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Publié par BALCHOY

  Reçu du blog "alainindependant.canalblog.com"

Un livre événement et posthume de l’historien André Moine remet en lumière et en perspective le dialogue entre chrétiens et communistes. Jusque dans les fondements des pensées réciproques.

" L’amour du prochain que prêchait le christianisme antique, que certains reconnaissent comme la réalisation du communisme, est une des sources d’où découle l’idée des réformes sociale ", Karl Marx.

Ceux qui côtoyèrent de près l’homme André Moine ne seront pas étonnés par la profonde humanité d’un être qui voua sa vie au rapprochement des bonnes volontés. En publiant, en cette fin d’année 2003, Chrétiens et communistes dans l’histoire, construire ensemble (1), livre posthume datant du début des années quatre-vingt-dix, les Amis d’André Moine ne se sont pas trompés : huit ans après la mort de l’historien penseur, l’histoire, précisément, a poursuivi son cours en apparence inéluctable en nous réservant des situations inédites, souvent déstabilisantes, parfois humiliantes pour les hommes - et toujours, quoi qu’on le dise, remettant en cause certaines croyances et autres utopies. Ainsi en France même, comment ne pas admettre que communistes et catholiques s’interrogent douloureusement sur leur avenir ? Ces deux courants de pensée, qui ont attiré, si longtemps, des foules et tant d’intellectuels avides de trouver un sens à l’existence humaine, sont pour le moins en perte de vitesse. Élections d’un côté, pratiques hebdomadaires et sondages de l’autre : les deux puissances jadis attractives sont affaiblies. Durablement.

André Moine, qui fut à la fois un homme de dialogue et un écrivain flamboyant, refuse l’inéluctable déclin et, plutôt que de tirer un trait et d’annoncer la fin de ces histoires, revient au contraire aux sources pour mieux les rapprocher. Gageure ? Vraiment pas. Montrant comment l’ignorance fut souvent la clef du brouillage des pistes d’un dialogue possible entre chrétiens et communistes, l’auteur, s’appuyant sur des références solides et une multitude de citations et de faits, en vient à poser deux questions " à la façon dont Marx les situait ". La première : " Quel impact les valeurs humaines formulées et portées par le christianisme ont-elles eu sur la vie sociale au cours des siècles ? " La deuxième : " Que sont devenues les valeurs humaines énoncées par le communisme après un siècle et demi d’épreuves tragiques ? " Et André Moine, presque immédiatement, avance cette nouvelle interrogation : " Le rêve chrétien des premiers siècles d’une société fraternelle et égalitaire ne peut-il pas trouver, dans le socialisme, une certaine incarnation terrestre, laissant à chacun ses motivations propres, son éthique, éventuellement ses espérances dans un au-delà, sa foi ? " On pourrait croire à une conclusion. Erreur. Ce n’est que le point de départ de toute la réflexion.

À l’instar du philosophe et dirigeant communiste Jean Kanapa, qui déclarait dans les années soixante-dix : " Nous ne parviendrons à construire le socialisme en France que lorsque nous saurons intégrer réellement les données positives de la culture chrétienne à celle du marxisme " (2), André Moine, lui aussi, revient aux origines, aux valeurs humaines pour tous, réunissant chrétiens et communistes dans leurs combats acharnés contre les misères du monde et les injustices, ce qu’il appelle " l’espérance innée, inaltérable, en un monde meilleur ". " De ce fait, écrit-il, le christianisme fut dès son origine la religion des esclaves, des opprimés, des originaux, des exclus et de ceux qui, sensibles à la crise du monde antique, recherchaient une nouvelle façon de vivre. " Ces aspirations de l’époque " répondaient " en quelque sorte à celles des " couches populaires " et les pénétrèrent profondément, s’y enracinèrent et devinrent comme une arme contre les riches et les oppresseurs. Faut-il y voir une sorte de rôle potentiellement révolutionnaire du christianisme ? André Moine n’hésite pas et répond : " Avec le christianisme, il y a rencontre d’idées philosophiques, humanistes, mais désincarnées et d’aspirations naturelles des masses populaires refoulées par la société. Cette rencontre fait date. Elle est constitutive d’un fonds de valeurs humaines dont le christianisme s’est fait le porteur et auquel il a donné une force et une dynamique durables. "

Tel un héritage mélange de luttes et de traditions, les écritures servent ainsi de référence, de garantie d’équité et de justifications aux mouvements d’émancipation. La Bible et plus encore le Nouveau Testament communiqués en langue " vulgaire " sont dangereux pour l’ordre établi. L’ouvre de Luther et de la Réforme, appuyées par l’usage grandissant de l’imprimerie, sera considérable. Friedrich Engels note qu’au XVIe siècle la Bible " est une arme puissante… les paysans avaient utilisé cette arme en tous sens contre les princes, la noblesse et le clergé ". Un conflit monte en effet entre les forces féodales, liées à l’Église, et la bourgeoisie qui se constitue en classe. Celle-ci veut s’affranchir (à sa manière) de ces structures, et réclame liberté économique et indépendance spirituelle. Jusqu’au schisme de 1530 et à la revendication d’un retour à la pureté universelle. Pour saisir la profondeur et la force de rupture de certaines idées chrétiennes, on peut évoquer l’évolution magnifique de Félicité Robert de Lamennais (1782-1854) au début du XIXe siècle, au moment où le capitalisme commence à pré-triompher et où l’Église condamne les idées socialistes naissantes. La fidélité à un Christ des pauvres et une grande sensibilité amènent Lamennais à défendre les ouvriers et à lutter contre la misère et l’oppression : chassé de l’Église, emprisonné, il devient ce qu’on appellera un " chrétien socialiste ", généreux mais combatif. Il écrit notamment : " Le travail est partout et la souffrance partout : seulement il y a des travaux stériles et des travaux féconds, des souffrances infâmes et des souffrances glorieuses. " Ou encore : " Vous n’avez qu’un jour à passer sur la terre ; faites en sorte de le passer en paix. " Et aussi : " Si l’on veut savoir le peu de cas que Dieu fait de la richesse, il n’est que de regarder ceux à qui il la dispense. " (3)

Plus près de nous, des générations entières ont gardé un souvenir ému de Marc Sangnier (1873-1950) (4), comme, ensuite, des actions de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) qui, au fond, était organisée sur une base de classe. Sans parler des prêtres-ouvriers liés aux organisations populaires. André Moine se montre affirmatif : " Au cours des siècles, certains textes de la Bible, le modèle du Christ, l’exemple des apôtres, des martyrs se trouvent à l’origine idéologique de combats populaires contribuant, en fait, à une pratique de luttes de classes. " L’expression est lâchée ! En France, si l’État (marqué du sceau de l’Église) est à l’origine de la formation de l’État pontifical par ses expéditions en Italie au VIIIe siècle contre les Lombards, et si beaucoup revendiquent dans le message du Christ " la liberté et la justice ", bien d’autres ne peuvent que constater le divorce entre ces " idéaux " et la réalité sociale, entre les prescriptions de l’Évangile ainsi ressentie et l’attitude de l’Église vis-à-vis de la société d’exploitation qu’elle soutient. Peu à peu, l’autorité de cet Église se fragilise par une double contestation : celle des jeunes États " modernes ", avides d’autonomie ; celle des chrétiens qui, précisément au nom du Nouveau Testament et d’un Christ pauvre, n’admettent pas le triomphe et la richesse d’une Église " établie ". Pour André Moine, la France, en cette période, est profondément marquée par " la maturation d’un État centralisé, puissant et autoritaire, ainsi que par le mûrissement d’une conscience nationale ", une " émancipation de la science et de la philosophie par rapport à la religion ", la " formation d’une conscience laïque aux assises de classes contre les seigneurs de l’Église et le cléricalisme ". Bref, explique-t-il, " la France est par excellence le pays des Lumières ".

Dans le même mouvement, des valeurs inscrites dans les structures féodales aristocratiques, ecclésiastiques se dissolvent et sont remplacées par des valeurs surgies de l’action populaire : la nation, le peuple, le citoyen, l’égalité des hommes. Donc l’abolition des privilèges. Autour de la Révolution, constate l’auteur, s’opère une " déchirure dans le tissu culturel : le champ social et politique échappe aux religieux et affirme son autonomie ". " La chrétienté se termine, poursuit André Moine. Le clivage est durable, irréversible, à très longue portée. Car par la suite la concentration urbaine avec ses techniques, la formation de la classe ouvrière, le développement des sciences, la naissance du marxisme et l’essor du mouvement ouvrier, puis la Révolution de 1917 et la construction d’une société nouvelle qui se veut socialiste pousseront dans le même sens. Les tentatives, soit de l’État, avec Napoléon et Thiers, soit de l’Église, avec le concile de Vatican I, pour détourner la société du sens de la nouvelle évolution ne seront finalement que des combats d’arrière-garde. "

Au contraire. Le constat de nouvel élan et l’élaboration concrète d’une nouvelle démarche de l’Église se feront (bien tardivement) au concile de Vatican II, dans la seconde moitié du XXe siècle. Là seulement mesure-t-on la profondeur des changements amorcés par la Révolution française. Comme l’écrit André Moine, " l’Église, enfin, ne prétend plus s’imposer sans exclusive au monde, elle se déclare "servante de l’humanité" ". Dans son Histoire de la Révolution française (5), Jean Jaurès observe et s’enthousiasme : " C’est jusqu’au bout le mélange de libre exaltation chrétienne et de ferveur révolutionnaire. " Un peu plus tard, aux heures noires et sombres de l’annonce d’une Grande Guerre, le fondateur de l’Humanité écrira : " Puissent tous les chrétiens qui suivent encore sérieusement les paroles du Nouveau Testament nourrir le même espoir que nous. Ils s’opposeraient avec nous à ce que les peuples soient saisis par les griffes du démon de la guerre. " André Moine remarque pour sa part : " À regarder de près, on est étonné des références au Christ, aux Évangiles, utilisées par les philosophes et nombre de révolutionnaires, comme du reste dans le domaine de la production, les références se font au droit romain. Rousseau et d’autres philosophes tentent de transformer des idéaux chrétiens en une sorte de religion civile : Dieu se transfère dans la Raison ! " Et il demande : " Les thèmes de la Révolution, liberté, égalité, fraternité, aux fondements philosophiques, n’ont-ils pas une reconnaissance chrétienne dont les sources vont jusqu’aux Écritures ? " Cité par Jaurès, Robespierre n’assure-t-il pas : " La lumière du Christ n’était que l’aube annonçant la lumière divine de la liberté " ?

Si la Révolution constitue donc un véritable bond de la pensée politique et philosophique, les injustices sociales (toujours elles), décrites par Balzac, Zola, et surtout Hugo, seront le véritable ferment du rapprochement entre marxistes et chrétiens, tandis que l’Église, arc-boutée sur ses positions, reste un pilier idéologique de pensées rétrogrades et un instrument de la réaction. On connaît les condamnations du communisme (comme mouvement de pensée) par Pie XI et Pie XII, le qualifiant d’" intrinsèquement pervers ", le dernier cité allant jusqu’à menacer d’excommunication les catholiques qui " collaboreraient avec les communistes ". Mais la " question ouvrière ", désormais posée, est d’abord un problème pour l’Église qui tente d’en écarter le caractère social fondamental pour en faire une " question morale " - pour ne pas dire de charité. Après la Commune, elle crée des ouvres, des cercles ouvriers, des syndicats et l’encyclique Rerum novarum (6) est un peu le résultat de cette nouvelle expérience.

Karl Marx et Friedrich Engels voient des racines chez les précurseurs chrétiens et ne le cachent pas. Comme le pense André Moine, " on peut dire que les fondateurs du marxisme se posaient désormais, évidemment sans référence religieuse et par d’autres chemins, le problème concret de la réalisation de l’incarnation, si l’on veut, des idéaux évangéliques, en les dépouillant de leurs aspects mythiques ". Autrement dit, Marx et Engels ne rejettent pas, loin de là, les valeurs humaines portées par le christianisme et par leur critique d’un dieu dans le ciel, tout-puissant sur terre, ils les transfèrent à la responsabilité des hommes. Par leur critique des volutes du fameux " opium ", ils les dégagent du voile des illusions et des impuissances en les intégrant, comme le reconnaît André Moine, " dans une pensée rationnelle et apportent une réponse fondée aux aspirations des hommes ". Et il ajoute : " Ils peuvent le faire parce que déjà la classe ouvrière s’affirme dans la production et dans la vie sociale et qu’ils ont le génie d’en percevoir le rôle historique pendant toute une période de l’évolution humaine. "

Contrairement à une opinion répandue, le marxisme n’est pas, en effet, une philosophie de l’histoire qui voudrait faire entrer celle-ci dans une conception préétablie ou une doctrine figée. Le marxisme laisse toujours une place au doute, à l’interrogation ouverte. Ainsi André Moine atteste que, selon lui, on ne doit pas méconnaître d’autres aspects du marxisme qui en font, dans la continuelle marche de la pensée humaine, quelque chose de nouveau, un tournant qui opère certaines ruptures. Son fondement et sa démarche matérialiste veulent, délibérément, ne prendre en considération que la réalité objective dans le mouvement, autrement dit, comme le disait Lucien Sève, " sans addition étrangère, mais aussi sans soustraction arbitraire ". De même, André Moine sollicite une réflexion particulière sur ce qu’il appelle " l’effondrement des pays dits socialistes ", qui aurait pu être " la première tentative moderne d’une société unie et solidaire ", mais qui fut un " échec total ". Il énumère : " Conceptions économiques erronées, démarche dogmatique, rôle de l’homme dans la société négligé, manque ou trucage de démocratie, attribution messianique à un parti unique. " Jugement sans appel. Mais il précise aussitôt : " Dans le vide ainsi créé, il reste notre volonté, plus lucide, de rechercher le bien commun, d’apporter des réponses aux questions, de découvrir et de dégager les nouveaux chemins d’une société inspirée par l’immortel Manifeste communiste de 1848. Ce qui ne peut être qu’une recherche et une construction commune. "

On sait comment, avec une audace théorique et pratique étonnante, Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français, dépassa l’anticléricalisme avec son appel " à la main tendue " en 1936. Sur cette base et parce qu’il y voit des " fils d’une même histoire ", André Moine imagine pour le XXIe siècle à venir un " patrimoine de valeurs " nullement figées. Il y voit aussi un parcours " très français " et une espèce de patriotisme né avec la formation de l’identité nationale, cohabitant avec Jeanne d’Arc et son inspiration religieuse, mais aussi la Révolution française et les Lumières, mais aussi la démocratie du peuple, mais aussi le club des Jacobins, mais aussi la Commune, les combats ouvriers, ou encore les perspectives autogestionnaires qu’il ne faut pas cesser d’imaginer, mais aussi le " rôle nouveau joué par les femmes " au XXe siècle. Citant au passage Jean-Paul II quand il affirme " le principe de la priorité du travail par rapport au capital ", André Moine souhaita jusqu’à sa mort la rencontre d’une France " fille aînée de l’Église " et d’une France où, " plus que partout ailleurs ", les luttes de classes sont poussées jusqu’au bout pour " ouvrir des voies inédites, spécifiques, originales, vers une société à concevoir et à construire ". Il ose écrire : " Dans les fondements, les communistes seraient-ils des chrétiens sans le savoir et sans le vouloir ? Et les chrétiens fidèles au Christ seraient-ils des communistes sans le savoir et sans le vouloir ? " Évoquant avec amour et compassion la théologie de la libération (que Jean-Paul II n’a cessé de vouloir tuer) comme sources essentielles et pures d’un message chrétien de libération de l’homme, parce que, écrit-il, " elle procède d’une double inversion de la démarche : au lieu de partir de l’Évangile pour en déduire une politique, elle part de la réalité sociale où se trouvent les pauvres, de leurs luttes et de la pratique des peuples en leur donnant une signification évangélique ", il reste néanmoins lucide sur " l’optique et les pratiques romaines " qui sont " foncièrement différentes ".

Au fond, quelle est LA référence pour André Moine ? Clairement Vatican II, d’où doit repartir pour lui TOUTE la réflexion des chrétiens. Il n’est donc pas inutile, au passage, de se remémorer ce que la commission sociale de l’Épiscopat français écrivait, il n’y a pas si longtemps : " Nous sommes arrivés à la fin d’une logique. Les bases sur lesquelles est bâtie notre société sont aussi celles qui ont conduit à la situation actuelle. Les remèdes au chômage resteront des soins palliatifs tant que nous ne nous interrogerons pas sur le type de société que nous voulons construire pour le bien des hommes. Au nom de la dignité humaine, il nous faut changer de logique " (7). André Moine ne pense pas autrement et il n’est pas seul. L’édification socialiste en France ne partira pas de zéro comme certains l’ont cru en ex-URSS. Et il conclut : " Il existe une pensée révolutionnaire capable de dégager les issues de la crise de notre civilisation, d’être le catalyseur des forces de progrès comme elle le fut déjà à plusieurs reprises, notamment lors de la Commune de Paris, du Front populaire, de la Résistance, de la Reconstruction en 1945. Marx rejoint et prolonge Jésus autour de racines communes de l’amour du prochain, de l’espérance humaine, de l’accomplissement de toutes choses. "

Et comme un symbole ultime, magnifique, André Moine n’oublie pas d’évoquer la figure de Chris Hani, compagnon de Nelson Mandela, martyr du mouvement de libération en Afrique du Sud. Dans le pays de l’apartheid vaincu, il était chrétien et secrétaire général du Parti communiste.

" Comme les autres grands mouvements révolutionnaires, le christianisme est l’ouvre des masses ", Friedrich Engels

 

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yvanbalchoy13@gmail.com

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Ligue des Militants chrétiens Européens 23/02/2011 15:56



Ni communiste ni socialiste, le christianisme doit surtout cessé d'être intellectualisé par les hommes. Le christianisme a besoin d'etre vendu corps et ame a Dieu, a la charité et au service.
D'ailleurs ont dit serviteur du Christ, et non pas d'un belle morale. Le serviteur ne doit et ne peu être séparer de son créateur, dont sa foi doit être enchainé! Merci.


Thierry