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Publié par BALCHOY

La voix de sa mère changea instantanément sous le coup de l'inquiétude.

 

            -Dis, Ghislain, tu me promets de ne pas faire de bêtises.

 

            - Mais, non, maman, ne t'inquiète pas, je tenais seulement à te dire que la police et papa. .a se trompent complètement à mon sujet.

 

            -J'ai confiance en toi, mais, je t'en supplie, ne fais rien de dangereux, mon fils. S'il t'arrivait un malheur, j'en mourrais de chagrin.

 

            Ghislain répondit à la supplique de sa mère en lui déposant un baiser affectueux sur le front

 

            Puis il se leva, ramassa ses effets scolaires et se dirigea vers la porte d'entrée.

 

                        Tu salueras bien tout le monde de ma part. Je ne rentrerai sûrement pas tôt car nous avons une conférence obligatoire sur les animaux en voie d'extinction à neuf heure. Je rentrerai sans doute au dernier train.

 

            A la gare, il tomba sur Jean-Pierre aussi bavard que lui avait envie de silence. Il dut bien s'asseoir à ses côtés et faire semblant de s'intéresser à son verbiage creux et abondant. De temps en temps, il disait "oui" ou "bien sûr" ou simplement hochait la tête en signe d'approbation, mais il aurait été incapable de résumer les propos de son copain.

 

            A Huy, il jeta un coup d'oeuil sur la grosse maison bourgeoise de son oncle magistrat, le juge Legrand. Tiens, il ne lui serait jamais venu à l'idée de lui demander conseil. C'est vrai qu'il n'avait jamais pu prendre au sérieux cet homme qui dans sa vie privée comme certainement au prétoire se donnait en représentation. Hélas, la prison où il envoyait allègrement gros et menu fretin  n'avait rien de théâtral.

 

            -Dis, Ghislain,  penses-tu que j'ai eu raison de lui répondre non sans ambages ?

 

La question de Jean-Pierre le prit au dépourvu. Il aurait été bien incapable de répondre quoi que ce soit.

 

            -Excuse-moi, j'ai été distrait un instant. Peux-tu me rappeler pourquoi tu t'es senti obligé de refuser.

 

            Et Jean-Pierre de repartir fougueusement dans ses explications confuses sans remarquer heureusement que Ghislain avait le tête tout à fait ailleurs.

 

            Enfin le haut-parleur annonça à "Mesdames et Messieurs les voyageurs la prochaine arrivée à la gare des Guillemins.

 

            A la sortie du train, au milieu de la cohue, il prétexta un achat à faire à Nopri pour s'éclipser discrètement. Ce qui était bien avec Jean-Pierre, c'est qu'il était à ce point imbu de sa personne qu'il ne remarquait pas à quel point il pouvait casser les pieds des autres.

 

            Avant les emmerd..., un instant de rigolade ! Le magasin qu'il cherchait se trouvait, s'il se rappelait bien,  dans une petite rue qui donnait sur le boulevard d'Avroy. Au bout de dix minutes et de quelques questions aux commerçants du coin, il trouva ce qu'il cherchait :un magasin de farces et  attrapes et de déguisements en tous genres.

 

            La vitrine était remplie de jeux de cartes truqués sûrement, de chapeaux de magiciens, de faux cigares qui avoisinaient des crottes de chien presque plus vrais que nature. Dans le fond, accrochés à une sorte de paravent, une multitude de masques souriants ou grimaçants, rigolos ou effrayants, incognitos ou célèbres faisaient penser à un mini-musée Grévin de visages.

 

            Il poussa la porte qui déclencha un rugissement de lion tandis qu'un singe bondit vers lui. Il avait beau être averti de ce que pouvait réserver à sa clientèle un magasin de ce type, il sauta en arrière au grand amusement du vendeur, un barbu qui s'harmonisait parfaitement à cet ensemble si hétéroclite.

 

            Bonjour, monsieur, j'espère que Sapajou ne vous a pas trop effrayé. Que puis-je pour votre service ?

 

            -Non, mais j'avoue que vous vous y entendez bien pour sensibiliser votre clientèle. A vrai dire, j'organise avec quelques amis une petite fête et j'aimerais que vous me trouviez un déguisement efficace.

 

            - Dans quel genre, comique ou effrayant ?

 

            -Ni l'un ni l'autre, je voudrais seulement être dans une foule un monsieur "tout le monde" qui n'attire nullement l'attention et même, qu'au milieu de ma famille, je demeure parfaitement incognito.

 

            Je pense que j'ai ce qu'il vous faut. Tout d'abord, dites-moi si vous avez une préférence pour un look particulier : style employé de bureau, ouvrier plombier, retraité distingué ou clochard.

 

            -J'ai envie de garder mon âge. Aidez-moi seulement par des accessoires très simples et pas trop voyants à rester inaperçu.

 

 

            Quelques temps plus tard, emportant dans un gros paquet 'un costume hyper-classique, une paire de lunettes noires, une moustache postiche, une grosse écharpe, Ghislain sortit du magasin. Il n'avait pas osées déguiser sur place. Il le ferait aux toilettes de la gare en espérant que "mademoiselle pipi" ne le remarque pas trop.

 

            Retourné à la station, il lui  fallut tout un temps pour trouver les toilettes. Il y avait bien entendu à l'entrée une dame d'un certain âge assise dans un vieux fauteuil d'osier. Elle tricotait un pull sans perdre de vue la petite assiette qui devait recevoir une pièce de cinq francs à chaque nouveau client qui se présentait. Comment allait-il faire pour qu'elle ne s'étonne pas devoir sortir quelqu'un qu'elle n'aurait pas vu entrer ?

 

            Il prépara sa pièce et à toute allure, comme si cela urgeait, il se précipita dans les toilettes "homme" en se tenant de profil pour que la préposée n'ait qu'une idée très vague de son visage.

 

            Dans la cabine, il revêtit le costume anthracite qu'il avait loué, se colla à grande peine la moustache postiche, noua autour de son cou l'écharpe et enfin se colla aux yeux les lunettes noires qui devaient parfaire le déguisement.

 

            En se dirigeant vers la sortie, le cœur battant, il se demandait s'il allait être reconnu. Ce serait un test décisif !

 

            -Hé là, monsieur le resquilleur, comment avez-vous fait pour rentrer sans que je vous aperçoive. De toute façon, avec moi, ça ne marche pas, vous me devez cinq francs.

 

            Ghislain eut envie de l'embrasser tant cela marchait au-delà de ses plus folles espérances. Il chercha une autre pièce au fond des poches de son pantalon .Horreur ! Il avait oublier de vider les poches de son costume étudiant.

 

            S'efforçant de rendre la plus grave possible sa voix, il prit un air suppliant :

 

            -Pardon, Madame, je crois que j'ai oublié mon porte-monnaie à la maison. J'essayerai de passer demain pour vous régler.

 

            Non, mon bon monsieur, je la connais cette chanson, on me l'a déjà faite plus d'une fois. Il fallait y penser avant, et avisant un képi qui passait par là, elle le prit à témoin de son infortune. L'autre fit mine de s'intéresser à l'affaire. Il  fallait réagir et vite !

 

            -Attendez, Madame, je me souviens que j'ai un reste de monnaie dans mon sac

 

 

            Tout rouge de confusion, il s'accroupit, se mit à fouiller le plus discrètement possible son sac, il dut sortir un à un ses vêtements du matin tout chiffonnés en boule, fouiller les poches du pantalon pour finir par déboucher la petite pièce qu'il lui fallait déposer dans l'assiette blanche.

 

            Quand il se relava, rouge de confusion, sans regarder personne, il fila à toute allure vers la sortie de la gare pour oublier cet incident ridicule qui lui faisait honte.

 

            Redevenu anonyme parmi les anonymes, il reprit peu à peu sa sérénité. Si le fond de l'air restait frais, un joyeux soleil coloriait de gaieté le boulevard depuis les arbres déjà un peu déplumés qui semblaient danser au rythme du vent jusqu'aux yeux des filles tout replis de promesses.

 

            Au fur et àp mesure qu'il approchait du quartier chaud du Pont-en-Isle, il mit au point sa stratégie d'approche. Il comptait passer rapidement d'abord devant le "Fond de bouteille", en repérer les accès publics et privés, aller ensuite prendre un verre en face d'où il pourrait facilement surveiller facilement les allées et venues, se risquer enfin à entrer de nouveau dans cette salle dont il avait été  ignominieusement chassé, il y a quelques jours. Sur place il aviserait !

 

 

            Heureusement, il y avait un monde fou dans le quartier chaud de la Cité ardente. Il lui serait plus facile de passer inaperçu. Arrivé d'abord devant le "Fond de  bouteille", il obliqua franchement à gauche dans une petite impasse située à quelques pas de l'établissement. Se faufilant entre d'énormes poubelles noires au parfum peu ragoûtant, il dut éviter une "deux chevaux"  à la limite d'épave qui occupait toute la largeur de la rue pour trouver enfin ce qu'il cherchait, une porte munie d'un judas optique et d'une sonnette lumineuse sous laquelle il put lire "CAFE PRIVE"

 

            Dans cette misérable ruelle, où les quelques portes existantes étaient en bois vermoulu et décoloré, le blindage moderne de cette porte arrière avait de quoi surprendre. Avec prudence, il poussa légèrement l'huis qui bien entendu résista. S'il n'était pas question de s'introduire par là dans la taverne, il pourrait peut-être repartir par cette impasse discrète.

 

            Le jeune étudiant regagna alors la rue principale et son animation bruyante, se dirigea vers le "café des pécheurs" qui faisait face au "Fond de bouteille", s'installa sur la terrasse et se commanda un grand café. Tirant sa "Libre" de son attaché-case, il l'ouvrit à bras étendus tout en ne perdant rien de ce qui se passait en face.

 

            La taverne était comme toujours bondée d'étudiants et de jeunes oisifs en goguette. Les deux garçons ambulants allaient de table en table chargés de lourds plateaux de boisson. Ils avaient beau cravacher dur, les clients ne cessaient pas de lever la main pour réclamer une commande non prise ou pas assez vite livrée.

 

            Ghislain avait de la peine à distinguer ce qui se passait au comptoir, mais le gars qui l'avait l'autre jour foutu dehors était bien là et manifestement c'est lui qui faisait le chef d'orchestre.

 

            A la droite du comptoir : l'accès qui conduisait aux toilettes. Nombreux bien entendu étaient ceux qui l'empruntaient. Apparemment elle ne conduisait pas ailleurs car toutes celles et ceux qui l'empruntaient revenaient plus ou moins rapidement dans la salle.

 

            Restait cette fameuse porte à la gauche du comptoir; "Privé", lui avait-on dit quand il avait voulu l'emprunter à la suite d'un jeune hippie. Pendant la première demi-heure de son observation, personne ne l'emprunta.

 

 

            Il était presque midi; il commanda un sandwich au fromage et une frite autant pour se restaurer que pour se réchauffer, car, malgré le magnifique soleil automnal, le fond de l'air restait froid.

 

            En mangeant, il perdit un peu de son attention ; il avait tellement pris l'habitude, mauvaise avait dit son médecin de famille, d'associer lecture à ses repas solitaires qu'il chercha dans le journal, pourtant déjà lu et relu, quelqu'entrefilet susceptible de l'intéresser.

 

            On reparlait des querelles linguistiques dans les Fourons - Il lisait ce mot pour la première fois - attisés par des manifestants flamingants qui réclamaient le retour à la "moeder Vlaaderen" et d'un courageux fermier J. Happart qui leur tenait tête.

 

 

            De temps en temps, il relevait vivement les yeux vers le café en face pour aussitôt se replonger dans sa lecture.

 

            En un court instant, il avala goulûment les frites croustillantes qui laissèrent sur son journal des auréoles grasses, puis s'attaqua au premier sandwich. "Pouah", le pain était franchement rassis. Il releva la tête, furieux, et machinalement releva son regard  vers le "Fond de bouteille".

 

            Le barman en chef discutait ferme avec un individu dont il ne distinguait pour ainsi dire rien du visage. Derrière eux, la fameuse porte à gauche du comptoir était cette fois entrouverte. Fichtre, cela devenait intéressant. Il était temps d'aller faire un tour en face. Machinalement, il glissa ses doigts dans sa moustache postiche; elle semblait tenir; il le fallait, car, reconnu, il passerait sûrement un mauvais quart d'heure. Jetant dans une poubelle le reste de son pain, il sortit, s'éloigna d'une centaine de mètres pour ne pas attirer l'attention puis revint discrètement vers la taverne.

 

 

            La terrasse ou l'intérieur, il opta de suite pour la salle d'où il pourrait bien mieux observer la va et vient des clients et du personnels vers en en provenance des portes mystérieuses. Il trouva une petite table à proximité du comptoir qui lui parut un excellent point d'observation.

 

Le café était bondé, autour de lui de jeunes étudiants, garçons et filles, semblaient à mille lieux de leurs études, on discutait monde, politique, loisirs, on s'interpellait souvent de table à table avec promesses de  retrouvailles ou rappels de bons souvenirs vécus ensemble.

 

            Ghislain avait d'autres soucis. En face de lui derrière le comptoir le garçon qui l'avait brutalisé, il y a peu, était en discussion très animée avec un individu de grande taille qui lui tournait le dos Manifestement les deux hommes n'étaient pas sur la même longueur d'onde. Il tendit l'oreille mais ne saisit avec peine que des bribes de mots qui, c'est vrai, excitèrent sa curiosité : police, curieux, tenir sa langue etc....

 

 

            "Pardon, monsieur, excusez-moi de vous déranger que désirez-vous boire ?"

 

            A côté de lui, un serveur dont il ne se rappelait pas le visage l'interrogeait sur un ton curieux sinon un peu inquiet.

 

            -Oh, donnez-moi, un coca, s'il vous plaît"

 

 

            Le serveur s'en alla sans rien dire ; Ghislain à son tour ressentit une sorte de malaise indistinct. Certes, apparemment il n'avait pas été reconnu, mais l'autre avait l'air intrigué, c'en était déjà trop !

 

Du coup, pour faire diversion, il s'intéressa à ses voisins.

 

            A côté de lui, un couple d'africains discutaient à voix basse ; il entendit parler de minerval refusé, de parti interdit et des moyens pour se faire reconnaître comme réfugié politique.

 

            Mais tout en prêtant manifestement l'oreille sur ses voisins, il ne perdait pas de vue ce qui se passait au bar.

 

            Brusquement l'inconnu se tourna, en faisant de grands gestes vers la porte d'entrée et Ghislain reconnut le complice d'Igor qui l'avait agressé à Westende. Il ouvrit de suite sa "Libre Belgique" pour se dérober à sa vue.

 

            Il n'y avait pas de doute, cela bardait sec entre les deux hommes; si le barman était plus réservé dans ses gestes et ses propos, son regard exprimait une vive contrariété. Voyant que des clients commençaient à s'intéresser à leur querelle, il fit signe à l'autre de se retirer de la salle du bar ; tous deux s'en allèrent dans une arrière salle dont ils refermèrent soigneusement la porte.

 

            Il fallait agir ! Ghislain se leva et d'un ait nonchalant se rendit aux toilettes. Pour y parvenir, il dut parcourir un couloir de quelques mètres. Outres les W-C., hommes et femmes soigneusement séparés,  il découvrit un petit réduit rempli de matériel de nettoyage. Une énorme cireuse traînait dans un coin. En s'accroupissant derrière, il pouvait éventuellement rester quelques instants inaperçu.

 

            Au milieu du couloir, une porte donnait accès à l'arrière du café ; le garçon posa tout doucement la main sur la clinche ; elle résista mollement : un petit verrou la fermait de l'autre côté ; il ne résisterait peut-être pas à une forte pression. La porte qui séparait les toilettes du bar s'ouvrit brusquement ; Ghislain bondit en arrière et lentement retourna dans la salle. Il en savait assez pour l'instant. Il reviendrait en soirée et tenterait de pénétrer à l'intérieur même du "Fond de bouteille" pour en avoir le cœur net. Retrouverait-il Solange ? Cette nuit, il en était convaincu, serait un pas pas décisif dans ses démarches pour retrouver la jeune fille.(33)

Yvan Balchoy

balchoy@belgacom.net

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