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Publié par JACQUES ALLARD

Si Albert Einstein le dit…

Dans Planète Malade, Michel Collon ne pointe pas seulement dans la gestion de la pandémie les manquements de nos responsables politiques qui ont entraîné des milliers de morts. Il analyse également les contradictions de notre modèle économique qui ont aggravé la crise, et il propose des solutions. Des changements importants sont nécessaires tant pour la santé, la répartition des richesses ou l’écologie. Mais nous ne partons pas de rien. D’ailleurs, en 1949, un certain Albert Einstein dressait un constat implacable du capitalisme et proposait déjà une alternative. Un aspect peu connu du célèbre scientifique, pourtant consacré « personnalité du 20e siècle » par le Time…


 

Interrogé en avril 2020 par le quotidien Le Soir sur le bilan de la crise Covid, Pierre Rabhi, célèbre agriculteur, écologiste, essayiste, romancier, se montre très déçu : « À quoi attribuer la pandémie ? J’ai beaucoup écouté les médias, mais je n’ai pas entendu quoi que ce soit de vraiment construit[1]… » Un constat qui souligne le besoin de chercher les explications en dehors des sentiers battus. Rabhi est très amer : « Je trouve l’humanité stupide. Nous avons beaucoup d’aptitudes, mais pas assez d’intelligence. […] La science a été pervertie par la méchanceté humaine. Ce qui domine aujourd’hui, c’est cette méchanceté qui met l’homme face à l’homme[2]. »

Avec tout le respect dû à cette personnalité courageuse, son explication ne tient pas. Pour deux raisons. D’abord, on ne peut pas englober dans le même « Nous » les milliardaires et leurs victimes. Seul le 1 % prend les grandes décisions économiques et politiques. Et même chez ce 1 %, ce n’est pas une question de méchanceté, d’intelligence ou de stupidité. Même le 1 % doit obéir à des lois économiques qu’il n’a pas choisies et qu’il ne peut modifier à sa guise. D’où l’importance de dépasser les débats stériles sur Bill Gates, la famille Rockefeller, les Rothschild, Emmanuel Macron, Donald Trump ou Joe Biden… Ensuite, quand on voit des soignants, même privés des protections nécessaires, risquer leur vie pour soigner leurs semblables, que ce soit en Belgique, en France, en Italie, en Espagne, quand on voit des médecins cubains quitter leur patrie pour venir en secours aux Italiens, on comprend bien que l’être humain est également riche de beaucoup de générosité et d’héroïsme. Et qu’il faut donc creuser les mécanismes qui rendent certains si durs et destructeurs envers leurs semblables…

Heureusement, une réponse extraordinairement lucide et précise nous a été apportée en 1949 déjà par… Albert Einstein. On sera surpris d’apprendre qu’il s’était aussi intéressé à nos problèmes économiques et sociaux dans un petit texte publié par la Monthly Review[3]. Ce texte, je l’ai cité et commenté dans un livre précédent[4] et je vais récidiver tellement je le trouve éclairant. Et, ne le cachons pas, je vais un peu tirer sur la corde « argument d’autorité ». Car enfin, voici une personnalité intellectuelle universellement admirée pour son esprit scientifique qui a osé aller à contre-courant. Mais quand Einstein exerce le même esprit scientifique pour analyser ce qui ne va pas dans notre société, les médias l’ignorent complètement ! Vous allez comprendre pourquoi…

Pourquoi Einstein doit être censuré

En une cinquantaine de lignes, Einstein expose les mécanismes essentiels du système capitaliste et pourquoi il engendre inévitablement des crises destructrices et douloureuses. En prime, il offre la solution scientifique du problème. Suivez son raisonnement…

ALBERT EINSTEIN : L’anarchie économique de la société capitaliste telle qu’elle existe aujourd’hui est, à mon avis, la source réelle du mal. Nous voyons devant nous une immense société de producteurs dont les membres cherchent sans cesse à se priver mutuellement du fruit de leur travail collectif — non pas par la force, mais, en somme, conformément aux règles légalement établies. Sous ce rapport, il est important de se rendre compte que les moyens de la production […] sont pour la plus grande part, la propriété privée de certains individus.

« Se priver mutuellement du fruit de leur travail » : voilà comment Einstein définit le capitalisme et sa concurrence brutale. Les multinationales sont organisées pour détruire leurs rivales ou les absorber. Serait-ce que leurs dirigeants soient particulièrement « méchants » ? Pas du tout, c’est que s’ils n’agissent pas ainsi, leurs concurrents le feront et c’en sera fini de la position sociale avantageuse de ces directeurs et grands actionnaires. Pour caractériser cette société capitaliste, Einstein emploie le mot « anarchie ». On ne s’attend pas à trouver ce terme accolé au capitalisme qui aime à se présenter comme très bien organisé et rationnel. Par ce terme péjoratif, Einstein veut faire comprendre que cette guerre économique détruit énormément de capacités, ce qui n’est pas du tout rationnel et fait souffrir l’humanité.

L’affaire des coronavirus est très instructive. Au lieu de coopérer tous ensemble à partir de 2003 pour trouver au plus vite un vaccin protégeant l’humanité de ces dangers annoncés, chaque multinationale pharmaceutique a mené une guerre économique contre ses concurrents, elle s’est isolée pour garder jalousement ses secrets, elle s’est orientée vers les produits les plus rentables (abandonnant donc la recherche d’un vaccin trop coûteux à leurs yeux) et elle tente tous les jours d’affaiblir ses rivaux pour gagner la bataille. Alors qu’il s’agit de la santé de l’humanité ! Mais quelle est la source de l’environnement des capitalistes ?

ALBERT EINSTEIN : Pour des raisons de simplicité, je veux, dans la discussion qui va suivre, appeler « ouvriers » tous ceux qui n’ont point part à la possession des moyens de production, bien que cela ne corresponde pas tout à fait à l’emploi ordinaire du terme. Le possesseur des moyens de production est en état d’acheter la capacité de travail de l’ouvrier. En se servant des moyens de production, l’ouvrier produit de nouveaux biens qui deviennent la propriété du capitaliste. Le point essentiel dans ce processus est le rapport entre ce que l’ouvrier produit et ce qu’il reçoit comme salaire, les deux choses étant évaluées en termes de valeur réelle. Dans la mesure où le contrat de travail est « libre », ce que l’ouvrier reçoit est déterminé, non pas par la valeur réelle des biens qu’il produit, mais par le minimum de ses besoins et par le rapport entre le nombre d’ouvriers dont le capitaliste a besoin et le nombre d’ouvriers qui sont à la recherche d’un emploi. Il faut comprendre que même en théorie le salaire de l’ouvrier n’est pas déterminé par la valeur de son produit.

La science repose d’abord sur une bonne définition des concepts. Tout en indiquant qu’il existe des classes sociales intermédiaires, Einstein veut, dans ce court texte, aller à l’essentiel : les ouvriers travaillent pour le profit du capitaliste. Lequel ne paie pas leur labeur à sa vraie valeur, mais en garde une grande partie pour lui. Et il impose cette répartition injuste tout simplement parce qu’il est le plus fort : il a le pouvoir de licencier l’ouvrier qui contesterait trop. Einstein définit donc le capitalisme comme un système de domination fondé sur la peur. Et il indique clairement l’origine des énormes fortunes du 1 %, mais aussi du gouffre qui ne cesse de croître entre les très riches et les autres.

La crise Covid a confirmé deux choses. 1. Quand leurs travailleurs ont fait défaut, les capitalistes ont perdu la source de leur richesse. 2. Certains secteurs économiques ont profité de la crise, les fortunes de leurs patrons ont encore grimpé de 25 ou 30 % en deux mois, mais ils n’ont rien redistribué. Pas de « ruissellement ». La « pente naturelle » du capitalisme mène donc au contraire de la démocratie…

ALBERT EINSTEIN : Le capital privé tend à se concentrer en peu de mains, en partie à cause de la compétition entre les capitalistes, en partie parce que le développement technologique et la division croissante du travail encouragent la formation de plus grandes unités de production aux dépens des plus petites. Le résultat de ces développements est une oligarchie de capitalistes dont la formidable puissance ne peut effectivement être refrénée, pas même par une société qui a une organisation politique démocratique.

Einstein désigne la cause des crises…

Et voilà comment s’est formée une toute petite élite hyperpuissante. Car la guerre économique ne reste pas dans le statu quo, elle doit forcément produire tôt ou tard des vainqueurs et des vaincus. En absorbant les vaincus, on se renforce pour en détruire et en absorber d’autres. Le terme « oligarchie » employé par Einstein désigne une classe sociale dont les intérêts sont antagonistes avec ceux du reste de la population. Puisque même le droit de vote ne peut soumettre cette oligarchie à la volonté populaire, il est clair que nous ne vivons pas réellement en démocratie puisque les décisions socialement les plus importantes sont prises par le 1 %. Einstein souligne donc à juste titre la domination de cette oligarchie sur la sphère politique.

La crise Covid a montré des gouvernements incapables de s’opposer au Pharma Business, incapables d’arrêter à temps la production des entreprises, ce qui a multiplié le nombre de morts (voir chapitre Pourquoi on a perdu deux mois). Le réel pouvoir n’est donc ni au parlement, ni même au gouvernement. Reste à comprendre pourquoi un système dirigé par des intérêts aussi puissants est quand même incapable d’empêcher des crises fréquentes avec tous les dommages qui en résultent…

ALBERT EINSTEIN : La production est faite en vue du profit et non pour l’utilité. Il n’y a pas moyen de prévoir que tous ceux qui sont capables et désireux de travailler pourront toujours trouver un emploi ; une « armée » de chômeurs existe déjà. L’ouvrier est constamment dans la crainte de perdre son emploi. Et puisque les chômeurs et les ouvriers mal payés sont de faibles consommateurs, la production des biens de consommation est restreinte et a pour conséquence de grands inconvénients. Le progrès technologique a souvent pour résultat un accroissement du nombre de chômeurs plutôt qu’un allégement du travail pénible pour tous. L’aiguillon du profit en conjonction avec la compétition entre les capitalistes est responsable de l’instabilité dans l’accumulation et l’utilisation du capital, qui amène des dépressions économiques de plus en plus graves. La compétition illimitée conduit à un gaspillage considérable de travail et à la mutilation de la conscience sociale des individus dont j’ai fait mention plus haut.

Voici donc la cause des crises, des « dépressions économiques de plus en plus graves ». Puisqu’on produit seulement pour les profits et pas pour satisfaire les besoins collectifs (beaucoup de ces besoins sont laissés de côté, car ils ne rapporteraient pas assez), et puisque l’ouvrier vit dans la peur d’être licencié, il ne peut obtenir assez de revenus pour consommer comme il le souhaiterait. Mais du coup, le capitaliste aussi se retrouve avec un gros problème : lui et ses collègues ayant bien appauvri leurs travailleurs, à qui vont-ils vendre ? C’est parce que la rentabilité capitaliste repose sur l’écrasement du pouvoir d’achat de l’ouvrier que les patrons se retrouvent face à ce dilemme insurmontable : grâce à la puissance acquise en exploitant le travail au maximum ils se retrouvent capables de produire de plus en plus, mais les clients n’ont plus de quoi acheter ! Refusant la réduction du temps de travail qui serait la conséquence et la compensation logique du progrès technologique, ils créent une masse de chômeurs et une masse d’ouvriers sous-payés. Soit deux catégories pouvant acheter beaucoup moins que ce que souhaiterait le capitaliste. On est donc bien dans un système irrationnel où les règles du jeu nuisent aux 99 % et parfois même au 1 %.

Quand Angeles Maestro nous signale qu’un Espagnol sur quatre vit dans l’extrême pauvreté et ne peut acheter une fois par semaine du poisson ou de la viande tandis que les bénéfices des grandes multinationales et des banques espagnoles ont augmenté de plus de 60 % en trois ans[5], quand un quart des ménages belges n’a aucune épargne, quand cinq millions de Français pauvres vivent avec moins de 855 euros par mois[6], quand le 1 % possède davantage que le reste de la population mondiale, on est exactement dans la situation de blocage décrite par Einstein.

Quand Einstein écrit que « la production des biens de consommation est restreinte », il reprend la définition de la crise de Marx : une crise de « surproduction ». Les capitalistes produisent plus que les salariés ne peuvent acheter. À cette époque, on ne produisait pas trop de biens en soi, mais trop de biens par rapport au pouvoir d’achat : la misère était massive. C’est quand l’écart riches – pauvres se creuse le plus que la crise devient inévitable et profonde. On notera qu’Einstein considère les crises comme « de plus en plus graves ». Il indique donc que ce problème n’a pas de solution durable dans le cadre du capitalisme. Il souligne aussi le gaspillage considérable qui accompagne forcément le mode de production capitaliste : on ferme des usines qui pourraient continuer à produire, on licencie des travailleurs perdant ainsi toute leur formation et leur expérience, on produit la même chose que ses rivaux ce qui engendre des montagnes d’invendus. Mais alors, comment mettre fin à ce gaspillage et à ces souffrances ?

ALBERT EINSTEIN : Je suis convaincu qu’il n’y a qu’un seul moyen d’éliminer ces maux graves, à savoir, l’établissement d’une économie socialiste, accompagnée d’un système d’éducation orienté vers des buts sociaux. Dans une telle économie, les moyens de production appartiendraient à la société elle-même et seraient utilisés d’une façon planifiée. Une économie planifiée, qui adapte la production aux besoins de la société, distribuerait le travail à faire entre tous ceux qui sont capables de travailler et garantirait les moyens d’existence à chaque homme, à chaque femme, à chaque enfant. L’éducation de l’individu devrait favoriser le développement de ses facultés innées et lui inculquer le sens de la responsabilité envers ses semblables, au lieu de la glorification du pouvoir et du succès, comme cela se fait dans la société actuelle.

… et en déduit la solution

Par son raisonnement scientifique Einstein indique la seule solution possible : coopérer. L’intérêt collectif doit l’emporter sur l’intérêt individuel de quelques-uns. Ce n’est pas au 1 % de décider, mais, aux 99 % dans un premier temps, et plus tard aux 100 %. Mais pour changer de système, il faut aussi changer les mentalités. Einstein souligne donc l’importance de l’éducation pour empêcher que les tendances égoïstes héritées du passé provoquent un retour du « chacun pour soi » et des privilèges.

La crise Covid a donné raison à Einstein : les pays qui ont obtenu les meilleurs résultats ont appliqué des principes socialistes : investir dans le bien-être, une approche sociale d’aide aux victimes, la santé avant l’économie, la sécurité avant le profit. Les pays capitalistes les plus riches sont aussi ceux qui (à l’exception de l’Allemagne) affichent les pires résultats. Cependant, les expériences passées ont montré qu’il ne suffit pas de se proclamer socialiste pour l’être et que les politiques doivent être jugées sur base des pratiques réelles.

ALBERT EINSTEIN : Il est cependant nécessaire de rappeler qu’une économie planifiée n’est pas encore le socialisme. Une telle économie pourrait être accompagnée d’un complet asservissement de l’individu. La réalisation du socialisme exige la solution de quelques problèmes sociopolitiques extrêmement difficiles : comment serait-il possible, en face d’une centralisation extrême du pouvoir politique et économique, d’empêcher la bureaucratie de devenir toute-puissante et présomptueuse ? Comment pourrait-on protéger les droits de l’individu et assurer un contrepoids démocratique au pouvoir de la bureaucratie ?

Tirant des enseignements de l’expérience soviétique et des problèmes survenus, Einstein souligne qu’une société plus juste et plus rationnelle ne pourra réussir durablement sans la démocratie. Éducation permanente, libres débats, contrôle et révocabilité des mandataires, contrôle social sur les revenus sont seulement quelques-unes des mesures nécessaires pour contrer une dérive bureaucratique.

À mes yeux, ce texte d’Albert Einstein constitue un point de repère fondamental pour s’orienter en tirant les leçons du Covid.

 

Extrait du livre de Michel Collon, Planète Malade. 7 leçons du Covid ou l’urgence de repenser le système

Notes:

[1] Nicolas Crousse, « Les racines élémentaires de Pierre Rabhi : ‘Il y a eu des passages où je ne dormais plus’ », (Entretien), dans Le Soir, 25 avril 2020, p. 18.

[2] Id.

[3] Albert Einstein, « Pourquoi le socialisme ? », dans Monthly Review, mai 1949. Disponible en ligne : https://www.marxists.org/francais/general/einstein/1949/00/einstein.htm

[4] Michel Collon, Pourquoi Soral séduit. Pour une véritable critique du capitalisme, Bruxelles, Investig’Action, 2016, chapitre 3, pp. 104‑105.

[5] Voire tome 2, pp. 225-235.

[6] Observatoire des inégalités, Rapport sur les inégalités en France, édition 2019, sous la direction d’Anne Brunner et Louis Maurin, Paris, édition de l’Observatoire des inégalités, juin 2019, p. 8 de la synthèse, disponible en ligne : https://www.inegalites.fr/IMG/pdf/rapport_sur_les_inegalites_en_france_2019_-_l_essentiel.pdf

 

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