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Publié par BALCHOY

Ghislain hésita un instant : Qui suivre ?Le  garçon ou la fille ?  Tout compte fait, Richard demeurait sa meilleure piste, il resta donc à sa place tandis que ça et là, un peu partout, des silhouettes pressées ou lassées sortaient à leur tour d'une salle de plus en plus bruyante tandis que le professeur s'efforçait de terminer sa causerie en abordant le sujet passionnant, disait-il,  de sa prochaine leçon consacrée au problèmes de forces de frappe nucléaire dans le devenir de l'Europe. Enfin il referma ses notes et descendit pesamment de l'estrade tandis que quelques éternels lèche-cul se pressaient autour de lui.

 

            Richard se leva enfin, jeta un regard distrait autour de lui ; heureusement Ghislain avait pris la précaution  de se glisser dans un coin de la salle d'où l'autre ne pouvait l'apercevoir.

 

            Le copain de Solange descendait à présent à toute allure les marches qui le conduisaient au rez-de-chaussée du bloc C  de l'université. Il s'arrêta devant une cabine téléphonique, glissa une pièce dans l'appareil et appela un correspondant. Debout à environ cinq mètres, Ghislain avait une envie folle d'écouter la communication mais c'était plus que risqué.

 

            A aucun prix il ne fallait que Richard ne le reconnaisse. Il se contenta donc de tendre l'oreille pour saisir au moins quelques bribes de la communication.

 

 Heureusement pour lui la ligne devait être si mauvaise que Richard en fut réduit à crier dans le cornet.

 

 

            -"Je t'entends mal répète.... Demain à huit heures... à l'entrée de la rue Neuve. ...De quel côté, ... Tu veux dire Nord OK Oui, ne t'en fais pas Motus et bouche cousue !  Tiens à propos celui dont je t'ai parlé s'intéresse à toi ; deux fois déjà je l'ai envoyé dans les roses ; s'il persévère, il  faudra avoir recours à des moyens plus énergiques. Salut copine, à demain..."

 

            Ghislain ne put s'empêcher de frissonner en entendant les derniers mots du garçon qui, une fois dans la rue,  marcha énergiquement vers le quartier des bistros étudiants.

 

            La rue du Pont-En-isle s'étire tout près d'une dérivation de la Meuse et représente un des hauts-lieux du monde de la jeunesse, en particulier étudiante de la cité ardente. Elle est longée sur presque toute sa longueur par une série de cafés qui rivalisent d'originalité pour attirer le client. Ici les murs sont couverts de peinture évoquant le western à la Lucky Luke. Un peu plus loin on se serait cru à la porte d'un harem en plein cœur de l'Arabie pour se retrouver cinq mètres plus loin dans un village esquimau en plein Grand Nord.

 

            Richard marchait rapidement comme quelqu'un qui manifestement savait de terme de sa route; il ne prêtait manifestement aucune attention au cadre excentrique regardant droit devant lui comme s'il poursuivait en lui-même un monologue incessant. Bien entendu la tâche de suiveur de Ghislain en était facilitée. Il se contentait de  rester à une quinzaine de mètres du garçon,  se retournant fréquemment vers les vitrines pour donner le change. Mal lui en prit, car le temps qu'il admire un magnétophone, dernier prix,  Richard avait disparu de sa vue.

 

            Pas de panique ! Il ne peut être loin et, j'en suis sûr, a du entrer dans un de ces deux bistros qui se faisaient face dix mètres plus loin.

 

            Approchant avec prudence du café des pécheurs, Ghislain découvrit une salle minable ou deux ou trois vieux jouaient aux cartes sans conviction. La tenancière dont la silhouette avait tendance à se confondre avec un tonneau de bière, qui traînait dans un coin, tricotait un pull avec application.

 

            Inutile de poursuive ses recherches ici ; Richard n'était sûrement pas venu dans ce bouge infect.

 

            Ghislain traversa la rue vers l'autre café, un des plus pittoresques de la rue ; ses murs étaient constitués de fonds de bouteilles multicolores de tous diamètres : le résultat était aussi surprenant que plaisant à voir.

 

            Avec prudence, il s'approcha de la devanture et jeta un coup d'oeil à l'intérieur. Quel contraste avec le café d'en face !  Ce café était plein à craquer d'une foule bigarrée de jeunes bruyants et bavards. Impossible de repérer Richard de l'extérieur dans ce Capharnaüm. Tant pis, il décida de courir le risque, somme toute minime,  d'être reconnu et entra dans le "Fonds de bouteille".

 

            Pas une place  assise n'était libre, il s'installa près d'un juke-box pour mieux repérer Richard. Quelques instants plus tard il dut  abandonner, les yeux picotant. Un garçon qui passait avec un plateau rempli; il lui  demanda ce qu'il désirait:

 

            -"Une limonade !"

 

            -"OK, je vous l'apporte, un peu de patience, SVP,  cet après-midi c'est infernal !"

 

            Un journal, "la gazette de liège" traînait sur la banquette. Il s'en saisit et prit connaissance des dernières nouvelles. Rien de très nouveau  Wallons et flamands continuaient leur drôle de guerre larvée à coup de décrets, de juridictions aussi fanatiques que partiales de part et d'autre. Cela ne finirait donc jamais!

 

            Un jeune passa tout près de lui; cheveux longs, barbe mal taillée lui donnait un visage de Jésus-Christ. Ses vêtements semblaient tout droit venir d'un ashram indien.

 

            Intéressant ? Où v a-t-il donc ? A ce moment, le garçon arriva avec sa limonade; le jeune hippie l'arrêta et lui posa une question que Ghislain ne comprit pas. L'autre lui répondit en lui désignant une porte située à gauche du comptoir. Aussitôt l'étrange  personnage, sans une hésitation, ouvrit la porte et disparut.

 

            -"Tiens, il y a une réunion de pacifistes ici, risqua Ghislain en tendant vingt francs au serveur.

 

-"Je ne vois pas de quoi vous parlez, Monsieur."

 

            -"Mais ce jeune hippie auquel vous avez montré cette porte ?"

 

      -"Monsieur est bien curieux, ce jeune est simplement un parent du patron et il m'a demandé si son oncle était là

 

-Excusez-moi, mais je m'intéresse énormément à l'idéal des pacifistes et j'espérais en rencontrer ici quelques uns.

 

-Si cela vous intéresse vraiment, laissez-moi votre adresse ou votre numéro de téléphone. Je verrai ce que je peux faire pour vous.

 

 

Ghislain griffonna son adresse  en ayant soin de travestir son nom en Pierre Durant. Le serveur la glissa dans sa poche et, sans plus rien lui dire, le quitta aussitôt.

 

Maintenant, il en était sûr, Richard se trouvait quelque part dans une arrière salle en réunion avec ses amis pacifistes. Et si Solange en était aussi ?

 

Tant pis, le risque en valait la chandelle,  d'un air apparemment dégagé, il se dirigea vers la porte, empruntée quelques instants auparavant par le jeune hippie.

 

Au moment où il mettait la main sur la clinche, il fut interpellé assez brutalement par un individu, genre videur de boîte.

 

-Eh là, où allez-vous comme ça ? C'est privé ici !

 

-Excusez-moi, monsieur, je cherche les toilettes.

 

-Vous vous foutez de moi, regardez-là, la porte juste à gauche ! Qu'est-ce qui est inscrit dessus en lettres comme ça : TOILETTE.

 

-Je n'avais pas vu , j'ai une assez mauvaise vue, vous savez.

 

-OK, 'est bon pour cette fois, mais ne vous trompez plus, je vous le conseille vivement. Son ton était devenu menaçant.

 

 

Ghislain se précipita dans les toilettes, puis, sentant que la situation devenait un peu risquée, il quitta l'établissement puis alla& s'installer en fa&ce &au café des pécheurs devant un moka tout en surveillant  la sortie du "Fond de bouteille" dans l'espoir de retrouver Richard ou mieux Solange .

 

Au bout de trois heures, après son quatrième café, il n'avait vu personne qu'il puisse relier de près ou de loin au monde pacifiste ou hippie et il lui fallut bien, la rage au coeur, reprendre le chemin de la gare.

 

Il allait sûrement ramasser un savon monumental à la maison et il cherche un prétexte pour expliquer son retour tardif de Liège.

 

En parcourant les petites rues louches qui le conduisaient vers les Guillemins, Ghislain eut la désagréable impression d'être observé. Il se retourna deux, trois fois cherchant  savoir si quelqu'un le suivait, mais il ne reconnut personne. Il se rappelait avec déplaisir la manière brusque dont on l'avait écarté de la porte qui menait sans aucun doute  à la salle de réunion du "Fond de bouteille". A croire qu'on se moquait de lui. Et puis, il y avait cette évocation d'une solution radicale pour se débarrasser d'un gêneur, dont il avait été question dans une conversation téléphonique saisie au vol à l'unif. Il avait de bonnes raisons de penser qu'il s'agissait de lui. Il en avait la  chair de poule !

 

 

Ces sombres pressentiments devinrent réalité quand dans l'immense hall de la gare, il reconnut l'homme; précisément celui qui l'avait interpellé si durement tout à  l'heure : il était là à deux pas de lui en train de lire ou de faire semblant de lire "La Meuse"

 

Ghislain essaya de se rassurer; peut-être qu'il attendait simplement son train lui aussi ; il pouvait s'agir d'une coïncidence, rien de plus. Mais plus il se répétait  e raisonnement, plus en même temps quelque chose en lui se refusait à l'accepter.

 

Il voulut en avoir le coeur net et se mit en face de l'homme en le dévisageant d'une façon un peu effrontée. L'autre ne leva à aucun instant le nez de sa gazette ; le haut-parleur annonça l'arrivée en gare du train pour Namur.

 

A regret, Ghislain s'éloigna non sans jeter un regard oblique  sur l'inquiétant barman. Celui-ci lentement replia son journal et se dirigea dan la même direction. La situation se corsait. Allait-il le poursuivre jusque chez lui ?

 

Il fallait agir vite ! Le jeune étudiant, parvenu au sommet de l'escalier mécanique se rua dans la dernière voiture du train qui venait de s'arrêter et se réfugia dans les toilettes. Du vasistas, il pouvait observer le quai sans être vu. Au bout de quelques instants, l'employé du bar arriva lui aussi sur le quai ; il jeta un coup d'oeil sur les voyageurs en partance puis, haussant les épaules d'un ait désabusé, il se retourna et redescendit vers la salle des guichets.

 

Ghislain ne savait pas s'il devait considérer le désintéressement comme un événement heureux ou menaçant ; tout le temps du trajet de retour, il se demanda avec inquiétude où Solange le menait peu à peu.

 

La rencontre de la jeune fille n'était pas un simple épisode de sa jeunesse ; elle en sonnait peut-être le glas, le temps était devenu pour lui de devenir un homme !

 

 

CHAPITRE 5

 

 

Allons, grand paresseux, il est grand temps de te lever, si tu veux avoir ton train. Chantal regardait Ghislain d'un air moqueur à travers la porte entrebâillée.

 

Sept heures déjà ! S'il est une chose que Ghislain détestait c'est de devoir se presser le matin.

 

Il adorait flâner quelques instants, un livre à la main, avant la toilette, déjeunait de trois ou quatre grillées en écoutant avec passion les nouvelles sur trois ou quatre postes différents, totalement sourd aux remarques ou questions qu'on lui posait à ce moment-là, puis après un tiède baiser à sa mère s'en allait calmement vers la gare distante d'un plus ou moins de cinq cent mètres. Il y achetait "La Libre Belgique", journal qu'il n'arrêtait pas de critiquer mais dont il ne pouvait se passer, car il y trouvait l'antidote même de la plupart de ses idées et ce conflit intérieur apaisait son agressivité à bon compte.

 

Mais aujourd'hui, ce schémas  rassurant était exclu. Il n'avait plus que quinze minutes avant de courir à perdre haleine vers la gare et attraper de justesse le sept heures trente cinq, semi-direct vers Liège.

 

Heureusement dans la voiture où il s'est précipité, personne ne le connaissait et il pût récupérer dans un mutisme un peu boudeur un semblant de sérénité tout en feuilletant sans grande conviction son cours d'économie générale.

 

C'est seulement à Huy, que brusquement son humeur changea. Une affiche ventant les mérites d'un yoghourt apportant la forme mais non les formes attira son attention. Le corps séduisant d'une jeune femme, plus que dévêtue, suggérait une bonne santé mais surtout une séduction érotique manifeste.

 

Ghislain détestait c e genre de publicité, mais quelque chose cette fois-ci retint son attention. Le visage un peu en biais du mannequin évoquait en lui des souvenirs récents qu'il avait bien de la peine à concrétiser. Brusquement il sursauta incrédule. Non c'était trop gros ! Pourtant plus il fixait l'affiche, plus ce qui au départ lui avait paru une simple ressemblance, devenait une certitude gênante mais évidente. Il ne pouvait s'agir que de Solange. Non seulement chaque trait de son visage correspondait au souvenir qu'il gardait du visage de la jeune voyageuse, mais, détail plus troublant, son regard souriant semblait le fixer exactement comme dans le train.

 

Il aurait du bondir de joie devant cette piste plus facile à exploiter pour retrouver la jeune fille. Mais la retrouver sur cette affiche de mauvais goût lui semblait une sorte de sacrilège auquel il ne se résignait pas.

Yvan Balchoy

balchoy@belgacom.net

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