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Publié par BALCHOY

La voiture stoppa doucement.

 

-"Merci beaucoup, Monsieur Désiré, bredouilla le père de Ghislain. Celui-ci se contenta de lui tendre une main molle. Il avait hâte de retrouver sa piaule. Il lui fallut bien entendu, assis dans le meilleur fauteuil du salon, affronter le milieu familial tout en fête, répondre, rappeler pour la énième fois les circonstances de l'accident, se féliciter d'être encore en vie. L'accident avait tué dix personnes - remercier  les parents, voisins et amis de leur présence : il en eut bien vite marre et pour échapper à cette tiédeur écœurante, il ferma les yeux volontairement. On le conduisit, on le hissa presque à sa chambre, mais il ne voulut pas se laisser déshabiller, mettant fermement tout le monde à la porte.

 

Enfin seul ! Seul pour se repaître de ses souvenirs, pour reconstituer bribe par bribe la texture des événements récents ; huit jours déjà, le calendrier mural illustrant une patrouille scoute  en train de laver des voitures en faisait foi. Tout lui revenait peu à peu en tête et se concentrant sur un seul fait ou plutôt une seule personne, Solange. Ce souvenir se mua vite en résolution : retrouver à tout prix la jeune fille dont il reconstituait intérieurement le souvenir vécu. La flamme qui dansait en son regard, la balancement de sa longue chevelure, son corps gracieux qui avait tant désiré tenir en ses bras.

 

Brusquement, il se ressaisit : A quoi bon rêver ? Seule une action rapide lui donnerait quelque chance de retrouver Solange. Celle-ci ne figurait ni dans la liste des morts ni même dans celle plus longue dans celle des blessés. Qu'était-elle devenue ?

 

Il n'avait aucune idée de l'endroit où la jeune fille vivait ? Elle était sans nul doute d'origine étrangère, son accent l'avait trahie ? Se souviendrait-elle encore de lui au cas où il la retrouverait ?  En ne cessant de ruminer ces questions évidemment sans réponse, il eut brusquement une illumination.

 

Le train, voilà la seule piste sérieuse !  Il l'avait rencontrée à la gare. Sans doute était-ce la première fois qu'il la rencontrait, mais n'était-elle pas elle aussi comme lui une navetteuse ?

 

Un coup discret à la porte le fit sursauter.

 

-"Qui est là"? Le ton de la question était tout sauf accueillant/

 

-"C'est moi, vieux pote" ! Ghislain ouvrit la porte à regret. Jean-Pierre se précipita vers lui.

 

-"Mon vieux,  si tu m'avais suivi, hein,... Enfin tu en es sorti c'est l'essentiel. Je t'ai apporté les cours manqués pour t'aider à rattraper ton retard."

 

 

La bonne volonté était manifeste, mais Ghislain avait déjà marre de  ce grand blondin idéaliste. Il avait une envie furieuse de la renvoyer sur le chef. Mais il fallait faire bonne mine, remercier cette bonne volonté énervante à force d'être insistante.

 

-"Tu es vraiment chic, tiens, assieds-toi sur cette chaise, quelle nouvelles de la Fac ? Rien de nouveau ?"

 

-"Non, ton accident est le grand sujet de conversation. Apparemment tu es le seul parmi nous qui as eu des problèmes."

 

-"Mais je n'étais pas seul dans le compartiment, il y avait deux autres jeunes avec moi, un garçon et une fille inconnues tous deux, mais sans nul doute étudiants eux aussi."

 

-"Première nouvelle, ils appartenaient peut-être à une autre université ? En tout cas aucune trace d'eux dans les compte-rendu de l'accident. Peut-être sont-ils sortis indemnes ?"

 

Ghislain ne répondit pas ; il revoyait intérieurement la chevelure sanglante de Richard ; il savait que les blessures même superficielles du cuir chevelu saignent souvent abondamment. Mais il aurait juré pourtant que le garçon était sérieusement atteint.

 

 

Cela ne servait à rien d'engager une discussion byzantine sur l'effet d'une de  ces illuminations qu'il taxait de "miraculeuse". -"Tu sais, Jean-Pierre, tu peux me rendre un grand service"

 

-"Dis-moi seulement c e sera avec grand plaisir."

 

-"Pourrais-tu demain aller te renseigner à la gare. Tu reconnaîtras peut-être le gars dont je te parle...20 ans à peu près, assez bellâtre, des cheveux noirs, un complet impeccable, une serviette, si je me rappelle bien, assez curieuse de cuir vert d'assez mauvais goût à mon avis, mais, tu sais, "de gustibus et coloris non disputatur".

 

-"D'accord, vieux, j'essayerai, mais je ne te promets rien tu sais."

 

 

            Le visage de Jean-Pierre ébaucha une moue significative, tandis qu'à la manière des grands nerveux il se frottait vigoureusement les mains les unes contre les autres...

 

-"Bon, je repasserai demain pour te dire si j'ai fait bonne chasse, je te laisse c e cours, il te donnera une idée de la matière vue hier en chimie, une vacherie de cours, tu sais; rétablis-toi vite, Ciao !

 

 

Feuilletant un roman de Dostoïevski, "Crime et Châtiment",  qu'il s'efforçait de terminer pour la troisième fois, Ghislain savourait le calme profond qui l'habitait. Il souffrait bien encore de quelques courbatures, mais qu'étaient ces petits désagréments à côté de cette joie profonde d'une vie retrouvée. A côté de lui, une grosse mouche bourdonnait et se heurtait sans cesse contre la vitre ; ce bruit qui lui semblait souvent renforcé par le silence ambiant cessa brusquement....Les yeux de Ghislain parcouraient le texte mais son esprit vagabondait ailleurs.

 

Jean-Pierre reviendrait sans doute avec espérait-il la bonne nouvelle : "j'ai retrouvé ton type". Mais il se rendit compte en même temps qu'en fait il n'avait confié aucun message à son copain...Encore moins lui avait-il parlé de Nadine. Pourquoi ? Le savait-il lui-même. En réfléchissant, il ressentit une sorte de gêne : n'était-il pas jaloux, drôlement jaloux d'une fille qu'il ne connaissait nullement... A croire qu'il se voyait déjà un peu vite petit ami de la jeune fille. Et Richard alors ?

 

Non, elle n'était pas sa maîtresse, ça ne pouvait être !  Un camarade tout au  plus. Le baiser que Nadine lui avait donné au moment du choc n'avait rien de passionnel... Non il ne voulait pas, un rictus lui déforma la bouche ; Ghislain voulait la jeune fille pour lui au point d'en vouloir à tous ceux qui de près ou de loin approchaient Nadine. C 'est comme si cette nouvelle vie qu'il avait retrouvée n'avait de sens que si  elle lui donnait cette jeune fille qui avait failli le perdre inconsciemment....Réfléchir, rêver plutôt le faisait transpirer ; Dostoïevski restait ouvert sur ses genoux, un effort d'attention lui permit de rejoindre le jeune Raskolnikov fasciné par sa Sonia. N'était-il pas lui aussi amoureux comme le jeune criminel russe ?

 

Il n'eut pas le temps de se répondre, car un coup violent frappé à sa porte lui révéla que son frère cadet venait le chercher pour le repas familial. Avec une mauvaise humeur qui lui fit secrètement honte Ghislain lui répondit qu'il allait descendre dès qu'il aurait fini...fini quoi il ne le dit pas et n'aurait d'ailleurs pu le préciser. En fait il regrettait d'abandonner ses rêves pour affronter le dur réel et le banal quotidien si bien symbolisé par le creuses conversations familiales.. Tout à l'heure il se trouvait être le centre des conversations et cela l'énervait au plus haut point ; à présent, on semblait presque l'oublier et il en était un peu vexé. Sa fatigue lui donnait heureusement un prétexte pour regagner son antre dès la fin du repas, ce qui ne l'empêcha pas de remonter quatre à quatre les escaliers.

 

Le clocher du beffroi égrenait lentement les douze coups de minuit et Ghislain, malgré sa volonté de dormir, ne pouvait calmer son imagination en délire : ses études, son avenir se mêlaient à des rêveries érotiques ; tout d'un coup il sursauta, on venait de frapper à sa porte ; c'est avec une toute petite voix craintive qu'il répondit : "Entrez !". Il n'en crut pas ses yeux. Nadine en nuisette de nuit venait d'entrer, elle lui tendait les bras, elle se glissait à côté de lui, il la serrait, serrait...et brusquement il se réveilla tout moite et vaseux sur le lit défait, cramponnant son oreiller, ses main tâtonnant quelques secondes avant de saisir draps et couvertures au pied du lit : agrippant une couverture, il s'enroula dedans et s'abandonna cette fois à un silence plus calme.

 

 

 Yvan Balchoy

balchoy@belgacom.net

 

 

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