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Publié par BALCHOY

 

 

Décidément le temps n'avance pas ; toutes les cinq minutes Ghislain regardait sa montre avec impatience qui le rendait agressif et vindicatif vis à vis de tout le monde à un point tel que son frère Daniel l'avait traité de cactus....

 

 

-"Mais enfin qu'est-ce qu'il fout ?"

 

 

 

 

Trois fois déjà, il s'était rendu à proximité du téléphone, le moulin à café disait dédaigneusement son père, qui traînait sur un amoncellement inimaginable de papiers au bureau. Mais chaque fois à peine avait-il saisi le cornet, qu'il le redéposait le visage songeur. A quoi bon ? Il n'est sans doute pas rentré. Et puis, il le savait par expérience, la mère de Jean-Pierre n'appréciait pas les visites de son fils chez les Mignolet qui lui paraissait provenir d'un milieu inférieur.

 

 

Accouché à sa table de travail, il écoutait à présent les nouvelles on ne parlait que d'un trafic de drogues en accroissement dans toute la Belgique mais surtout à Liège. T oui, il s'en rappelait on en avait discuté à la Fac. Certains étaient "pour" d'autres "contre", ceux qui distinguaient les drogues dangereuses et celles qui ne l'étaient pas ou guère ; un copain lui avait un jour proposé d'un ton faussement léger de "tirer" un coup d'une cigarette "spéciale" qu'il fumait. Ghislain n'appréciait guère le tabac. Il accepta cependant d'avaler une bouffée qui lui parut assez âcre sans plus.

 

 

-" Peuh! C'est du foin...!"

 

 

-"Du foin qui coûte cher, gouailla l'autre, si tu savais, vieux et crachant par terre avec mépris, le gars lui avait tourné le dos....

 

 

 

 

Une main se posa brutalement sur ses épaules, le garçon se retourna avec colère : -"Qu'est-ce qui te prend ? Il suspectait l'intrusion de son frère ou de Chantal mais c'est Jean-Pierre qu'il découvrit derrière lui, un Jean-Pierre hilare et rigolo. Ghislain avait oublié de fermer sa porte à clé, preuve d'un certain énervement. Le grand blondin en avait profité pour se glisser sans bruit jusqu'à la table de travail.

 

 

 

 

 

 

"Imbécile, dis-moi plutôt ce que tu as trouvé rugit Ghislain !

 

 

-     "Mais quelle importance donnes-tu à une rencontre due au hasard, es-tu sûr que le choc ne t'a pas fatigué l'esprit ?

 

 

-    

 

 

Jean-Pierre s'en donnait à cœur joie, s'il aimait faire "enrager" ses amis par tempérament,  il n'en n'était pas moins un gars serviable comme pas un.

 

 

-"Oui je l'ai ton gars, Richard Doutriaux qu'il s'appelle, pas très agréable sa compagnie, tu sais. Il m'a tiré une de ces têtes quand je lui ai rappelé l'accident. Il prétend être resté à Namur ce jour là...Je lui ai parlé de toi, c'est pas difficile de te décrire, avec ton long nez pointu hein !. Il a eu l'air d'abord un peu étonné, comme s'il était un peu au courant puis d'un air franchement furieux : "Je ne vous connais pas, monsieur,  et j'en sais encore moins sur ce long nez, vous m'ennuyez à la fin avec toutes vos questions."

 

 

A ce moment, j'ai remarqué une fraîche cicatrice à son visage et des traces récentes de blessures à son cuir chevelu.

 

 

"Pourquoi niez-vous l'évidence, vous avez plein de traces sur vous de l'accident.

 

 

- Quelles traces ?""

 

 

-"Mais ces cicatrices, bien sûr".

 

 

Fous-moi la paix enfin, on n'a plus le droit de se blesser en moto à présent..."

 

 

Et il m'a plaqué !

 

 

-Es-tu vraiment sûr qu'il était dans le train, Ghislain,  tu ne l'as pas rêvé ou bien ne confonds tu pas les dates ?"

 

 

-"Mais non, je te dis,  il était là... Il parlait sans cesse de la révolution avec  une amie."

 

 

-Oh, c'est un gauchiste ; pour te dire vrai, ça ne m'étonne guère. Il avait l'air, le genre de gens qui parlent de la fraternité universelle mais qui négligent les problèmes de leur région. Je les connais, tu sais, ces cocos-là. A mon avis tu n'as qu'une chose à faire, laisser ce grossier personnage dans son trou...!

 

 

 

 

A part ca, je t'ai apporté les cours d'aujourd'hui que j'ai pris en double, barbant celui de van Zuitenmelk. Tu ne peux pas t'imaginer à quel point ce prof est vraiment l'ennui fait homme et je suis bon de ne pas t'en dire plus. Deux heures de suites à écouter ce raseur avec sa toute petite voix qui débite des banalités à pleurer, Luc et moi on n'arrête pas de se crier d'un bout à  l'autre de l'amphithéâtre des plaisanteries qu'heureusement il n'entend pas car en plus il est sourd comme une taupe."

 

 

 

 

Il y a une semaine Ghislain aurait applaudi à cette critique, aujourd'hui elle lui paraissait presque déplacée, si peu importante à côté du problème qui l'obsédait....

 

 

-"Merci, vieux, je ferai sans doute comme tu dis..."

 

 

 

 

Mais au fond de lui il savait bien qu'il n'en n'était rien, un obstacle avait toujours été à ses yeux un stimulant, il s'en frottait les mains, tandis que Jean-Pierre refermait précautionneusement sa porte après lui avoir donné une poignée de mains du type tenaille... Aujourd'hui, il était trop tard pour agir, mais demain il aviserait...Il en était plus sûr que jamais, il reverrait cette fille et cette fois  il ne la laisserait pas échapper.

 

 

La tête lui tournait un peu en descendant l'escalier. Le grand père sur le tableau du corridor semblait ressuscité pour l'engueuler; Ghislain referma avec soin la porte d'entrée ; c'était sa première sortie, en fraude bien sûr. Madame Mignolet n'aurait jamais accepté de laisser sortir son petit si faible encore... Elle l'aurait couvé si elle avait pu ...

 

 

            A vrai dire, en se rendant à la gare, Ghislain était moins à l'aise qu'il; ne voulait se l'avouer... Il se tenait bien droit, regardait crânement devant lui ; le train de 18h 15 ramenait la plupart des étudiants...Oui, avec un peu de chance il retrouverait Richard... Il titubait un peu et remarqua parmi les passants une lueur d'amusement et de moquerie à son passage. A cette heure on quittait les quais par le tunnel creusé sous la place de la gare ; Ghislain se plaça en haut de l'escalier roulant.

 

 

19 H 45 encore deux minutes  si le train était pour une fois à l'heure.

 

 

A 55 les premiers voyageurs apparurent, courant en montant l'escalier mécanique, puis ce fut la cohue ; une foule compacte qui se laissait hisser au niveau de la rue continuant les bavardages du voyage. Des étudiants, il en passa beaucoup, des chercheurs, des play-boy, des élégants, des hippies, des gens au visage décidé, des mous, des surmenés, certains le saluaient discrètement, il y en eut même un qui se précipita vers lui pour lui serrer les mains avec une joie sincère.

 

 

-"Tiens, vieux, content de te voir, quand est-ce qu'on te revoit à la Fac à Liège ?."..Tout  cela était sympa, mais de Richard pas de trace... Ghislain allait s'en retourner un peu déçu quand au pied de l'escalier... La fameuse serviette verte s'inscrit au fond de sa rétine, son regard remonta sûr cette fois de retrouver... Richard ! Qui au pied de l'escalier leva enfin les yeux.

 

 

-"Richard, tu viens, j'ai à te parler "

 

 

Une contrariété violente traversa le visage du garçon qui, tournant le dos à l'escalier, s'élança dans le tunnel...Ghislain se lança à sa poursuite, il dut d'abord rejoindre l'escalier ordinaire, le descendre, mais parvenu au bout du tunnel, il ne vit plus qu'une  grosse mémère tenant dans ses bras un horrible chiot:

 

 

-"Vous n'avez pas vu un gars aux longs cheveux" - "Wat zeg-je menheer ?"

 

 

Zut, c'était une flamande... Rien à en tirer. Découragé, Ghislain dut bien se convaincre de l'inutilité à continuer sa poursuite, il y avait trois ou quatre sorties possibles... Richard devait déjà être loin.

 

 

            Interminable lui parut le chemin du retour, cette fois c'était bien

 

 

 fini, à quoi bon lutter ainsi contre une chimère... Il se sentait de plus en plus faible, sa jambe lui faisait mal, des tâches multicolores dansaient dans ses yeux... En passant la grille familiale, il dut s'accrocher pour s'écraser titubant contre la sonnette.

 

 

A sa grande stupéfaction sa mère ne le gronda pas

 

 

Ah, te voilà Ghislain, ce n'est pas prudent, tu sais, comment te sens-tu? Je t'ai préparé pour  ce soir un steak-frites colossal."

 

 

Cette seule évocation  suffit à réconcilier le garçon avec la vie, elle redevenait formidable ; à table il retrouva son air sociable en même temps que l'appétit, il se surprit même à discuter ferme le dernier  disque de Brel avec Chantal qui ne l'aimait pas. Ghislain ne l'avait pas vraiment écouté,  à peine entendu au hasard des émissions de variétés à R.T.L., mais son admiration pour le chanteur bruxellois était su passionnée qu'il n'admettait aucune critique.

 

 

 

 

-"Non, tu n'as rien compris au texte, tu ne me diras pas Chantal que c'est de la pure poésie; c'est de l'excellent Brel et la musique alors ? Fantastique cette orchestration de François Rambert."

 

 

            -"Chic, des crêpes, c'était le rite familial du vendredi soir. Ghislain en raffolait et il se servit jusqu'à six fois avant d'accepter, chose rarissime,  de jouer aux "fruits, fleurs légumes" avec toute la famille.

 

 

            En se couchant à onze heures, en dépit de quelques séquelles douloureuses il se surprit à bondir de la façon un peu incohérente qui traduisait sa nervosité extrême.

 

 

            Aucun fantôme ne troubla  cette nuit son sommeil que vint rompre la cloche de l'église voisine à sept heures. Entrouvrant les yeux, il constata avec plaisir que toute gène avait disparu... Ce qui l'étonna le plus c'est qu'il ne sentait plus sa jambe droite ; en la posant sur le sol, il eut un peu peur que la douleur se réveille, mais non, il pouvait facilement appuyer le pied, se tenir debout sur cette seule jambe ; seul un léger picotement lui rappelait la souffrance d'hier.

 

 

            Une page était tournée, il le savait ; demain il retournerait à l'université et poursuivrait ses recherches, il savait que ce ne serait pas tâche facile, mais le mystère qui entourait Nadine le fascinait plus que jamais ; quoi qu'il lui en coûte il allait poursuivre ses efforts et pour commencer retrouver lui-même Richard.

 

 

 

 

            Une petite pluie fine pénétrait à travers le col relevé de son imperméable. La gare du Palais à Liège, déjà maussade au soleil, avait vraiment grise mine face à l'élégant palais des Princes Evêques.

 

 

Ghislain courait presqu'en descendant Place Saint Lambert, puis en empruntant de petites rues noires de monde pour se rendre place Cokerill, siège de l'université. Officiellement, il reprenait ses cours aujourd'hui. En fait, il s'agissait pour lui de retrouver Richard et de ne plus le laisser s'échapper cette fois.

 

 

            Selon ses prévisions, il devait se trouver  e jour-là au local M18 en train de suivre un cours d'économie politique d'un professeur député connu pour ses idées avancées en matière de fédéralisme. Se rappelant les propos bien arrêtés de Richard dans le train sur ce sujet, il espérait bien l'y trouver.

 

 

            Entrant dans l'énorme salle, il écarquilla les yeux, passant posément chaque rangée en revue dans l'espoir de retrouver la silhouette connue. Peut-être Nadine était-elle à ses côtés. Ce serait trop beau !  C'est drôle, il voulait Nadine, mais centrait toutes ses recherches sur Richard. Certes Nadine avait dit lors du fameux voyage qu'elle ne fréquentait que très occasionnellement l'unif, mais pourquoi passer par son ami jaloux qui risquait de lui compliquer la tâche

 

 

            Là à la troisième rangée peut-être ?  I y avait là un gars qui faisait penser à Richard. Ghislain croyait avoir enfin trouver quand brusquement le professeur écrivit un nom propre au tableau. L'auditoire pivota sur la droite pour suivre l'indication donnée. Non, ce n'était pas Richard : de profil le visage était tout différent et il s'étonna même de sa méprise.

 

 

            Tout à coup, une voix le fit sursauter ! Incroyable, celui qu'il recherchait était là, à quelques rangées à sa gauche, en train de discuter avec passion du cours avec son voisin; totalement pris par sa discussion il semblait indifférent à tout ce qui l'entourait, tant mieux !

 

 

            Pas question de se manifester ! Ghislain se tassa légèrement pour mieux échapper au regard de Richard et, rongeant son frein, se força à écouter les propos passionnés du professeur sur un désarmement bilatéral généralisé. En même temps, il continue a de parcourir les nombreuses travées dans l'espoir d'y retrouver cette jeune fille qui le hantait jour et nuit. Mais au bout d'un quart d'heure, les yeux larmoyants à force d'avoir fixé des dizaines de visages, il abandonna sa recherche inutile. Solange n'était pas dans cet amphithéâtre ; une fois de plus, Richard demeurait le seul fil d'Ariane capable de le conduire à la jeune mystérieuse du train.

 

 

            Le cours approchait de sa fin, autour de lui, des étudiants consultaient de plus en plus souvent leur montre, certains rangeaient notes et stylo posément dans leur serviette ; deux rangées derrière lui, une fille fardée comme une star, se leva, obligeant ses voisins à se serrer contre leur banc pour la laisser passer ; au leu de se tourner directement vers la porte de sortie, elle alla directement vers Richard, assis un peu devant elle, lui chuchota quelques mots à voix basse ; le garçon hocha la tête d'un air approbatif, sortit un petit cahier de sa poche et y nota quelques mots avant de serrer vigoureusement les mains de la fille qui cette fois quitta la salle d'un air pressé.

Yvan Balchoy

balchoy@belgacom.net

 

 

 

 

 

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