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Publié par YVAN BALCHOY

 

 

 

PUBLIÉ 23 JUIN 2021 · MIS À JOUR 23 JUIN 2021

Dans une interview réalisée pour Palestine Square, trois jeunes femmes palestiniennes vivant dans la diaspora du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord ont partagé leurs perceptions d’une Palestine libérée.

Au cours de la grève générale du 18 mai 2021, des citoyens palestiniens d’Israël peignent sur un mur de Nazareth le mot « Palestine » en arabe. (Photo : Maria Zreik / Activestills)

Au cours de la grève générale du 18 mai 2021, des citoyens palestiniens d’Israël peignent sur un mur de Nazareth le mot «Palestine » en arabe. (Photo : Maria Zreik / Activestills)

Zain Assaf, 13 juin 2021

L’une des nombreuses façons dont le colonialisme de peuplement impose son pouvoir consiste à contrôler la perception de la réalité par les colonisés en les forçant à croire que l’actuel statu quo est permanent et qu’il est inconcevable d’imaginer un au-delà à ce genre de situation. C’est exactement ce qu’Israël inflige aux Palestiniens en Palestine et ailleurs. 

Israël veut empêcher les Palestiniens de nourrir le moindre espoir ou d’éprouver de la joie. Que les Israéliens agressent des marathoniens, comme ceux qui ont été accueillis à coups de grenades incapacitantes et de balles enduites de caoutchouc alors qu’ils traversaient les quartiers en lutte de Sheikh Jarrah et de Silwan à Jérusalem, qu’ils confisquent des cerfs-volants ou qu’ils badigeonnent des œuvres d’art, ils tentent en permanence d’écraser l’esprit palestinien. Les Palestiniens sont également confrontés à des tentatives de censure hors ligne sur les campus et lieux de travail, et en ligne par Instagram et Facebook. Mais qu’importe le nombre de tentatives d’Israël, l’esprit palestinien ne peut être occupé.

Les Palestiniens ont radicalement imaginé une Palestine libérée par le biais de la poésie, comme celle de Harun Hashim Rashid, de la fiction narrative, comme on peut le découvrir dans Palestine + 100, de conversations communautaires, comme celles qui se tiennent sur ClubHouse, ou des médias sociaux, comme on l’a vu récemment avec l’hashtag tendance sur Twitter, #Tweet_Like_It’s_Free… (Tweetez comme elle est libre –, elle dans ce cas n’est autre que la Palestine.)

Dans une interview réalisée pour Palestine Square, trois jeunes femmes palestiniennes vivant dans la diaspora du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord ont partagé leurs perceptions d’une Palestine libérée.

Images d’une Palestine libre
Amina

Amina Ali, 21 ans, est étudiante en dernière année à l’Université américaine de Beyrouth. Amina s’est adressée à Palestine Square via Zoom, depuis Jadra, un village côtier qui n’est qu’à sept minutes en voiture de Saïda, au Liban. Elle a parlé du village palestinien d’où elle est originaire, Suhmata.

« Suhmata est situé dans le district d’Akka (Acre) », déclare Amina, un sourire éclairant son visage.

« C’est en fait à 30 minutes en voiture de la frontière libanaise, ce qui est si triste. Je n’y suis jamais allée : j’ai passé toute ma vie au Liban. »

Le village d’Amina, Suhmata, était l’un des nombreux villages à avoir subi une épuration ethnique au cours de la Nakba, en 1948. 

Le mur derrière Amina est couvert de photos et d’affiches de et sur la Palestine. Elle décrit ce mur comme son sanctuaire. Une affiche représente la carte de la Palestine avec les mots « Retour à Haïfa », une référence au célèbre roman du même titre de Ghassan Kanafani.

Avant de répondre à mon appel, Amina écoutait une chanson d’amour intitulée « Le’Bnaya » (la fille), du producteur de musique palestinien Marwan Asad.

« Je me demande ce que ce serait si mes enfants se mariaient en Palestine », s’interroge-t-elle.

« À quoi ressemblerait Suhmata ? Y serais-je ? Aurais-je un appartement quelque part ? Vivrais-je en ville ? Ou au village ? »

Pourtant, même dans cette imagination radicale d’une Palestine libérée, Amina garde à l’esprit les profonds problèmes sociétaux auxquels la communauté palestinienne est confrontée. 

« Je veux imaginer une Palestine qui n’est pas nécessairement libre de tous ces problèmes, mais qui s’emploie activement à les résoudre. »

Amina aborde également l’importance de l’imagination collective palestinienne, en dépit de l’éparpillement de sa diaspora.

« Le fait est que nous avons grandi dans différents endroits qui ne sont pas la Palestine et, même à l’intérieur du pays, nous avons grandi dans des endroits différents… Mais cela ne signifie pas que nous ne pouvons imaginer quelque chose ensemble »,

ajoute Amina.

Amina fait un effort pour s’imaginer dans sa patrie ancestrale, mais elle perçoit toujours comme un défi l’acte consistant à matérialiser ce qui pourrait exister.

« Peut-être ne nous permettons-nous pas, en tant que Palestiniens, de rêver autant, parce que nous sommes effrayés, nous avons été déçus tant de fois ! »
Noura

Noura Al-Shanti, 20 ans, est elle aussi originaire des villages aujourd’hui démolis d’al-Jiyya et de Bir el-Sabe’. Alors que son père a passé la majeure partie de son adolescence à Gaza, elle a grandi au Caire.

Bien qu’elle soit en possession d’un document de voyage palestinien et qu’elle ait pu visiter Gaza, elle n’a jamais vu la maison de ses ancêtres dans les villages. 

Tout ce que je sais dal-Jiyya et de Bir el-Sabe‘, c’est ce que j’ai appris de mes grands-parents, comment c’était vert, comment les gens vivaient, comment la vie était plus simple alors ,

explique Noura.

« Je peux imaginer ce qu’ils disent, je me sens comme si j’avais bâti ma propre Palestine dans ma tête. »

Noura raconte que ses grands-parents considéraient comme temporaire leur séjour en tant que réfugiés à Gaza et en Égypte.

« Quand mon grand-père était sur son lit de mort, je me rappelle qu’il a dit : J’ai vécu toute ma vie en disant que cela ne durerait que deux mois, trois mois, un an et, alors, mon âge m’a rattrapé, et je ne suis jamais rentré chez moi ».

La voix de Noura se rompt : « C’était si déchirant. Où elle était, cette maison ? Où elle était ? »

La demeure ancestrale de Noura Al-Shanti, à al-Jiyya, était assez grande pour convenir à toute la famille qui se développait.   

« J’imagine que nous prendrions toujours le petit déjeuner ensemble. Notre maison est près de la mer. À table, nous aurions tout le temps du zaatar, des olives, du thé à la sauge… »  

Cette situation « temporaire » de l’existence est partagée par tous les Palestiniens en exil.

Farah

Farah Ali, 19 ans, réside à Doha, au Qatar. Elle imagine qu’une Palestine libérée va débarrasser pour un temps les Palestiniens de tout ce qu’ils subissent actuellement.

« J’imagine quelque chose de permanent », explique Farah, en promenant les doigts sur le pendentif de son collier, qui représente une carte de la Palestine.

Après la Nakba, les grands-parents de Farah sont devenus des déportés internes en Palestine. Dans leur combat pour survivre, ils ont cherché des possibilités d’emploi au Koweït. Les parents de Farah sont nés tous deux au Koweït mais, après l’invasion irakienne, ils ont fait partie des Palestiniens que l’on a de nouveau exilés. Ils sont allés en Jordanie, ont vécu brièvement aux États-Unis, puis sont revenus dans le Golfe pour s’installer au Qatar.

Le mur derrière Farah est lui aussi décoré d’une affiche portant les mots « Retour à Haïfa ». La famille de Farah, toutefois, est originaire de Tulkarem, plus précisément du quartier de Shwayka.

« Je n’ai jamais visité la Palestine et mes parents non plus. »
« Je sais qu’il devait y avoir au moins sept familles qui vivaient là. Et, même si mon père n’est jamais allé en Palestine, il me parle toujours des maisons du village (…) et de la façon dont les villageois vivaient de l’huile d’olive et des figuiers. »

Pourtant, bien qu’elles aient écouté toutes les histoires de la bouche même de leurs grands-parents et parents, toutes trois, Amina Ali, Noura Al-Shanti et Farah Ali ont expliqué qu’il leur était difficile d’imaginer une Palestine libérée. 

Une imagination radicale sous le colonialisme de peuplement

Yara Hawari, une analyste principale d’Al-Shabaka, a commenté la façon radicale dont les Palestiniens imaginaient l’avenir face aux contraintes du colonialisme.

« Les projets coloniaux de peuplement et les projets coloniaux en général (…) cherchent à contrôler les perceptions de la réalité afin d’enfermer les autochtones et les personnes colonisées dans une existence apparemment figée pour de bon ou dans une situation de stase normalisée. Imaginer un futur au-delà de cette situation constitue donc un acte rebelle et radical et n’est en aucun cas un acte facile. »

Dans une interview accordée à Palestine Square, Yara Hawari a déclaré qu’imaginer délibérément la libération de la Palestine était quelque chose de malaisé. 

« Je ne pense pas que ce soient les Palestiniens qui sont dénués de cette capacité créatrice, mais la situation a été créée de façon à ce qu’ils ne puissent même pas se mettre à imaginer cette possibilité »,

a expliqué Yara Hawari via Zoom. 

Et d’ajouter que de telles difficultés d’imaginer l’avenir provient d’une cause plus profonde.

« Pour les Palestiniens qui n’ont jamais été en Palestine, qui n’y ont jamais vécu – comme les réfugiés et ceux de la diaspora – je pense qu’il peut être incroyablement difficile d’imaginer quelque chose de libéré quand vous n’avez jamais vu ce quelque chose ou que vous n’y êtes jamais allé. C’est très compréhensible »,

fait remarquer Yara Hawari.

« Le fait qu’ils restent en exil, qu’ils perdent toute connexion avec la Palestine, émane d’une politique délibérée mise en œuvre par Israël. »  

Yara Hawari ajoute qu’une imagination radicale peut être considérée comme une forme de résistance.

« En substance, une imagination radicale peut être de la résistance parce qu’elle rejette la permanence coloniale, qu’elle rejette les notions coloniales du temps, de la réalité. »

Dans son commentaire d’Al Shabaka, Yara Hawari parle également de l’importance qu’il y a pour les Palestiniens d’imaginer. Elle cite des exemples, comme le groupe Decolonizing Architecture Art Residency (DAAR – Résidence d’art visant à décoloniser l’architecture) à Bethléem. Elle écrit qu’en raison de la fragmentation de la société palestinienne, « la lutte consiste par conséquent non seulement à imaginer, mais également à le faire collectivement ».

« Le collectif est très important, particulièrement dans le cas de la Palestine », ajoute Yara Hawari.

« J’encourage l’imagination radicale à la fois chez les individus et au sein de la collectivité. Mais, là où cela devient collectif, c’est quand on pousse les choses un peu plus loin, quand on va au-delà d’une seule personne qui rêve d’une Palestine libre. Quand cela se fait collectivement, cela devient à coup sûr bien plus sérieux. »
 
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