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Publié par BALCHOY

 

 

 

 

            Un cri d'oiseau franchit le premier  la nuit de son inconscient. Ainsi ce fut son ouïe qui la première s'éveilla: Ghislain entrouvrit les yeux.

 

 

            Un chant d'oiseau qui semble sortir de nulle part, c'est drôle !     

 

 

            Ca brillait  à travers les fenêtres, ça chantait aussi timidement encore. Le garçon enfouit sa tête sous les couvertures comme pour effacer le réel, mais déjà tout son corps peu à peu se réveillait, ses jambes d'abord  au frais, car elles dépassaient des couvertures, une main endormie qu'il se mit à masser vigoureusement. Il se retourna rageusement contre le mur pour échapper à  la lumière envahissante, mais à  quoi bon?

 

 

            Le grincement antipathique de son réveil lui semblait de plus en plus assourdissant, un petit déclic lui révéla que la sonnerie allait se déclencher. Avec lassitude, il attendit le signal comme une sorte d'exécution inéluctable ; il ‚prouvait une sorte de jouissance trouble à écouter les tic- tac additionnés de sa montre et de son réveil,  le laissa aller jusqu'au bout, puis brusquement ‚ écartant ses couvertures, il se jeta debout.

 

 

 

 

            Un quart d'heure plus tard, … table, le jeune ‚étudiant beurrait soigneusement du pain grillé souvent tout noirci par son imprévoyance ; dans la cuisine toute proche, sa mère fredonnait des "ah ah" qui aujourd'hui ne l'énervaient plus.

 

 

Il faisait si beau dehors, si beau qu'il faillit sauter de joie en se précipitant dans la rue à en cinq minutes, un vrai record, il rejoignit la gare, un long bâtiment sans réelle personnalité malgré‚ les écussons des principales villes du pays qui tentaient en vain de lui donner un caractère officiel. L'énorme horloge circulaire, situé en plein centre de la façade, lui parut sourire tant le soleil revêtait les objets d'un grand manteau de joie. Même le contrôleur, un grincheux perpétuel,  semblait avoir endossé une mine de fête.

 

 

            Une main se posa sur son épaule; se retournant surpris, il éclata de rire en reconnaissant un copain, Jean-Pierre, un grand dégingandé, type même du germain blond aux yeux bleus, ce qui ne l'empêchait pas d'être un parfait wallingant aussi passionné que fantaisiste.

 

 

            "Tu as lu le canard, ils veulent l'égalité à Bruxelles, ils exagèrent ! Bientôt, tu verras, il faudra parler flamand pour être balayeur de ru à Namur. "

 

 

            Ghislain pouffa : "Tais-toi une fois, j'en ai assez de tes histoires politiques, elles me cassent les pieds, si tu veux, regarde plutôt le soleil, le ciel bleu, c'est autrement important !

 

 

            Jean-Pierre haussa les épaules. Tu seras toujours le même, tu planes toujours en dehors du réel, pour toi les microbes comptent plus que les hommes."

 

 

            "Quai numéro quatre, Liège Vivegnies  affichait la plaque bleuâtre au pied de l'escalier crasseux. Le quai était couvert d'une foule brumeuse : des ouvriers moustachus s'interpellant familièrement en wallon, des étudiants plus ou moins chevelus et qui semblaient terriblement se prendre au sérieux. Il y avait aussi des employés plus sûrs d'eux qui se préparaient déjà à sortir leurs cartes et leurs lourdes plaisanteries.

 

 

            Ghislain supportait difficilement Jean-Pierre. Depuis un instant, son regard s'attardait sur une nouvelle affiche. Tiens, intéressant ! 50 % de réduction pour les étudiants vers Londres, Paris ; Il faudra voir cela pour les vacances.

 

 

            La voix nasillarde du haut-parleur de service annonçant l'entrée en gare du train provoqua de nombreuses vagues dans la foule, mais Ghislain  restait immobile comme pétrifié - "Tu viens à l'arrière avec les copains ?". Jean-Pierre le saisissait déjà par la manche, mais Ghislain se rebiffa. - "Vas-y si tu en as envie, je préfère aller devant !" -  Qu'est-ce qui te prend ? - "Excuse-moi, j'ai envie d'être seul pour réfléchir ce matin." - Et bien va cuver ta solitude !"

 

 

            Ghislain restait là immobile bousculé‚ de toutes parts

 

 

"Excuse-moi, j'ai envie d'être seul pour réfléchir ce matin." - Et bien va cuver ta solitude !"

 

 

            Ghislain restait là immobile bousculé‚ de toutes parts; ses yeux suivaient goulûment une voyageuse qui attendait sagement son tour de monter dans le compartiment...Un beau brin de fille, pas mal ! Pas simplement une fille aguichante, une allumeuse comme il y en avait tant, non une belle jeune fille, vêtue un peu courtement peut-être mais si élégante, si fière. Le garçon était médusé ; il fallait se décider ; se glissant gauchement entre une mémère mécontente et un petit gosse apeuré, il réussit à se faufiler derrière l'objet de son admiration. Sur la plate-forme, la fille hésita un instant, puis s'engagea résolument dans la direction du secteur "non fumeurs". Deux places restaient libres. Elle s'assit immédiatement à côté d'un beau gars d'une vingtaine d'années qu'elle salua cordialement. Lui s'assit gauchement entre deux femmes d'un certain âge qui le regardaient curieusement. Le cœur de Ghislain battait à tout rompre ; rouge de transpiration il se rendit tout à coup compte de son ridicule avec sa vielle mallette sous le bras ; il se leva alors lourdement pour la placer dans les filets.

 

 

Au moment où il reprenait sa place, un choc le précipita avant vers la fille, le train partait ... "Excusez-moi"- mais ce n'est rien, monsieur, souria la fille avec un léger accent étranger qu'il n'arriva pas à définir. Elle repris de suite sa conversation animée sur la révolution permanente et nécessaire, lui sembla-t-il, sans plus prêter attention; Mais Ghislain ne cessait d'imaginer sous le blouson vert de la jeune fille le jeune poitrine qui ondulait en saccade sous le coup de son émotion ; sa jupe rouge, retenue par une ceinture lui semblait provocante avec cette énorme boule suggestive, les jambes étaient racées; Tiens, elle ne porte pas de bas ; son regard s'attardait aussi aux ongles rouges, longs et pointus de ses pieds fins et déliés incrustés dans des sandalettes argentées... C'était un beau brin de fille: rien d'étonnant à ce que Ghislain  sentait son cœur s'emballer, son corps se raidir. Ca lui était déjà arrivé, bien sûr,  mais en ces temps de mode "impudique" comme disait sa mère, où les filles aguichantes ne manquaient pas, elle lui parut une figure d'exception. Pourquoi, il aurait bien eu de la peine à le dire. Cette fille le touchait bien plus que physiquement, son cœur plutôt que son corps semblait si droit.

 

 

La porte du compartiment s'ouvrit avec un "Messieurs dames vos billets ou votre abonnement, s'il vous plaît. Ces mots se voulant sérieux contrastaient avec l'allure de jeune gringalet du c contrôleur qui sans sa casquette bleue, serait passé totalement inaperçu.

 

 

Le marin secoué durement mit tout un temps pour retrouver un ordre de marche chiffonné  qui traînait au fond d'une des poches de sa vareuse, Le moine le tira d'une poche si mystérieuse qu'on aurait cru un prestidigitateur en pleine action ; quant au paysan, il avait glissé les trois tickets familiaux dans sa poche gousset, d'un air distant l'étudiant pacifiste fit le geste de sortir son abonnement, mais le contrôleur ne se contenta pas de ce simulacre; - "Ah  ce que vous êtes réglementaire", s'écria-t-il furieux ! -"Tu vois Nadine, ces jeunets se croient tout permis à

 

 

-"Tu vois Nadine, ces jeunets se croient tout permis à cause de leur uniforme... Le voilà, votre torchon ! " - Mais monsieur, je ne fais que mon métier et d'ailleurs montrez moi votre carte d'identité..."

 

 

Nadine pouffa en donnant un léger baiser à la joue de son compagnon;

 

 

- "Calme-toi, Richard,  Tu vois bien que Monsieur est fâché. Excusez-le, Monsieur, il paraît sauvage mais au fond c'est un brave gars et avec un délicieux sourire elle tendit son abonnement que le contrôleur regarda à peine en rendant à Richard ses papiers d'identité d'un air satisfait. Il avait eu le dernier mot, l'autorité était sauve.

 

 

Interpellé à son tour, Ghislain s'exécuta. Son doigt se glissa dans la poche revolver de son pantalon. D'un ait distrait il tendit une carte brunâtre toute chiffonnée que le fonctionnaire saisit avec dégoût. - Et bon Monsieur, vous le traitez bien mal votre abonnement." - "Qu'est-ce-que ça vous fait répondit avec insolent ce le garçon. Je l'ai payé régulièrement, il est lisible, alors foutez-moli la paix, s'il vous plaît  En face de lui Richard et Nadine riaient à gorge déployée et semblaient prêts à l'applaudir.

 

 

Devant cette hostilité le pauvre fonctionnaire recula et passa au compartiment voisin.

 

 

"Ah c es gens qui veulent faire du zèle, quelle poisse laissa tomber avec  mépris Nadine en regardant un instant Ghislain dans les yeux ; le garçon se mit à rougir, se troubla et regarda pour se donner contenance les hauts fourneaux d'Herstal qui défilaient sous ses yeux tout gris, tout lumineux, tout affairés. Ce fut à  ce moment que le drame se produisit.

 

 

Tout commença par une secousse un peu plus forte que celles qui presque depuis Namur faisaient cahoter la voiture ; c'est peut-être pour cette raison qu'au début on n'y fit guère attention?  "Ils feraient bien d'améliorer une fois pour toutes la qualité des voies", grommela avec mauvaise humeur le marin réveillé brutalement. "Depuis qu'on a entrepris les travaux d'électrification reprit le moine, oubliant ses dévotions,  les trains déjà si lents prennent un retard considérable, n'est-ce pas, Monsieur, dit-il, en s'adressant au père de famille en face d lui. Ce dernier ouvrit la bouche pour répondre mais il n'en n'eut pas le temps, un craquement formidable secoua la voiture qui se mit à tanguer en même temps que sa voisine de droite qui se mit à crier d'une voix aiguë. Ghislain la regarda avec surprise, il n'avait jusque là pas fait attention à elle et il n'avait rien perdu. Son cerveau fonctionnait à une vitesse effrayante, jusqu'ici pourtant il n'avait pas eu le temps d'avoir peur.

 

 

Quelques secondes qui durent une ternit  le cerveau du garçon fonctionnait  à pleins tubes et lui restituait en bref toute la saveur d'une existence contre laquelle hier encore pourtant il n'arrêtait pas de dégueuler sa rancœur. Ah, s'il pouvait survivre, tout serait tellement différent. Un craquement strident : " C'est sûr on déraille". Le vert du talus grandit démesurément tandis que la voiture se mettait à zigzaguer de plus en plus. Le garçon, rivé à la tablette, se rappela soudain avec une sorte de honte  la fille devant lui. Relevant la tête, il ne vit que deux yeux, ses bras s'agrippaient au cou de son compagnon qui ne lui prêtait pour sa part aucune attention. Le visage de la jeune fille ruisselait de sueur. Elle ne disait rien, elle attendait;;; ses narines étaient pincées. - "Elle ferait un beau cadavre attendrissant"

 

 

Tout à coup, il sursauta, les deux yeux d'un bleu quasi transparent, lui semblait-il, le regardaient intensément et il y lut un appel d'autant plus impérieux qu'il était muet. Partout pourtant autour de lui on criait. Le marin s'était couché de tout son long, le moine, plié en deux avait laissé tomber son bréviaire, les parents avec dignité faisaient bouclier autour de leur gosse et s'efforçaient de la calmer en le caressant. Le visage du père, tellement terne tout à l'heure, était comme transfiguré par le danger qui lui donnait comme une nouvelle dignité. Les yeux de Ghislain retrouvaient les yeux de Nadine, il ébaucha un sourire pour l'apaiser et il lui sembla qu'elle lui répondait.

 

 

Il ne put s'en assurer car la voiture venait de heurter le talus ; le choc fut terrible, un soulier de Richard s'écrasa avec un petit bruit mat dans les jambes de Ghislain qui sur le moment ne sut pas qu'il avait mal, car déjà renvoyé à toute allure vers la droite la voiture se mit à tournoyer sur elle-même en s'inclinant de plus en plus. Plaqué entre sa voisine qui se taisait enfin, évanouie sans doute contre la vitre, Ghislain ne perdait pas de vue sa vis à vis qui avait lâché les bras de son compagnon. Tout se déroulait à une vitesse extraordinaire, mais pour des raisons qu'il ne s'expliquait pas, il vivait tout au ralenti. Richard fut précipité sur le sol, un peu de sang se mêlait à ses longs cheveux ébouriffés, Nadine les bras tendus en avant fut jetée sur Ghislain. IL lui sembla qu'elle allait l'embrasser, sa blouse déchirée lui donna un air faussement provocant. C'était bien le moment d'y penser. Le garçon sentit tout d'abord un choc brutal en tentant de bloquer la jeune fille tout contre lui et ce choc devint presqu'aussitôt une douceur incroyable. Il n'en revenait pas de sentir tout palpitant contre lui le corps si souple qui peu à peu se détendit dans ses bras. Perdant toute retenue, Ghislain se mit à embrasser ce visage enfoui contre sa poitrine, mais alors un dernier choc plus violent encore les précipita tous deux d'un côté du compartiment à l'autre. Tout s'effaça alors en ses yeux. Il voulut crier mais un liquide gluant lui remplit la bouche, sa langue mordue lui faisait tellement mal. Seule son ouïe et son toucher continuait à fonctionner tant bien que mal. Il lui sembla même qu'il entendait chaque bruit avec une intensité jamais ressentie.

 

 

Son cœur battait à tout rompre se confondant presque avec celui aussi fou de la jeune fille. Il n'en revenait pas, en plein accident, au milieu de gémissements atroces, il ressentait presque une sorte de paix...mais cela ne dura guère car brusquement Ghislain ressentit une douleur violente dans la colonne vertébrale, une sorte de brûlure lui remonta vivement vers la nuque, atteignit son cerveau. Souffrir à ce point, il n'aurait jamais cru que ce fut possible, cela ne pouvait pas durer il allait crever comme un chien pour avoir suivi cette fille à l'avant du train. Il lui en voulait presque, la souffrance s'était mise entre eux, il était seul à présent et il allait sûrement mourir !!

 

 

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