loin », relève Dalia Frantz. « Ça leur permet de dire que si les autres n’y arrivent pas, elles y arriveront. »
Il y a eu [en Europe] une victoire idéologique de l’extrême droite sur la question migratoire.
Dalia Frantz, responsable des questions européennes à La Cimade
Les migrations ont aussi été instrumentalisées parce que les européennes répondaient à des enjeux nationaux. « On le voit bien aujourd’hui en France, avec les élections législatives provoquées par la dissolution décidée par Emmanuel Macron après la montée du RN », ajoute la responsable des questions européennes de La Cimade. Cette dernière relativise malgré tout : au Parlement européen, l’équilibre n’est finalement pas bouleversé, malgré la montée de l’extrême droite dans certains pays.
En revanche, « le parti majoritaire, le PPE, a viré beaucoup plus à droite dans ses propositions ; il y a eu une victoire idéologique de l’extrême droite sur la question migratoire ». La preuve : c’est dans le contexte des européennes que le PPE a vanté les mérites de l’externalisation des frontières, et que quinze États membres de l’UE ont adressé une lettre ouverte à la Commission européenne pour réclamer « de nouveaux moyens et de nouvelles solutions pour prévenir l’immigration irrégulière en Europe ».
Derrière cette montée relative des extrêmes droites en Europe, quelques nuances sont à souligner. L’Italie a certes vu le parti de Giorgia Meloni l’emporter, mais elle a aussi vu celui de Matteo Salvini dégringoler, avec en parallèle l’élection de Mimmo Lucano, fervent défenseur des droits des exilé·es connu pour le modèle d’accueil qu’il a participé à mettre en place à Riace (Calabre).
Une autre voie possible
Tout comme Carola Rackete, connue pour son engagement dans le sauvetage des exilé·es en Méditerranée, qui a été élue eurodéputée en Allemagne (en insistant aussi sur le volet écologie), mais n’a pas pu empêcher la progression de l’une de ses rivales, Sahra Wagenknecht, clairement positionnée contre l’immigration. Et la Suède est un vrai contre-exemple, complète Tania Racho. « Ils se sont rendu compte que l’extrême droite avait utilisé des usines à trolls pour pousser de fausses informations sur les migrations, ce qui a permis de les mettre en recul… »
Qu’est-ce qui aurait pu empêcher les extrêmes droites d’instrumentaliser autant les migrations dans ce contexte électoral ? D’abord, promouvoir « des politiques inclusives, beaucoup plus rassurantes pour toutes les parties et plus humaines que des mesures d’urgence », répond la chercheuse Shoshana Fine. « Contrairement à une approche centrée sur la sécurité, on pourrait soutenir les migrants en tant que personnes ayant droit à la vie, mais aussi en tant que contributeurs aux économies de l’Europe. »
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Ensuite, la notion de crise migratoire a été « implantée dans le décor comme une réalité », note Tania Racho, alors qu’elle est « totalement contestée ». Un meilleur discours et une meilleure gestion des migrations mettraient à mal l’imaginaire proposé du désordre aux frontières européennes. « Si on investit davantage dans l’accueil, il y a moins de matière pour l’extrême droite, et la population s’inquiète donc beaucoup moins. »
Marie-Laure Basilien-Gainche s’étonne de voir que les travaux scientifiques ne semblent pas avoir le moindre effet sur les politiques mises en œuvre, et constate une « surdité politique » aux éléments apportés par les chercheurs et chercheuses sur ces questions. Elle rappelle combien l’ouverture de voies légales serait bénéfique : l’UE ne créerait pas de migrants irréguliers, donc pas de « menace migratoire », elle accompagnerait la mobilité humaine et aurait ainsi plus de fonds à investir dans l’intégration, décortique la spécialiste.
« Des choix ont été faits par le passé et, curieusement, on reste sur ce modèle délétère et irrationnel. Les responsables politiques estiment que s’ils font autrement, l’opinion publique ne les suivra pas. Or, c’est justement eux qui produisent l’opinion publique. » Et Shoshana Fine de conclure : les hommes et femmes politiques « peuvent faire preuve de plus d’audace en présentant les migrations comme un phénomène normal, voire nécessaire ».
Nejma Brahim
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