C'est une pépinière d'un genre nouveau, aux allures de petit paradis, que Pierre Barbieux, 44 ans, a implanté à Rhode-Saint-Genèse. Jujubiers, kakis, asiminiers, gojis, argousiers, cornouillers, camérisiers, nashis, kiwaïs et vignes "interdites"... On trouve ici des arbres, des lianes et des arbustes peu connus, aux consonances exotiques, testés et approuvés sur une parcelle de presque 2 hectares.

"Ce qui nous intéresse, c'est de pouvoir expérimenter, explique le propriétaire des lieux. Sur les systèmes de production, mais aussi sur les espèces et les variétés. On n'imagine pas tout ce qu'on peut cultiver sous notre climat. Tout n'est pas possible, mais il y a beaucoup plus de choses possibles qu'on ne l'imagine. Chez les particuliers installés dans des zones de microclimat ou en ville, on peut réaliser des petits miracles. Si l'endroit est bien ensoleillé et protégé par des murs, il est tout à fait possible de faire pousser des citrons, de la grenade ou des kakis dans le centre de Bruxelles."

L'arbre comme catalyseur

Cette pépinière est née d'un fameux virage professionnel. Originaire de la région de Nivelles, Pierre Barbieux arrive à Bruxelles pour étudier les relations publiques. Au début des années 2000, il se lance dans le référencement des hôtels sur Internet. Et ça marche ! Son site se hisse parmi les premiers sur Google. Il décide de s'associer avec les quatre premiers classés. Et puis ils vendent. "On était petits, on ne voulait pas grandir", explique-t-il. Leur boîte sera rachetée plus tard par TripAdvisor. Parallèlement à ses projets sur Internet, Pierre Barbieux multiplie les projets dans l'Horeca avec des associés. Ils créent le Kokob, restaurant éthiopien au centre de Bruxelles, le bar à gin De Haus à Ixelles, ils reprennent l'Amour Fou...

 
Pierre Barbieux, DR
Pierre Barbieux © DR
 

Mais à un moment donné, Pierre Barbieux sent que sa santé vacille : "Les soucis, le stress, ça m'avait usé. J'étais malade, mais j'ai mis du temps à le comprendre. Il fallait que j'arrête de stresser, que je mange mieux..." Il se penche alors sur les méthodes qui permettent de booster l'immunité, sur la nutrition et sur la manière dont nos aliments sont produits. "J'avais toujours été intéressé par la nourriture et le milieu agricole, mais là je me suis vraiment plongé dedans."

Au cours de ses recherches, il découvre l'agroforesterie. "C'est un domaine très vaste, qui varie en fonction des pays et des continents, explique-t-il. En Europe, on parle d'agroforesterie quand on plante des lignes d'arbres pour le bois d'oeuvre ou, plus rarement, des bandes d'arbres fruitiers tous les 15 mètres dans un champ de céréales ou de pommes de terre ; alors qu'au Brésil, il s'agit plutôt de cultiver la forêt. Mais le principe de base reste le même : utiliser l'arbre comme élément catalyseur, comme lien, pour la fertilité, l'autonomie, la pérennité, les relations air-sol, la nourriture des animaux, en essayant de trouver les meilleures complémentarités... L'agroforesterie, c'est de la plantation de forêt. Cela permet de stocker énormément de carbone et de produire de la nourriture de manière pérenne. C'est un beau challenge."

 

Terrain de jeu

"Je suis devenu passionné au moment où j'ai intégré des données de survie personnelle, mais aussi quand je me suis interrogé sur notre avenir en tant que société. A un moment donné, tu bascules et tu ne peux plus revenir en arrière. Qu'est-ce que tu peux faire pour essayer de changer les choses ?" Pierre Barbieux va se former en Angleterre avec Martin Crawford, fondateur et directeur de l'Agroforestry Research Trust, créateur de plusieurs forêts-jardins. Mais aussi avec le scientifique suisse installé au Brésil Ernst Gotsch, connu pour avoir transformé des centaines d'hectares désertiques en forêt tropicale nourricière, qui produit notamment des fèves de cacao réputées.

 

En 2015, avec l'argent rapporté par ses anciens projets et la vente de plusieurs restaurants, Pierre Barbieux achète un terrain, afin de mettre en pratique les connaissances théoriques accumulées. 3 hectares au total, dont presque 2 cultivables, sur lesquels il travaille à temps plein depuis trois ans. "L'idée de base, c'était d'avoir un jardin d'Eden où planter de nombreuses espèces et variétés différentes", retrace-t-il. Les deux premières années, il y plante plus de mille pieds, chacun d'une variété différente, répartis en bandes fruitières où plusieurs strates verticales se complètent et se protègent mutuellement. "Le but n'est pas de faire une collection de plantes, mais de trouver les meilleures espèces et les meilleures variétés pour notre climat tempéré à été court, où l'automne peut commencer dès début septembre. Cette parcelle, c'est notre terrain de jeu : on plante, on regarde, on analyse, on taille, on remplace, on regreffe, on bouture... On apprend beaucoup de choses, qu'on peut transmettre aux autres."

 
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Au fil des années, Pierre Barbieux, qui "est un geek et reste un geek", accumule les informations pêchées sur le web et se tisse progressivement un réseau de collectionneurs passionnés et de micro-pépinières spécialisées avec lesquels échanger savoirs et savoir-faire. Il déniche les variétés aux floraisons les plus tardives (pour éviter que les fleurs ne périssent lors des derniers épisodes de gel) et/ou aux fructifications les plus précoces (pour que les fruits puissent mûrir avant le retour du froid). Il découvre les "vignes interdites", des cépages nés du croisement de vignes européennes et de vignes sauvages américaines, particulièrement résistants aux maladies, qui ont été interdits en France à partir des années 30 pour contrer la viticulture paysanne, principale utilisatrice de ces variétés... "Ces vignes, dont la vente de plants aux professionnels est toujours interdite en France, ne nécessitent donc pas de traitement et produisent des raisins d'un goût très puissant, très particulier. On a un peu l'impression de goûter des bonbons d'enfance."

 

En septembre 2020, le jardin nourricier de Pierre Barbieux a donné naissance à une pépinière artisanale, où sont régulièrement organisées des visites guidées. Le bouche-à-oreille attire là une clientèle très variée. "Il y a des gens qui veulent vivre en autonomie, des jardiniers professionnels ou amateurs, des propriétaires terriens qui veulent planter des vergers, développer des systèmes sylvopastoraux..." A chacun, le pépiniériste donne des conseils avisés, précédés d'un petit "interrogatoire" sur la future situation des plantes. L'argent de la vente est réinvesti dans le projet. Avec d'autres personnes, Pierre Barbieux a acheté un deuxième terrain à quelques kilomètres de là. 3 hectares de terres agricoles, pour d'autres expérimentations et explorations. La terre, c'est la base, mais la limite c'est le ciel...