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Publié par BALCHOY

C'est là son erreur, car le paradis du Christ n'est pas un simple retour à la pureté originelle. Pour vivre ici-bas, la joie primordiale, il faut vaincre le temps et se hisser jusqu'à l'éternité de l'instant. L'épilepsie, dont le Prince est atteint, lui offre, croit-il,  cette expérience extraordinaire. Dans les secondes qui précèdent immédiatement la crise, son cerveau s'embrase et ses forces vitales prennent un élan prodigieux. Une clarté intense pénètre son esprit et son coeur. Alors toutes ses émotions, tous ses doutes, tous ses soucis se calment ; tous ensemble, ils se fondent dans une souveraine sérénité faite d'harmonie, de joie lumineuse et d'espérance à la faveur de laquelle sa raison se hausse jusqu'à la compréhension des causes finales. (1)

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(1) L'Idiot, page 274-275
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Cette fulguration de la conscience lui procure une telle exaltation et une telle jouissance qu'il serait prêt à donner toute sa vie pour la seconde où il le ressent, car cet instant vaut réellement toute une vie.

Peu importe que cette durée "objective", soit mesurée instrumentalement, en fait la réalité de la sensation efface le temps puisqu'elle surpasse en un sens tout ce qu'il pourrait offrir.

En même temps que le doute, c'est le mal lui-même qui disparaît, volatilisé, emporté avec le temps dans ce tourbillon de bonheur.

     -"Qu'importe mon malheur, si je me sens la force d'être heureux? Je ne comprends pas, sachez-le, qu'on puisse passer à côté d'un arbre sans éprouver à sa vue un sentiment de bonheur, ou parler à un homme sans être heureux de l'aimer... Les paroles me manquent pour exprimer cela ... Combien de belles choses nous voyons à chaque pas, dont l'homme le plus dégradé ressent la beauté ? Regardez l'enfant, l'aurore du Créateur, regardez l'herbe qui pousse, les yeux qui vous contemplent et vous aiment." (2)

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(2) L'Idiot, page 674
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C'est très justement que le Prince situe le paradis au-delà de tout concept temporel, mais il a tort en revanche de transposer dans le temps et le monde matériel la vision divine que lui procure son extase.
Il s'abandonne à un optimisme excessif. (3) Si le présent le déçoit en autrui ou dans la réalité, il reste sûr au moins de l'avenir :

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(3) Non que lui-même se croie parfait et ignore la réalité du mal, mais, un peu trop facilement, il le croit annihilé à partir de sa sensation subjective d'harmonie.
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croyant en toutes circonstances à la bonne volonté humaine, il s'imagine capable de faire participer chacun à son bonheur personnel, dont il oublie le caractère subjectif équivoque. L'évasion de l'univers temporel reste un don positif et exceptionnel dans la vie terrestre. Tous les épileptiques ne se retrouvent pas affermis dans leur foi au sortir de leur crise. Mychkine révèle l'idéal, mais non le chemin à parcourir pour l'atteindre. Ses rencontres avec les réalités matérielles échouent lamentablement. Dostoîevski, semble-t-il, a voulu symboliser ce heurt incessant par la célèbre épisode du bris d'un vase chinois lors d'une réception en brillante société. Un pressentiment insurmontable avait en effet averti le Prince qu'il laisserait tomber cet objet précieux quoi qu'il fasse pour conjurer le malheur ; effectivement c'est ce qui se produit ; il eut beau s'écarter de l'endroit fatal ; emporté par le feu de la discussion et les échanges "d'idées", il finit par jeter à terre l'objet précieux.

Son inadaptation terrestre a des conséquences plus graves ; elle lui rend impossible tout amour véritable. La seule affection qu'il semble capable d'éprouver envers autrui est cette pitié commisérative qui ne suffit ni à réconforter ni à sauver. C'est ce que lui fait remarquer Hypolyte, ce jeune homme phtisique, se sachant à la veille de sa mort, que Mychkine tente envain de tirer du désespoir:

     -"Le prince prétend qu'il faut s'incliner et obéir sans raisonnement, par pur sens moral, et que cette docilité trouvera récompense dans l'autre monde. C'est trop ravaler la Providence à nos idées." (4)

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(4) L'Idiot, page 504
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