Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Archives

Publié par YVAN BALCHOY

A PROPOS DE LENINE PAR VLADIMIR VLADIMIROVSKI MAIAKOWSKI

Vladimir Ilitch Lénine

Hier, à six heures cinquante minutes

est mort le camarade Lénine. —

 

Cette année a vu ce que ne verront pas cent.

Ce jour entrera dans la morne légende des siècles.

 

L’horreur fit sortir un râle du fer.

Sur les bolchéviks roula une vague de sanglots.

Terrible, ce poids !

On se tramait comme une masse au-dehors.

Savoir — comment et quand ? Que tout soit dit !

 

Dans les rues, dans les ruelles, comme un corbillard vogue

le Grand Théâtre.

 

La joie est un escargot rampant.

Le malheur, un coursier sauvage.

Ni soleil, ni éclat de glace,

tout, à travers le tamis des journaux,

est saupoudré d’une neige noire.

La nouvelle assaille l’ouvrier devant son tour.

Une balle dans l’esprit.

Et c’est comme si l’on avait renversé

un verre de larmes sur l’outil.

Et le moujik qui en a vu de toutes sortes,

qui a, plus d’une fois, regardé la mort dans les yeux,

se détourne des femmes, mais se trahit

par les traînées noires essuyées du poing.

Il y avait des hommes — du silex, ceux-là mêmes

se mordaient la lèvre, à la percer.

Les enfants étaient pris d’un sérieux de vieux,

et les vieux pleuraient comme des enfants.

Le vent pour toute la terre hurlait l’insomnie,

et ne pouvait, se levant, relevant, penser jusqu’au bout

que voilà, dans le gel d’une petite chambre de Moscou,

il y a le cercueil du père et du fils de la révolution.

La fin, la fin, la fin.

Il faut y croire !

 

Une vitre — et vous voyez en dessous…

 C’est lui que l’on porte du Paveletzki

par la ville qu’il a prise aux patrons.

 

La rue — on dirait une plaie ouverte,

tant elle fait mal, et tant elle gémit…

Ici chaque pierre connaît Lénine,

piétinée par les premières attaques d’octobre.

Ici tout ce que chaque drapeau a brodé,

a été entrepris et ordonné par lui.

Ici chaque tour a entendu Lénine,

et l’aurait suivi à travers feu et fumée.

Ici Lénine est connu de chaque ouvrier —

 étalez les cœurs, comme des branches de sapin.[2]

Il menait au combat, annonçait les conquêtes,

et voilà le prolétaire maître de tout.

 

Ici, chaque paysan a inscrit

dans son cœur le nom de Lénine

plus tendrement qu’aux calendes des saints.

Il ordonna d’appeler leurs, les terres

dont rêvent au tombeau les grands-pères morts sous le knout.

 

Et les Communards — ceux de la Place Rouge —

semblaient murmurer :

« Toi, que nous aimons !

Vis, et nous n’avons besoin d’un destin plus beau —

cent fois nous irons à l’attaque prêts à mourir ! »

Si à présent sonnaient les mots d’un faiseur de miracles :

« Pour qu’il se lève — mourez ! » —

l’écluse des rues s’ouvrirait largement,

et les hommes se jetteraient dans la mort en chantant.

 

Mais il n’y a pas de miracles,

inutile de rêver.

Il y a Lénine,

le cercueil,

les épaules qui se voûtent.

C’était un homme,

jusqu’à la fin humaine —

supporte ce supplice de la peine des hommes

Jamais un fret plus précieux n’a été porté par nos océans,

que ce cercueil rouge voguant vers la Maison des Unions[3],

sur le dos des sanglots et des marches.

Encore montaient la garde d’honneur

les hommes sévères de la trempe de Lénine,

que la foule déjà attendait, imprimée

sur toute la longueur des Tverskaia[4] et Dimitrovka.[5]

En l’an dix-sept, soi-même sa fille dans la file

pour le pain l’aurait-on envoyée — on mangera demain !

 

Mais dans cette glaciale et terrible queue,

tous s’alignaient avec enfants et malades.

Les villages se rangeaient à côté des villes.

La douleur tintait, enfantine ou virile.

La terre du travail défilait en revue,

bilan vivant de la vie de Lénine.

Le soleil jaune, louchant tendrement,

se lève, et jette les rayons à ses pieds.

Comme traqués, pleurant l’espoir,

penchés de douleur défilent les Chinois.

Les nuits venaient sur le dos des jours,

confondant les heures, mélangeant les dates.

Comme si ce n’étaient ni les nuits, ni les étoiles au-dessus,

mais pleurant sur Lénine les noirs des États-Unis.

Un froid jamais vu cuisait les semelles,

mais les gens séjournaient dans une presse serrée.

On n’ose même pas battre des mains,

pour échapper au froid — ce n’est pas de mise.

Le froid attrape et traîne, tout comme s’il

voulait éprouver la trempe de l’amour.

Il rentre de force dans les foules.

Empêtré dans la presse,

pénètre le monde derrière les colonnes.[6]

 Les marches grandissent[7], deviennent des récifs.

Mais voilà que s’arrêtent le chant et le souffle,

et on n’ose faire un pas — sous le pied, c’est le gouffre,

c’est le bord tranchant d’un gouffre de quatre marches.

Tranchant l’esclavage de cent générations,

où l’on ne connaît que de l’or la sonnante raison.

Le bord du gouffre — le cercueil de Lénine,

sur tout l’horizon, la commune.

Que verra-t-on ?

Rien que son front,

et Nadejda Konstantinovna,

dans une brume, derrière…

Peut-être des yeux sans larmes en verraient-ils plus.

Ce n’est pas de ces yeux que je regardais.

La soie des drapeaux flottants s’incline,

rendant les derniers honneurs :

« Adieu, camarade, tu l’as terminé,

ton chemin honnête et vaillant. »

 

L’horreur.

Ferme les yeux, ne regarde pas,

comme si tu marchais sur un fil de soie.

Comme si un instant tu étais

seul à seul avec une immense et unique vérité.

Je suis heureux.

L’eau sonore de la marche

emporte mon corps sans poids.

Je sais, désormais pour toujours

vivra en moi cet instant.

Heureux d’être une parcelle de cette force

qui a en commun même les larmes des yeux.

 

Plus forte, plus pure, ne peut être la communion

dans l’immense sentiment nommé — classe !

Et la mort d’Ilitch elle-même

devint un grand organisateur-Communiste.

Déjà au-dessus des troncs d’une forêt monstrueuse,

des millions de mains tenant sa hampe,

la Place Rouge —

drapeau rouge, monte,

s’arrachant d’une terrible saccade.

De ce drapeau, de chacun de ses plis,

vient, à nouveau vivant, l’appel de Lénine 

 En rangs, prolétaires, pour le dernier corps à corps !

Esclaves, redressez vos genoux pliés !

Armée des prolétaires, dans l’ordre, avance !

Vive la révolution, joyeuse et rapide !

Ceci est la seule et unique grande guerre,

de toutes celles que l’histoire ait connues.

 

(1924)


 

 


 

 

 Vladimir Ilitch Lénine

 

https://www.atramenta.net/lire/vladimir-ilitch-lenine/2068

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article