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Publié par BALCHOY

Incapable de réagir, Ghislain lui répondit en ouvrant la bouche à la manière d'un bébé prenant sa panade.
L'infirmier par deux reprises lui enfonça dans la bouche une pleine cuillère à soupe de ce liquide aussi glauque qu'infect qu'il lui fallut bien avaler à contre coeur, puis il déposa sur son lit le plateau du déjeuner avant de se retirer sans un mot avec ses compagnons.

Ghislain réussit péniblement à avaler un croissant ainsi qu'à boire une petite tasse de café au lait.
Puis il déposa par terre le plateau devenu inutile et gênant à même le sol avant de se recoucher pour tenter de retrouver le sommeil. Toute la pièce à nouveau se mit à tournoyer lentement en sa tête.

La voix monotone et grinçante du magnétophone avait repris ses diatribes.
Il lui fallut près d'une heure pour sombrer dans un sommeil aussi agité que fréquemment interrompu.

     -"Alors, grand paresseux, il est temps de vous lever !"

Ghislain crut un instant que la voix qui le dérangeait était le prolongement d'un rêve et il tenta de s'enfoncer plus profondément dans le sommeil, mais une main vigoureuse le secoua avec force et le força à s'asseoir sur le lit.

En se frottant les yeux encore écarquillés, il découvrit à travers les baies la lumière vive propre au soleil d'hiver, mais elle ne lui procura cette fois aucune joie.

Rejetant ses couvertures en désordre devant lui, il mit avec précaution un pied sur terre - il se sentait encore si faible - il se tourna vers le frère des relations extérieures qui le regardait un peu narquois.

Jetant un regard gêné sur son pyjama, il eut un sursaut de révolte, un dernier reste de dignité peut-être dans sa déchéance progressive.

     -'"Permettez, frère, que je m'habille seul. Vous n'avez pas à craindre que je prenne la fuite. Vous le savez, j'en suis tout à fait incapable."

     -"Allez, frère, nous sommes entre hommes. Ne me dites pas que vous n'avez pas connu de pareilles situations au service militaire. Allez, dépêchez-vous, nous sommes pressés, votre amie est déjà prête depuis tout un moment."

Ghislain n'osa pas lui répliquer, qu'objecteur de conscience, il n'avait pas fait son service militaire. L'autre en aurait fait un objet de plaisanterie malgré le "pacifisme" affiché de la communauté.

Après un très bref passage à la salle de bain, il enfila gauchement son slip de la veille, un pantalon pas trop fripé qu'il trouva dans sa valise et pour terminer, un pull jacquard qui lui plaisait beaucoup.

Brusquement il se rappela qu'il allait revoir Marthe et dans la griserie de ce jour, ce fut pour lui comme une bouffée d'optimisme qui le poussa vers la porte d'entrée.

Son amie, escortée elle aussi par deux "malabars" l'attendait à la porte de sa chambre. En la voyant, il eut comme l'impression qu'on lui enlevait comme un poids sur le coeur. Ils s'embrassèrent avec effusion.

     -"Dis, Ghislain, dis-moi si tu as passé une bonne nuit, je me sens si faible, je n'arrive plus à aligner deux idées de suite, c'est à peine si j'ai un souvenir vague de ce qu'était, il y a un mois ou deux, ma vie. C'est pas normal tout ça, qu'en penses-tu ?"

     -"Je ressens à peu près le même malaise que toi. Vivement qu'on en finisse, car je sens que je ne serai pas capable de supporter longtemps une telle situation !"

     -"Allons, dépêchons-nous, Messieurs-Dames, s'écria d'un air agacé, le frère des relations extérieures. Encore un peu de patience, ce soir vous connaîtrez tout sur votre mission et vous commencerez à ressentir les effets positifs de votre cure. Je suis sûr que dans quelques jours, vous me remercierez."

Une fois de plus, ils retournèrent au grand auditorium où il leur fallut tout d'abord écouter en silence une longue diatribe sur l'ennemi à abattre. Le commentateur ne mettait plus de gants cette fois. On parlait de "bête immonde" à abattre et, le plus curieux, c'est que Ghislain éprouvait de plus en plus de peine à se différencier de ce discours vengeur qui peu à peu devenait "sien", sans pourtant qu'il y mit de la volonté.

De temps à autre il jetait un regard en biais sur sa compagne. Apparemment, elle suivait l'émission aussi passivement que lui et manifestement sans agressivité.

Pendant une sorte de court entracte, le frère infirmier vint leur apporter leur "potion" qu'ils avalèrent cette fois sans rechigner.

Un observateur impartial, en les regardant tous deux, n'aurait en rien reconnu les deux joyeux amants qui sillonnaient Liège, il y avait à peine quelques semaines. On aurait cru deux malades psychopathes tant leur visage à tous deux, hébétés et fatigués, avaient perdu toute vivacité.

(à suivre)


Yvan Balchoy
balchoyyvan13@hotmail.com
http://poete-action.ultim-blog.com

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