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Publié par BALCHOY

Mais pour accéder à cette liberté, il faut vaincre la nécessité atroce de la mort en devenant indifférent au fait de vivre ou de mourir. Celui qui veut donc parvenir à la forme suprême de liberté doit avoir le courage de se tuer pour transformer en acte libre et volontaire la peur de la mort qui contraint l’homme à aliéner son essence divine. Jusqu’à Kirilov, l’histoire du monde n’est qu’un mensonge permanent, grâce auquel l’homme invente Dieu par lâcheté pour vivre sans se tuer. L’homme a préféré une vie triste et mesquine en projetant ses espoirs dans un avenir heureux hypothétique, préférant l’idée de Dieu à une liberté si encombrante. Certes un vrai athée n’aurait nul besoin de se tuer.

Mais il en faut absolument un qui se tue pour commencer et pour prouver que l’homme est capable de vaincre la nécessité de la mort. » (1)

 

(1)   Les démons, page 649

 

Afin de pouvoir agir en toute lucidité et en toute liberté, chacun peut faire à présent qu’il n’y ait point de Dieu et qu’il n’y ait même plus rien que ce qu’il veut. On dira peut-être que les suicides sont nombreux dans l’histoire, mais jusqu’à Kirilov, personne ne s’est suicidé pour ce seul motif : tuer la peur de la mort, personnalisée sous le concept de Dieu. Lui est le tout premier qui se refuse à inventer Dieu et qui se suicide pour tuer l’idée de Dieu et ainsi libérer définitivement l’homme en prouvant que lui-même est dieu parce que maître absolu de son destin. Quand aura disparu la notion de Dieu, commencera pour l’humanité une ère nouvelle sous le signe d’un homme nouveau déifié. L’histoire se divise désormais en deux périodes bien tranchées : du gorille à l’anéantissement de Dieu et de la déification de l’homme à la transformation physique de son être et de l’univers (2)

(2)   Les démons, page 122

Cette existence nouvelle se caractérisera par l’absence de tout mystère et de toute transcendance. Tout y sera « bon » pour autant que cette qualification, liée à l’éthique, ait encore un sens, une fois privé de toute référence à son antithèse, le mal. La prière, par exemple,  ne sert plus que la prise de conscience de l’être dans sa réalité brute.

 

            -« Voyez cette araignée (3) qui grimpe au mur. Je lui suis reconnaissant de ce qu’elle soit là (4)

 

(3)   Le thème de l’araignée, symbole de l’enfer et des réalités sataniques est assez fréquent dans l’univers dostoïevskien ? C’est une « petite araignée rouge » qui va rappeler à Stavroguine son forfait, le viol de la petite Matriocha, et l’impossibilité où il se trouve de l’oublier. (Les démons page 730)  Dans « Crime et Châtiment » le sinistre Svidrigaïlov définit ainsi l’éternité : « Nous nous représentons toujours l’éternité comme une idée impossible à comprendre, quelque chose d’immense. Mais pourquoi en serait-il nécessairement ainsi ? Et si, au lieu de tout cela, il n’y a, figurez-vous qu’une petite chambre comme qui dirait une de ces cabines de bain villageoises tout enfumés, avec des toiles d’araignées dans tous les coins : la voilà l’éternité. » (Crime et châtiment, page 343. Ne rejoint-on pas ici la pensée de J.P. Sartre dans Huis-clos.

(4)   Les démons page 252.

Kirilov est persuadé que par son suicide et son « sacrifice » il va enseigner, en nouveau Messie, la bonté ontologique essentielle du cosmos, l’inexistence du mal et ainsi  mettre fin à l’histoire. Stravroguine lui rappelle à ce propos que le Sauveur qui divise en deux l’histoire et promet aux hommes la déification, est déjà venu et qu’il a payé de sa vie son enseignement. Mais ce n’est pas ce salut-là que veut Kirilov. Pour bien exprimer son refus, il retourne le titre divin et affirme sa foi personnelle dans le dieu-homme, qu’il veut mettre à la place de l’Homme-Dieu. A la religion de l’amour, il veut substituer celle de l’arbitraire.

On peut toutefois se demander si vraiment l’ingénieur est uniquement dans le sillage de cette déduction logiquequi, de la peur de la mort, le conduit au suicide froid et prémédité. Lorsqu’il lui arrive de laisser parler son cœur, un tout autre Kirilov apparaît. « Dieu est nécessaire, donc il doit exister » (5) Ce besoin de Dieu lui est source d’intolérables souffrances : « Dieu m’a tourmenté toute ma vie » car il se heurte à la froide logique d’une raison qui répond : « « Dieu n’existe pas et il ne peut pas exister. » (6)

(5)   Les démons, page 645

(6)   Les démons, page 645

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Yvan Balchoy
balchoyyvan13@hotmail.com
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