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Publié par BALCHOY

Une fois arrivés à la ferme, ils se rendirent tous deux à la porcherie où ils préparèrent l’alimentation des quatre porcs qui se préparaient goulûment à servir à leur manière la Communauté.

En pleine action, Ghislain vit passer devant eux sur un petit transporteur électrique une dizaine de ces caisses qu’il avait observées à l’entrée. Feignant la naïveté, il interrogea son compagnon :

    -« Dis, frère, ces caisses m’ont l’air bien rigides pour contenir de la nourriture pour bétail. »

    -« Chut, cette marchandise n’est pas destinée à la ferme, elle est simplement entreposée dans un silo qui n’a d’agricole que son aspect extérieur ; dedans tout est bétonné et la porte qui y donne accès est blindée. Il n’est pas de bon ton de s’interroger sur la nature de ce qu’on y stocke. Officiellement, ce sont des produits chimiques destinés au frère « Intelligence lumineuse » qui, parait-il, s’efforce de trouver une énergie douce pour remplacer l’essence et les hydrocarbures. Ce qui est sûr, c’est qu’à part le frère chimiste et deux ou trois autres, personne n’a jamais mis le bout de son nez dans ce fameux silo. »

Passionnant, se dit le frère Jacinthe, il faudra que j’aille ce soir y jeter discrètement un petit coup d’œil.
Contrairement à ce qu’on lui avait dit, personne ne vint le chercher avant le repas commun où, à sa grande stupeur, il revit Cholenka, alias « Fleur écarlate » assise presqu’en face de lui.

D’un air un peu gêné, il lui sourit et en le regardant droit dans les yeux, elle lui rendit son salut d’un petit geste de la tête.

Une jeune sœur ânonnait péniblement les recommandations du Grand Maître : il y était question des moyens à mettre en œuvre pour réaliser cet esprit pacifiste qui allait enfin supprimer guerres et conflits de notre planète. Contrairement à Gandhi et aux autres idéalistes qui spéculaient sur la bonté foncière de l’homme, le fondateur de « FLEUR DE LOTUS » recommandait à mots couverts de lutter « à armes égales » avec des adversaires foncièrement mauvais.

Bien entendu la violence larvée du message était saupoudrée de maximes pseudo-spirituelles qui en masquaient le contenu corrosif.

Ghislain admira la pédagogie adroite des maîtres à penser de cette si étrange fraternité. Quatre vingt dix pour cent de maximes douçâtres destinées à faire avaler inconsciemment le vrai contenu violent qu’on digérait peu à peu sans s’en rendre compte. Ainsi un pacifiste sincère devenait peu à peu un fanatique d’autant plus dangereux qu’il se croyait sincèrement toujours adepte de la non-violence.

A la fin du repas, un frère demanda à Ghislain d’aller faire la vaisselle ; à l’office, il retrouve Marthe-Cholenka et s’installa à sa droite pour essuyer les couverts qu’elle lui tendait sitôt après les avoir plongés dans l’eau chaude.

A part, deux ou trois paroles purement techniques, sur la qualité du détergeant, elle ne lui dit rien, mais il lui sembla que ses yeux – il ne se lassait pas de les admirer -  ne cessaient de le fixer avec tendresse.

Quand le service fut terminé, Ghislain ne put s’empêcher de lui murmurer à l’oreille – il fut surpris de son audace – "Marthe, je t’aime, il faut absolument qu’on se voie vite, essaye, demain matin, après le déjeuner."

Le regard de la jeune femme qui s’illumina un instant tandis que son visage qui  s’inclinait imperceptiblement, fut sa seule réponse, puis, lui tournant le dos, elle quitta la pièce.

En se retournant, Ghislain aperçut le frère hôtelier qui le regardait fixement. Sans doute avait-il été témoin de l’échange muet entre Marthe et lui.

Tant pis, se dit Ghislain, qu’il pense ce qu’il veut, demain, finie la comédie ! Je dirai à ces pseudo-pacifistes ce que je pense et je les sommerai de laisser partir librement Marthe, sans quoi j’irai porter plainte pour séquestration auprès des autorités judiciaires.

Sûr de lui, il interpella l’hôtelier avec un brin d’humour et pas mal d’audace :

- »Que dois-je encore subir ce soir pour me rendre digne de faire partie de votre famille spirituelle ? »

A son étonnement, l’autre haussa les épaules :

- »Ce soir, profitez de votre liberté, demain sera une journée dure et décisive. Je crois qu’une bonne nuit vous fera le plus grand bien. Bonsoir. »

Le ton glacial de ce dernier mot parut à tort ou à raison lourd de menace au biologiste namurois qui se retira en sa chambre.

Il la trouva vide heureusement et en profita pour se replonger dans son Simenon qui lui fit oublier quelques instants le tragique de sa situation.

Quand il en eut assez, il referma son livre, éteignit la lumière et s’endormit aussitôt.

Un bruit bizarre le réveilla au cœur de la nuit ; un coup d’œil à sa montre lui révéla qu’il était près de deux heures du matin. Il pressa l’interrupteur du chevet de son lit, mais sa lampe de chevet ne s’alluma pas.

    -« Pardon, frère, peux-tu allumer ? Il se passe quelque chose d’étrange. ?

Tout en posant cette question, Ghislain en comprit l’incongruité. Son voisin de lit n’arrêtait pour ainsi dire pas de ronfler ; pourtant cette nuit, aucun bruit de respiration ne se faisait entendre dans la chambre.

Il se leva, faisant attention à ne pas heurter de chaise et tendit les mains en aveugle vers le second lit de la pièce ; au bout de deux ou trois pas, il dut se résoudre à l’évidence : il était vide !

Brusquement, le rideau de sa chambrette se souleva et deux silhouettes massives se dirigèrent sans un mot vers lui.

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