Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Catégories

Archives

Publié par BALCHOY

Le lendemain, le premier geste de Ghislain vers six heures, en se levant, fut de se précipiter à la fenêtre. Il avait encore neigé pendant la nuit. A présent, un brouillard tenace noyait la rue toute blanche de verglas. Les quelques voitures en stationnement durant la nuit n’étaient plus que des masses blanches informes.

Aussi Ghislain, une fois les enfants conduits péniblement à l’école, décida, vu l’état des routes de se rendre à Gembloux en train. Il ne se doutait pas que ce choix du chemin de fer allait une nouvelle fois faire basculer sa petite vie dans cette aventure qu’il avait  depuis si longtemps rangée au rancart.

 

 

 

Le train était déjà en gare lorsqu’il pénétra sur le quai. Au-dessus de la gare, une petite colline couverte d’élégantes villas, offrait une vue magnifique et pour la première fois cette année il découvrit un visage sympa à cet hiver contre lequel il pestait si souvent.

Assis confortablement et bien au chaud, il déploya avec un soupir d’aide sa « Libre Belgique » pour suivre les dernières péripéties des querelles linguistiques aussi virulentes aujourd’hui qu’au temps de ses études.

Ils étaient sept dans le compartiment, deux ouvriers en bleu de travail, la musette sur les genoux, une vieille dame insignifiante, deux jeunes étudiants un garçon et une fille qui révisaient ensemble une leçon apparemment mal connue, une jeune femme élégante enfin juste en face de lui.

Il la dévisagea rapidement ; elle lui sourit discrètement sans plus ; passionné par son journal, il retourna aussitôt aux Fourons qui continuaient à faire « la Une » avec leur carrousel incessant.

Il commençait à s’énerver avec délectation des provocations des stupides flamingants quand brusquement un « Pardon Monsieur ! » lui fit redresser la tête.

La jeune femme venait de laisser maladroitement tomber un stylo juste sous ses pieds ; avec obligeance certes mais aussi une pointe d’impatience le biologiste se pencha pour ramener l’objet qu’il rendit à sa propriétaire.

 

 

 

            -« Merci, cher Monsieur,  vous êtes vraiment très aimable. Excusez-moi encore de ma maladresse. »

 

 

 

Mais ce n’est rien, Madame, répondit Ghislain en revenant aussitôt à sa gazette.

Il tenta de continuer l’article qui vilipendait le ministre de l’Intérieur, incapable de faire respecter les lois anti-milices, mais quelque chose en lui brancha son attention sur sa voisine.

A vrai dire, au départ ce dut comme une vague réminiscence qui surgit de son inconscient sans qu’il fût capable de l’analyser avec précision.

Un tas de souvenirs anciens lui revinrent en désordre tout liés plus ou moins étroitement à l’époque de ses études.

Il tenta de renvoyer au diable tous ces fantômes gêneurs, mais, plus il les repoussait, plus ce passé lointain reprenait vie et couleur en son imagination.

Il vit en quelques secondes défiler en une sorte de kaléidoscope le déraillement tragique de Liège, son agression à Westende puis le goût des lèvres de cette Solange qui, il y a si longtemps, l’avait éveillé à un monde de sensations et de sentiments inconnues par lui jusque là, puis l’avait abandonné sans raison apparente.

Puis tout d’un coup ce fut l’évidence !

La voix, oui, la voix de son interlocutrice avait la même sonorité, la même chaleur que celle de Solange.

 Serait-ce un simple hasard ?  Il releva la tête vers la jolie inconnue en s’efforçant de retrouver sous les traits d’aujourd’hui le visage si aimé d’hier.

 

 

Yvan Balchoy

balchoy@belgacom.net

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article