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Publié par BALCHOY

Mais d'où lui vient cette attirance vers une conception panthéiste du monde ? Le goût prononcé - besoin serait peut-être plus juste - qu'il ressent de s'intégrer à l'ensemble du cosmos y est sans doute pour beaucoup. Dans la « Natuurphilosophie », l'homme s'insère harmonieusement dans l'univers et y joue un rôle capital. Dieu ou le « Tout » ne prend conscience de soi que parle biais de la conscience humaine.

  Le premier enthousiasme passé, la déception, vint rapidement tant l'optimisme schillérien lui parut démenti par les réalités brutales de la vie quotidienne. Les ennuis d'argent  qui ne le quitteront pour ainsi dire jamais l'assaillent déjà et le plongent dans le désespoir. Il ne renonce pas pour autant à atteindre un jour le but qu'il s'est fixé, mais ce combat solitaire l'épuise. Le « réel » le dégoûte ; pour s'en évader il se réfugie dans le rêve ; son idéal de vie de pousse de plus en plus à fuir le monde matériel.

 

 

« Il me semble que notre univers est le purgatoire d'esprits célestes que de mauvaises pensées ont obscurci… Il me semble que l'univers a pris un sens négatif…Ce qui était haute et gracieuse spiritualité est devenu caricature. Voilà la dure écorce sous laquelle languit l'univers. Savoir qu'il suffirait d'un sursaut de volonté pour s'unir à ce qui est éternel et demeurer dernière créature - que l'homme est lâche. » (40)

 

 

                    Ce sursaut de volonté, Dostoïevski veut l'assumer pour son compte. Mais tendu tout entier vers    l'avenir, il risque de perdre contact avec une réalité que son imagination idéalise : « Je bénis, écrit-il,  les rares moments où je me résigne au présent » (41)

 

         La lutte est dure. Espoir et désespoir alternent tragiquement en son cœur. « J'ai un projet : devenir fou », écrit-il en post-scriptum d'une lettre à son frère (42) Dégoûté de la vie militaire, il aspire à un tout autre avenir. Son seul but, « c'est d'être libre » (43) Il est prêt à tout sacrifier pour y arriver. Mais souvent aussi, il se demande ce que lui apportera cette liberté. (44)

 

 

         En 1844, c'est le choix décisif. Pour mieux se consacrer à la littérature, Fédor Mikhaïlovitch renonce à la carrière militaire. N'étant plus soumis à aucune contrainte, il abandonne toute pratique religieuse. La publication de son premier roman : « Les pauvres gens » le rendent célèbre du jour au lendemain mais ce succès ne se maintient pas. Il lui faut chercher ailleurs une raison de vivre. Le panthéisme idéaliste le déçoit au fur et à mesure qu'il comprend que la cohésion universelle, qu'il affirme, implique le triomphe de la fatalité à tous les échelons de l'existence. Non seulement Dieu  comme l'écrivait Dostoïevski à son frère Michel en 1838 (45) y apparaît comme une sorte de « jouet », soumis à de mystérieuses forces qu'il ne peut contrôler, mais la personne humaine y perd tout contrôle  d'elle-même, elle ne peut que subir les aléas de la vie. Sa liberté n'est qu'illusion. L'exaltation tapageuse du rôle cosmique de l'humanité n'est plus qu'une phraséologie trompeuse et il ne subsiste plus sur terre qu'une foule informe d'homme « écrous » ou d'homme « pions ». (46)

 

         Or jamais le jeune écrivain ne se résignera à une telle abdication. Peu à peu il dirigea ailleurs ses espoirs. Il lui faudra cependant bien des années pour se débarrasser l'esprit de toute mouvance panthéiste. (47)

 

          En  1846-1847, Dostoïevski fréquente assidûment certains milieux socialistes (48) peut-être sous l'influente du  critique Biélinsky, athée militant, le premier qui sut discerner en lui le génie.

 

         En cette Russie du milieu du XIX ème siècle, le socialisme, venu de l'étranger est considéré comme une doctrine subversive, il joue un rôle plus discret que l'idéalisme allemand, mais, l'histoire postérieure le confirmera, non moins efficace. Deux grandes tendances le divisent. Les socialistes français (Saint Simon, Fourrier, Proudhon) sont anticléricaux mais reconnaissent dans le Christ une personnalité remarquable (48)

 

         Quant au socialisme allemand, plus tardif en Russie, s'inspirant de Feuerbach, puis de Marx, il s'affirme franchement athée et révolutionnaire. (49)

 

 

         Un moment l'agitation socialiste, fort théorique d'ailleurs, apporte à Dostoïevski un peu de cet équilibre qui lui fait tant défaut. (50)

 

         L'affirmation des droits de la personne humaine jointe à la lutte en vue de créer une société vraiment universelle, basée sur le grand principe de l'égalité-fraternité-égalité lui rendent sympathique nouveau milieu. (51)

 

         Jamais Fédor Mikhaïlovitch ne reniera l'idéal de sa période "socialiste". La recherche d'une "harmonie universelle", la plus "sainte " de ses idées imprègne toute son œuvre. (52) Mais ses relations avec le courant socialiste se relâchent vite. L'accord établi entre l'écrivain et la doctrine révolutionnaire reposait en effet sur une base équivoque. Tôt ou tard la rupture devait se produire entre le personnalisme distoievskien et les partisans d'une société purement rationnelle ou scientifique pour  qui le socialisme avant d'être la question ouvrière ou celle du quart état représente l'affirmation de l'athéisme sous sa forme contemporaine, la question de la "tour de Babel" qui se construit sans Dieu, non pour atteindre les cieux à partir de la terre, mais pour abaisser les cieux sur la terre (53)

 

         Les socialistes russes espéraient même parvenir à concilier les personnalités individuelles et nationales, en délimitant de façon précise les frontières morales qui les séparent, mais les faits ont démenti ces espoirs.

 

         L’Idéalisme avait au moins le mérite de respecter les valeurs supérieures, il donnait un but concret à l’existence et une raison de vivre même s’il ne fournissait pas les moyens d’y parvenir.

 

         Le socialisme scientifique par contre, en prônant l’athéisme théorique ou pratique écarte toute valeur transcendante. Du même coup, il exclut la possibilité de former une morale réellement normative. (54)

Yvan Balchoy

balchoy@belgacom.net

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