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Publié par BALCHOY

 

 

 Elle regardait à présent le paysage ou plutôt lui sembla-t-il, faisait semblant de s’intéresser à cette Hesbaye dont la richesse agricole s’étalait sous leurs yeux à travers des champs bien entretenus entrecoupés ça et là de coquettes fermettes.

Plus il l’observait, mieux l’admirait, plus une perplexité grandissait en lui ; oui, cette femme rappelait étrangement la Solange d’autrefois, mais davantage comme une soeur évoque sa soeur.

Ses yeux portaient en eux la même flamme qui l’avait embrasée il y a si longtemps ; pourtant son visage, à la beauté aussi éclatante qu’hier portait en lui les stigmates de bien des souffrances. Plus émacié, plus intérieur aussi, c’était sans nul doute celui d’une femme accomplie, à côté de laquelle son amie d’autrefois semblait une adolescente inachevée.

Il avait envie de l’interroger de bit en blanc, de lui jeter à la tête ce prénom de Solange et tous les souvenirs brûlants qui s’y rattachaient, mais il n’osa point.

Le train entrait déjà en gare de Gembloux ; manifestement l’inconnue poursuivait son voyage vers Ottignies ou Bruxelles ; il eut envie de tout plaquer, son labo et ses insectes pour la suivre n’importe où, mais au dernier moment il se ressaisit.

N’était-il pas en train de se créer de toutes pièces une chimère à partir d’une certaine ressemblance physique ? Il eut honte de sa faiblesse et, se détournant résolument, il se leva et quitta le compartiment sans plus se retourner.

Au labo, il tenta d’étouffer ses souvenirs ravivés en s’abrutissant dans les tâches les plus répétitives de son travail, mais l’image de la séduisante voyageuse du matin ne le quitta pour ainsi dire pas de la journée. Il dut s’y reprendre à quatre fois pour venir à bout d’un rapport qui d’habitude lui prenait cinq minutes.

Le soir, en reprenant le train vers Namur, il longea successivement toutes les voitures du train dans l’espoir fou de revoir la jeune femme, mais ce fut peine perdue ; il en ressentit un bizarre pincement au cœur fait tout à la fois de soulagement et de déception mélangées.

Le soir, à la maison,  il lui sembla que Ria était énervée, les enfants turbulents, la TV insipide. Au souper, lui qui d’habitude félicitait sans se forcer d’ailleurs son épouse de la qualité de sa cuisine, se surprit à  critiquer la chaleur de la soupe, la cuisson des pommes de terre et même le choix du dessert.

Longtemps patiente, Ria finit par exploser !

 

 

 

            -« Dis, Ghislain,  qu’est-ce qui te prend ce soir, tu t’es fait engouler par ton patron, tes chers insectes sont crevés ou je ne sais quelle autre mouche t’a piqué, mais, dis-le toi une fois pour toutes, nous n’y sommes pour rien. Alors calme-toi, je t’en prie et cesse tes gamineries d’enfant gâté ;

Au fond de lui-même, Ghislain dut reconnaître le bien fondé des remarques de son épouse. C’est vrai, il avait été odieux, ce soir. Il tenta maladroitement de se racheter en se rapprochant d’elle pour l’embrasser :

 

 

 

            -« Excuse-moi, chérie, je suis fatigué, la journée a été longue et je supporte mal un temps si exécrable.

Ria sourit en lui désignant les deux enfants assis à leur place à la table familiale qui le regardaient avec étonnement comme si brusquement leur père était devenu un étranger. Il alla doucement déposer deux gros baisers sur chacune de leurs joues.

Aussitôt la bonne entente, un instant compromise, reprit le dessus et la soirée se termina joyeusement pour tous.

Mais le père de Gisèle et de Nicolas compris ce soir-là combien la réussite sociale de son couple, dont il était si fier, était fragile.

Au lit, son épouse, comme si elle se sentait inconsciemment menacée se rapprocha de lui. Il n’avait pas fort envie, ce soir-là, mais il ne voulut pas gâcher leur réconciliation et se serra contre elle.

Depuis quelques années, leurs étreintes avaient beaucoup perdu de la spontanéité du début de leur union ; c’était devenu un rite plus ou moins hebdomadaire se déroulant sur un scénario tracé une fois pour toutes : la tendresse y avait plus de place que la passion.

Ce soi-là, Ghislain découvrit pour la première fois vraiment que la mécanique si bien rodée de son corps pouvait refuser obstinément de fonctionner et il en fut fort humilié, même si Ria prit la chose avec humour, ce qui bien entendu n’arrangea rien.

Refusant cet échec, il s’obstina à la limite du ridicule quand tout à coup le visage de la voyageuse du matin lui revint en mémoire et avec elle le souvenir de ses folles étreintes avec Solange. Aussitôt le miracle surgit au grand étonnement de Ria qui n’y croyait plus.

 

 

 

Yvan Balchoy

balchoy@belgacom.net

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