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Publié par BALCHOY

 

 

 

 

M E U R T R I S S U R E S

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            Il en avait marre ! La pluie tombait drue et lui giflait le visage. A travers les arbres du boulevard, de misérables lumières tremblotaient aussi trempées, semblait-il, que lui. Un temps de chien !

 

 

 

 

            Il marchait rageur, inattentif aux rares passants et aux choses : un seul but mobilisait son cerveau paralysé‚ sous le front glacé‚ : la chaleur toute ouatée de sa piaule  "Encore cent mètres" Son pied heurta maladroitement la bordure du trottoir au moment de franchir la barrière poisseuse et  rêche qui donnait accès au jardin.

 

 

 

 

       "Ca y est, je l'ai encore oubliée murmura-t-il, en palpant fébrilement le fond de ses poches …  à la recherche d'une clé problématique.  "Bah, il n'y a qu'à… sonner !"

 

 

Le doigt demeurait insensible en pressant  la sonnette, mais seul le clapotis des gouttières restait perceptible. La fente de la boite aux lettres, dans laquelle il enfonçait le bout de son nez, lui livra une petite lueur qui se fit bientôt silhouette, puis pas traînants La porte s'ouvrit : "Comment, tu as encore oublié ta clé ! Quand donc feras-tu attention ?" Un baiser tiède lui mouilla les joues, tandis qu'il s'entendit répondre impatient : "Au diable cette clef ! Je suis trempé‚ jusqu'aux os à je vais me changer." - "Ne traînes pas fiston, le repas est pour tout de suite et n'oublie pas de te laver les mains"  Le reste des bons conseils maternels se perdit dans la cage d'escaliers qu'il grimpait … à toute vitesse jusqu'à la porte familière qu'il poussa brutalement se laissant tomber  sur son lit bas;  il se massa lentement le visage mouillé‚ et respira enfin un air de paix. Le garçon humait l'air familier façonné àson image, une odeur de formol, de produits pharmaceutiques qui s'identifiait … ses yeux … la sécurité retrouvée. Mais déjà on l'appelait d'en bas : "Ghislain, tu viens ? La table est mise!"

 

 

            Sautant de marche en marche, il fut vite … la salle … manger. La lumière y ‚tait si brillante qu'il cligna des yeux en y entrant; Une page de journal tendue à bras ‚tendus lui révéla que son père ‚tait déjà à table.

 

 

            "Bonjour PA  !" Le rite du baiser se déroula aussi froidement que d'habitude, tandis que ses frères et sœurs jacassaient joyeusement et se disputaient la parole.

 

 

            Assis, Ghislain vit passer un … un les plats du repas du soir, un potage verdâtre, des nouilles, bref rien de fameux. Il mangeait du bout des doigts insensible aux questions qui fusaient  de partout "Comment cela s'est-il passé à  l'unif?"

 

 

            Il s'entendit répondre mécaniquement : "Bien, rien de spécial, biologie, math, une cuisine exécrable au resto" quant tout à  coup sa mère, une personne bien enveloppée de quarante ans, le fit sursauter. Avec son air de couveuse, toujours en représentation, elle lui reprochait une fois de plus de mettre ses coudes … table.

 

 

            "Fous-moi la paix, maman, avec tes vieux principes, j'en ai assez !"

 

 

            Délaissant une assiette … demi-vide, le garçon s'en alla hausser le ton du poste de radio qui débobinait d'un ton monocorde les nouvelles ; il y ‚tait question de querelles scolaires, linguistiques sans oublier bien sûr l'extrême orient o- tout allait plus mal que jamais à

 

 

            La fin du repas lui tomba sous la forme d'un flot de reproches sur les jeunes d'aujourd'hui aussi ingrats qu'impolis, mais … nouveau il n'écoutait plus.

 

 

           

 

 

            Ghislain Mignolet voyait de dérouler en sa tête une enfance bourgeoise et calfeutrée, lui l'ainé d'une famille dite nombreuse - deux filles et trois garçons - une timidité‚ excessive, que la tourmente de 40-45 avait marqué‚ profondément, un adolescent renfermé‚ et complexé‚ médiocre au temps de la puberté plus brillant en fin d'humanités, puis, brusquement - il en était surpris lui-même, un universitaire inscrit en première candi … Liège. La biologie, il y a des années qu'il en rêvait, mieux en vivait, partagé‚ entre ses préparations microscopiques et toutes sortes de bestioles qui encombraient, empuantaient, aurait dit sa sœur Chantal, sa chambre au grand déplaisir de toute la famille.

 

 

            Déjà il y était de nouveau ; entrouvrant son porte-documents, Ghislain laissa s'écrouler sur sa table en désordre quelques piles de cours et de paperasses chiffonnées ; se baladant sur sa chaise, il ouvrit distraitement ses notes du jour, des formules d'analyses, de l'anatomie beaucoup d'ennuis pour quelques secondes d'intérêt; ses yeux glissaient rapidement sur sa petite écriture de "pattes de mouche" qu'il avait bien de la peine … relire. Mais bien vite, abandonnant cette lecture fastidieuse, le  jeune universitaire se laissa tomber sur son lit grinçant.  A quoi servait-il ? Tout le système de son enfance, une religion creuse, aussi abstraite qu'insipide, une ‚éducation réactionnaire où la certitude d'avoir  raison s'enracinait dans des principes moraux d'autant plus impératifs que rien ne les justifiait vraiment, sinon le poids d'une tradition déjà morte.

 

 

            D'un doigt impatient le jeune homme enfonça un touche de son poste de radio … porte du lit qui lui débita une musique fade. C'en ‚tait trop ! Il sauta sur ses jambes, accrochant au passage sa canadienne dégoulinante : déjà il dévalait les escaliers.

 

 

            "J'sors",  hurla la garçon … travers la porte-fenêtre qui le séparait du salon o- sa mère penchée lourdement sur son secrétaire Louis XVI notait soigneusement ses dépenses du jour.

 

 

            "Où vas-tu", lui répondit Madame Mignolet, plus nerveuse qu'inquiète par cette sortie nocturne cadrant si peu avec ses principes.

 

 

            "Je n'en sais rien, j'ai besoin d'air à"

 

 

            "Quelle mouche te pique, il pleut … torrent, viens plutôt passer la soirée avec nous. Essaye d'être un peu plus sociable."

 

 

            Ghislain n'écouta pas le reste du discours maternel qui se perdit dans le vent furieux que la porte d'entrée ouverte laissait envahir le corridor. A peine dehors, il s'immobilisa aveuglé‚ par la pluie battante, étourdi par le vent glacé‚. Il avait déjà envie de revenir sur ses pas, mais sa fierté‚ prit le dessus et il s'enfonça dans la nuit.         Une demi-heure durant, Ghislain fendit le flot glacé et piquant d'une pluie qui n'arrêtait pas de ruisseler le long des murs, des arbres, des poteaux et de tout son corps. Ses pas s'additionnaient les uns aux autres d'une façon mécanique, tandis que sa conscience restait figée sur une seule idée, le refus de tout y compris de lui-même avec sa bêtise et son angoisse devant la vie.

 

 

            "Mais qu'est-ce que je fais ici ! Inconsciemment ses pas l'avaient ramené‚ face … sa maison, pardon celle de ses parents ; sa clef, retrouvée cette fois, erra quelques secondes au fond de la serrure, puis tourna tandis que nerveux Ghislain attirait la porte … lui et se faufilait dans le couloir.

 

 

            "B'soir, je vais coucher !"

 

 

            "Qu'est-ce que tu as encore bouffé‚ ce soir, s'écria moqueusement sa sœur Chantal, dix huit ans, rivée … son magnétophone

 

 

            Ghislain sentit le dégout remonter en lui, se transformer en injure, mais à … quoi bon ?

 

 

           

 

 

            Lourdement il gravit l'escalier de bois, traversa les bras ballants le traquenard du palier plongé‚ dans l'obscurité‚ et soupira d'aise en se retrouvant lui-même dans ses meubles, sa couleur, son odeur, sa sécurité dans un monde hostile qu'il sécrétait lui-même autour de lui, tout en le haïssant.

 

 

            Ah, il y a encore cette interro demain : asseyons-nous ! Il faut la préparer; ses doigts feuilletaient rapidement le cours de math soulignait ça et là un passage clé; son cerveau enregistrait des quantités de formules qui s'enfonçaient tout aussi vite dans son inconscient.

 

 

            Tiens la radio ! Qu'est-ce que Moscou raconte, ce soir ? Le Kremlin sonnait minuit et la pieuse litanie rouge commençait déroulant en procession une série de couplets orthodoxes témoignant stupidement que Paris, New-york, Madrid étaient des villes spirituellement déjà conquises mais esclaves d'une dictature impérialiste rejetée par les masses.

 

 

            Le stylo enfoncé dans les narines, Ghislain ricanait écœuré par la propagande fanatique à  laquelle il ne pouvait opposer que la platitude de son éducation bourgeoise.

 

 

            22h 45 déjà,  un petit effort le hissa sur le rebord de la petite fenêtre. Passif, il regarda les quelques carrés de lumière qui se détachaient aux alentours. Une silhouette glissa tout à coup dans le cadre  étroit, c'était la chambre de Judith, une jolie blonde toute rebondissante de dix-huit ans ; Ghislain prudemment éteignit sa lampe. Retenant sa respiration, tout son corps se tendit sous l'effet d'un désir imprécis qui réussi à unifier sa conscience si nébuleuse, ce soir-là Son imagination s'évertuait à  compléter la pauvreté de sa vision  en déshabillant mentalement l'ombre fugitive qui bientôt disparut. Un point lumineux, qu'il ne cessa de fixer jusqu'à ce que ses yeux fatigués commencent …à picoter lui révéla que la fille devait s'être couchée;  il était temps d'en faire de même; Un petit tas de vêtement tomba en vrac à  ses pieds, ses longues mains se courbèrent pour ramasser le tout en boule sur le bureau. Les draps dans lesquels il s'enfonçait étaient glacés. A nouveau son imagination prolongea maladroitement en son cœur et en son corps son rêve de tout à  l'heure.

 

 

            Toute la chambre se mit à tourbillonner autour de lui et il s'abandonna.

 

 

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