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Publié par BALCHOY

Que lui reste-t-il de cette fameuse « maitrise de soi » dont il était si fier ? Tikhone s’efforce bien de sauver du désespoir cette âme orgueilleuse en l’incitant à la vraie humilité ; il lui conseille dans cette perspective de renoncer à une autocritique si suspecte. Mais Nicolas n’est plus capable d’un tel revirement. Il repousse l’idéal chrétien que lui propose l’évêque, car il ne veut ni d’ailleurs ne peut accepter de recevoir d’un autre que lui-même le pardon. Ce n’est pas qu’il dédaigne ce pardon, mais il veut l’assumer pour son propre compte. Il se charge même de fardeaux intolérables et recherche des souffrances démesurées pour s’en emparer. Mais tous ces efforts sont stérilisés par l’orgueil méprisant qui les anime. Il oublie en effet que le seul pardon qui puisse effacer l’amertume de la faute suppose le rétablissement de la communauté avec autrui.

Pour l’obtenir, il faut considérer l’autre comme intéressé par l’acte regretté, ce n’est que lorsque cette autre offre, en connaissance de cause, son amitié au pécheur que celui-ci acquiert la certitude du pardon. Pour être pardonné, il faut donc consentir à autrui, le reconnaître comme solidaire de soi et s’ouvrir à lui :

 

            -« Ce qu’il vous faut, c’est l’humilité et l’humiliation. Il faut que vous ne méprisiez pas vos juges mais que vous ayez confiance en eux… C’est alors que vous les vaincrez et les amènerez à vous par l’exemple et vous vous unirez à eux dans l’amour. » (1)

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Les démons, page 743

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L’orgueil démoniaque  de Stravroguine ne voit dans les autres que des intrus et des ennemis en puissance. Aussi est-il incapable de se pardonner, c'est-à-dire de croire en la possibilité réelle de ce pardon auquel il aspire, incapable aussi dès lors de se renouveler moralement. L’hostilité qu’autrui lui inspire recouvre en son cœur une haine inconsciente de soi, de sa personne et même de la vie sous sa forme la plus universelle ; il refuse en est tout  ce qui est. L’être en effet, la vie issue de la Divinité tout cela est profondément un en Dieu au-delà des variations terrestres ; le rejet métaphysique d’une partie du cosmos entraîne en fin de compte le rejet de sa totalité. Le consentement doit embrasser la réalité totale, sous peine de recéler en sa profondeur latente un refus larvé qui le ronge peu à peu de l’intérieur et finit par le détruire.

Rien de surprenant en conséquence à voir Stravroguine tourner son sentiment de dégoût ontologique vers Celui qu’on dit être la cause suprême de chaque réalité, Dieu,  et plus encore vers le Christ et son idéal de pardon mutuel des offenses.

S’il aurait pu lire parfaitement en lui-même ; Stravroguine se serait sans doute étonné de la vraie portée de son refus qui le vise lui-même bien plus que l’Homme-Dieu. La véhémence de sa haine est si grande qu’elle va se transcrire symboliquement :

 

            -« Stravroguine prit sur la table un petit crucifix en ivoire, se mit à la faire tourner entre ses doigts et tout à coup le brisa en deux. » (2)

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Les démons, page 731

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En accomplissant son geste sacrilège, n’exprime-t)il pas tout autant son aversion envers sa propre personne, sa soif d’autodestruction que son refus de vivre conformément à cette loi d’amour si accordée à la condition déiforme de l’homme ?  (3)

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(3)   Notons que Stravroguine dérive de « stavros » en grec, croix, ce qui rend ici la valeur du geste symbolique plus évidente qu’il ne paraît au premier abord.

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Aussi la désintégration personnelle atteint-elle chez lui une ampleur exceptionnelle. La force de sa liberté inutilisable écrase et dédouble sa personnalité au lieu de la servir. La débauche, puis l’héroïsme, le dévouement aux autres, puis de nouveau l’égoïsme occupent alternativement le prince. Pourquoi s’arrêterait-il ici plutôt que là, si tout se vaut.

Tout engagement, en, hypothéquant son avenir est un risque fatal pour sa liberté. Aussi demeure-t-il le plus souvent dans l’oisiveté, même s’il lui arrive d’accomplir parfois de vastes et grandes actions. Le dualisme de son cœur se traduit à travers son comportement. Tout en lui est mensonger. Son visage est beau, mais d’une beauté si équivoque qu’elle repousse et engendre méfiance et effroi.


 

 

 

 

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