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Publié par BALCHOY

En quelques instants, Ghislain remonta vers la digue face au Casino ou Cholenka lui avait donné rendez-vous.

 

            Il n'était pas loin de huit heures moins le quart. Pourvu que la jeune fille l'ait entendu. En débouchant sur la digue, le jeune homme fut frappé par la couleur du ciel, gris cendre qui se reflétait dans la mer, tandis qu'une bourrasque soulevait ça et là le sable et en tapissait la digue où des promeneurs plutôt rares se hâtaient en s'abritant autant qu'ils le pouvaient.

 

            La marée était haute et les vagues venaient caresser les petites cabanes des baigneurs.

 

            Au pied des marches du Casino, Ghislain eut beau scruter devant lui, à gauche puis à droite, aucune trace de la jeune fille. Une affiche annonçait l'exposition d'un peintre cette semaine. En haut des marches, il remarqua une foule bien habillée, un verre à la main. Et si elle était là ? Il gravit les marches, essaya de se mêler à l'assistance snob qui s'y entassait : aussitôt un groom s'interposa et poliment mais fermement le repoussa :

 

            « C'est une soirée privée, monsieur. »

 

            Ghislain redescendit à regret les marches et attendit une dizaine de minutes la venue de plus en plus hypothétique de celle qu'il était venu rejoindre.

 

            Bien sûr,  il était en retard, mais en sa tête il entendait encore la voix apeurée de la jeune fille au téléphone face à cet Igor qui manifestement lui cherchait noise à Cholenka. S'éloignant du Casino il se dirigea vers le Carlton, dévisageant lentement dans chaque café ou restaurant les clients, recherchant le nom de tous les immeubles qu'il longeait. Il trouva bientôt l' Aquarium et se rapprocha de la mer, scrutant chaque étage dans l'espoir de retrouver la silhouette si désirée. Il vit bien une ombre élancée qui aurait pu être sa « Cholenka », mais lorsqu' »elle » se tourna vers la dingue, il sourit de sa bévue, c'était un jeune garçon. Un peu plus loin,  il remarqua le long de la mer un imperméable rouge d'une rare élégance et crut à nouveau reconnaître la jeune mannequin. Hâtant le pas, il la rejoignit bientôt et faillit éclater de rire devant le barbu qu'il avait pris de dos pour une jolie fille.

 

            Il était parvenu à présent au bout de la digue à proximité du Carlton. Une rangée de cabines téléphoniques s'étirait gentiment le long des voies du tram. Il avait envie de téléphoner, mais à qui et comment expliquer qu'il cherchait une pension ou un hôtel commençant par « AK… »

 

            Il emprunta alors la rue principale, scrutant chaque façade avec attention, un fol espoir l'animait en dépit de sa raison qui ne cessait de lui prêcher qu'il perdait son temps et n'avait pas une chance sur mille de retrouver sa belle inconnue. Il était à présent huit heures et quart,  la nuit tombait peu à peu, les enseignes lumineuses transformaient les rues commerçantes en une sorte de foire du Trône. Tout à coup, instinctivement il emprunta une petite ruelle, intrigué par l'enseigne d'une pension de famille. C'est alors que l'incident se produisit :

 

            Une ombre surgit brusquement devant lui et avant qu'il puisse esquisser le moindre geste de défense, il se retrouva à terrer, le joue droite tuméfiée par un violent coup de poing.

 

            -« Alors, jeune homme, on continue à faire le con ! On t'avait pourtant gentiment prévenu à Bruxelles que tu avais mis les doigts dans une affaire dangereuse. Notre patron te donne une dernière chance, sinon ce sera l'hôpital ou peut-être la morgue.

 

            Les yeux larmoyants, Ghislain était incapable de distinguer dans l'obscurité son ou ses agresseurs ; il lui sembla qu'il étaient deux. En revanche il avait bien reconnu la voix d'un des deux trouble-fête de la Porte de Namur. Que faisait-il ici ?

 

            « Tu as compris, reprit une autre voix plus âgée. On s'en va, Igor, je crois qu'il a son compte pour ce soir et qu'il va sagement rentrer à la maison pour retrouver papa et maman.

 

            Ils s'éloignèrent rapidement le laissant hébété sur les pavés humides.

 

            Le jeune étudiant n'avait plus qu'une idée en tête, Igor. Quel lien entre sa « Cholenka » et ces petits malfrats ?

 

            Il se releva péniblement, une passante le dévisagea avec dégoût :

 

            « Nog eeen dronkaard. »

 

            Elle le prenait manifestement pour un ivrogne ayant fait une mauvaise chute. Ce n'était pas le moment de s'expliquer. Il avait bien son compte pour ce soir. Décidément si Cholenka semblait moins farouche que Solange, sa compagnie était loin d'être une sinécure. Encore fallait-il savoir s'il avait eu affaire à une seule Solange-Cholenka ou à deux jeunes filles différentes ?

 

            Boitillant un peu, il regagna à petits pas l'arrêt du tram par la digue. Tout groggy qu'il était, il continuait à jeter un coup d'œil rapide sur les salles de restaurant ainsi que le nom des immeubles qu'il longeait : il vit bien un « Aquitaine », terme qui pouvait bien correspondre à ce que Cholenka avait voulu lui dire, mais derrière la seule fenêtre allumée au premier étage, il ne distingua qu'une silhouette massive tout à l'opposé de sa jolie mannequin. Trop fatigué pour insister, il reprit péniblement sa marche.

 

            Il faisait franchement nuit à présent. Un regard sur les horaires le fit frissonner : le prochain tram passait à 9H 15, dans vingt bonnes minutes. Il ne serait pas chez lui avant minuit.

 

            Le trajet jusqu'Ostende dans un tramway presque vide fut assez pénible. Le paysage qui tout à l'heure l'exaltait par son aspect sauvage n'était plus qu'une masse lugubre traversée ça et là par les phares des voitures sur la route voisine.

 

            Dans le train, douillettement recroquevillé au fond d'une banquette, il sommeilla tout le long du trajet qui le ramenait à Namur.

 

            Arrivé à destination, contrairement à toutes ses habitudes, il prit un taxi, y laissant ses dernières économies. Il avait envie de tout balancer au diable, Solange, Cholenka, Richard et Igor pour retrouver sa petite vie tranquille d'hier.

 

            Tout dormait chez lui ; se débarrassant sauvagement de ses chaussures, il grimpa doucement dans sa chambre, se laissa tomber tout habillé sur le lit et aussitôt sombra en un sommeil aussi agité que profond.

 

 

 

            Après ce week-end agité, Ghislain retrouva une vie sans histoire en même temps que ses cours à l'université.

 

            A la maison,  il avait du inventer une sombre bagarre de cabaret où il se serait laisser entraîner, ce qui, bien entendu, lui valut une sérieuse réprimande de ses parents et pas mal de moqueries de ses frères et sœurs.

 

            Il s'efforçait d'oublier l'accident de chemin de fer et tout ce qui l'avait suivi.

 

            Certes le visage de Solange Cholenka continuait à le hanter durant ses moments de spleen et surtout au cœur de ses nuits. La journée, ses études lui occupaient l'esprit et lui rendait une sorte d'équilibre intérieur.

 

            Les jours fous et passionnants du mois précédents ne lui paraissaient plus qu'une merveilleuse parenthèse en sa vie.

 

 

            Il chercha bien entendu de nouveaux pôles d'intérêt, comme dérivation à l'austérité de ses études. Mais ni le sport en salle qu'il essaya quelques soirées ni les tournois d'échecs ne réussirent à dissiper l'ennui où sa vie se noyait chaque jour davantage.

 

            Un mois avait à présent passé depuis l'épisode de Middelkerke.

 

            Ce matin-là, en route vers l'unif, ayant réussi pour une fois à semer ses copins « collants », il ouvrit avec délectation sa « Libre » qui fleurait l'encre fraiched et se plongea dans la rubrique : « la journée ».

Yvan Balchoy

balchoy@belgacom.net

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