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Publié par BALCHOY

Quelques instants plus tard, assis tout près l’un de l’autre, comme s’ils avaient peur de se perdre, tous deux dévorèrent à belles dents un excellent diner.

Après quelques banalités, sur la politique, ils se remirent à discuter art et littérature.

Marthe lui parla d’une rencontre franco-belge dans les Ardennes où elle comptait exposer une œuvre difficile sur la fraternité universelle. Elle avait commencé à tailler un bloc de marbre mais ne savait si le personnage qui allait jaillir de la pierre serait masculin ou féminin ou même un adulte ou un enfant.

 

            -« Tu vois, Ghislain, je sens au bout de mes doigts comme un appel, mais quand je tente d’imaginer avec mes yeux ce que j’ai l’impression de toucher avec mes doigts, c’est le cirage complet. »

 

            -« Dis-moi, Solange, est-ce tellement important de voir avec tes yeux ce que tes mains pressentent si bien ; je suis sûr que dans le passé tu as déjà connu ce genre de situation. Comment en es-tu sorti ? »

 

            -« Tu as raison, c’est quand je réfléchis le moins à ce que je fais, que je m’exprime le mieux en mes œuvres. »

 

Brusquement Ghislain réalisé qu’il venait d’appeler Marthe du prénom de Solange sans qu’elle le corrige, étrange !

Mieux vaut, pensa-t-il,  ne pas attirer son attention sur cette résurgence de son amie d’hier sous les traits de celle d’aujourd’hui. D’ailleurs avait-elle vraiment prêté attention au prénom qu’il avait utilisé en sa dernière question ?

Il préféra aborder avec prudence la question des messages anonymes qu’il avait reçus. En l’écoutant raconter ce qui s’était passé au Signal de Botrange, la jeune femme blêmit et se tordit les mains.

 

            -« L’imbécile, le gradin, murmura-t-elle d’un air furieux. Il n’a pas compris que le jour où il a voulu que je sois sa « chose », il m’a perdue pour toujours. Je ne peux rien te dire de plus, Ghislain, sous peine de ranimer un passé menaçant, mais, je t’en prie, fais attention ! Sa jalousie pourrait le mener au crime. Je vais tenter de le raisonner, mais j’ai bien peur de perdre mon temps. N’essaye surtout pas de le rencontrer. Ce serait ta perte et j’ai tant besoin de toi. Et elle alla se jeter dans ses bras en pleurant.

Un quart d’heure plus tard, accompagné de Marthe, Ghislain sûr de lui, se rendit à l’endroit où il était persuadé d’avoir laissé sa voiture.

Mais lorsqu’il parvint au petit parking, il dut bien se rendre à l’évidence : sa Toyota n’était plus là.

Dans le dédale de la cité, bâtie autour de l’ancien couvent, une heure durant, ils parcoururent places, rues, avenues, impasses, allées, se précipitant sur tout c e qui de loin ou de près ressemblait à un parking. Aucune trace nulle part de son auto !

Ils interrogèrent des passants et des riverains sur tous les parkings de la cité, Marthe alla même chercher le concierge de son immeuble qui lui indiqua à tout hasard du doigt un petit bosquet situé à deux pas ; ils s’y précipitèrent et, miracle, retrouvèrent entre une haie et un mobil home la voiture qui les attendait sagement sui ce n’est que du pneu avant droit crevé sortait la lame d’un cutter qui n’était certainement pas venue là toute seule.

Le biologiste se contenta de hausser les épaules d’un air fataliste tandis que son amie s’emportait :

 

            -« Le salaud, il ne recule décidément devant rien pour parvenir à ses fins. S’il croit me séduire par sa jalousie criminelle, il verra bientôt de quel bois je me chauffe ! Je sais comment lui rabaisser son caquet. Pardonne-moi, copain, ces ennuis que je te cause bien involontairement ; Mais maintenant, trop, c’est trop ! Il va payer !

Le ton de la jeune femme était déterminé et glacial. Etonné par cette facette nouvelle du caractère de son amie, Ghislain la contemplait avec étonnement comme si cette nouvelle Marthe lui faisait un peu peur. Pourtant il ressentit en même temps comme un soulagement de découvrir en elle un être à la volonté trempée, bien décidée de ne pas laisser à d’autres le soin de prendre sa vie en charge. Il sentait confusément qu’il avait besoin d’une femme capable de lui résister et du même coup de lui apporter cette différence tonique qui seule atténue notre solitude congénitale.

A deux, ils eurent vite faits de remplacer le pneu et se rendirent dans le vieux Liège. Ghislain savait bien qu’ils se rendaient rue du Pont-en-l’isle qui lui rappelait tant de souvenirs brûlants.

Quand Marthe le fit arrêter en face d’un petit café vieillot,  Ghislain reconnut de suite le « café des pécheurs » que les vingt dernières années n’avait pas vraiment rajeuni.

En face, à la place de l’élégant « Fond de bouteille » à la façade si typique, se dressait une friture sans originalité dont l’enseigne « Au petit coin » exprimait bien l’évolution survenue.

La coïncidence était plus que troublante et le cœur de Ghislain s’emballa.

Tandis qu’ils traversaient la route pour se rendre là où il revoyait, comme si ça datait d’hier, cette fameuse nuit où son enfance avait basculé de l’autre côté de la barrière.

Marthe lui expliqua que le « petit coin » était en fait une petite antenne culturelle.



Yvan Balchoy
balchoyyvan13@hotmail.com
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