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Publié par BALCHOY

MEUTRISSURE (ROMAN)  XXV

 

Si Ghislain poussa un « ouf » de soulagement au nom de sa vanité masculine, il ne se sentit pas particulièrement fier de la manière dont il avait surmonté sa « panne » ce soir là.

 

Les jours suivants, le temps s’améliora sensiblement, mais Ghislain utilisa tous les subterfuges possibles pour justifier aux siens et même à lui-même l’utilisation du train comme moyen de transport pour aller au boulot.

 

Chaque fois, il n’hésitait pas à parcourir le train du premier au dernier wagon dans l’espoir de plus en plus ténu de retrouver celle qui avait ranimé un instant dans sa vie le souvenir brûlant de Solange.

 

Cette recherche infructueuse entretint en lui une nervosité qui ne fut pas sans répercussion en son foyer ainsi que dans ses relations professionnelles. Il avait beau s’efforcer de l’étouffer en lui, elle finissait toujours par éclater dans un moment de colère ou un simple énervement dont il se repentait aussitôt.

 

Peu à peu devant l’inutilité de ses efforts, il se découragea et reprit le chemin de Gembloux par la route.

 

Apparemment, la vie d’hier avait repris son cours habituel. Tous en son entourage s’en félicitaient. Mais lui, au fond de son cœur, savait que ce n’était qu’apparence. La faille introduite en sa vie rangée par la « sosie » de Solange demeurait béante : loin de la considérer comme une faiblesse, il la ressentait instinctivement comme un ressort puissant, comprimé momentanément ; qui demain le propulserait dans une vie nouvelle, une autre échelle de valeurs dont la jeune fille détenait les clés.

Encore fallait-il qu’il la retrouvât ? Rien n’était encore sûr.

Cette mutation psychologique se traduisit en lui par un certain nombre de besoin nouveaux qu’il chercha à satisfaire sans pour autant les partager avec son entourage, comme s’il voulait démarquer l’homme nouveau qu’il découvrait en lui de l’époux et du père qui continuait à fouler les sentiers battus que la pression sociale lui avait inculqués depuis près de vingt ans.

 

Il se mit à écrire un journal quotidien qu’il cachait au bureau au fond d’un tiroir. Il y mentionnait tous les évènements ou sensations qui en sa vie lui semblaient sonner le glas d’un passé malade ou témoigner de la naissance d’un futur encore embryonnaire mais plein de promesses.

 

Il lui arriva aussi de passer des heures dans une bibliothèque publique à parcourir passionnément des romans – il relut Dostoïevski et découvrit Kafka, Kirkegaard et Rousseau. Les quelques livres qu’il ramenait à la maison étaient les plus conventionnels, comme s’il avait peur de laisser apparaître ces nouveaux goûts révélateurs d’une remise en question essentielle de sa vie actuelle.

 

Cinq semaines s’étaient écoulées depuis la rencontre de Gembloux ; il ne prenait pour ainsi plus le train pour aller travailler. Ce matin-là, pourtant, il dut bien se rendre à son travail par chemin de fer,  car sa voiture était au garage pour révision.

 

En montant ce treize février dans la première voiture du train de Bruxelles, il ne se doutait pas que l’Aventure, qui, un mous auparavant l’avait effleuré, allait cette fois le frapper de plein fouet.

 

L’aube émergeait doucement dans sa robe pourprée qui coloriait les collines en surplomb de la gare, la journée allait âtre belle et fraiche.

 

Dans le premier compartiment où il voulut entrer, deux grosses mémères discutaient avec animation en se coupant des tranches de cervelas. Très peu pour lui.

 

Au suivant ; cinq jeunes, trois garçons et deux filles faisaient un raffut du tonnerre en se chahutant joyeusement au son d’un transistor nasillard. Avant de refermer la porte presqu’aussitôt, Ghislain entrevit un décolleté audacieux et un blues jeans en pièces.

 

Chic ! Le troisième compartiment était vide. Il s’y engouffra en soupirant d’aide. Il pourrait lire son journal en paix.

 

Comme toujours, il choisit soigneusement la place contigüe à la fenêtre dans le sens de la marche du train, puis se débarrassa de son loden vert, tellement à la mode que Ria, lors de sa première visite à Namur, n’en revenant pas d’en voir autant, place de la gare, lui avait demandé un peu moqueuse si on fêtait le jumelage de Namur et du Tyrol.

 

 

(à suivre)

Yvan Balchoy

balchoy@belgacom.net

 

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