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Publié par YVAN BALCHOY

 
 

voici la traduction par Marianne Dunlop d’un article de notre camarade Andrei Doultsev, correspondant de la Pravda à Paris et Berlin, article qu’il a bien voulu confier à Histoire et société. Un article d’autant plus précieux qu’il nous permet d’approcher ce que Marianne et moi considérons comme “la civilisation soviétique”. Une civilisation fondatrice malgré la contrerévolution de la nation russe aujourd’hui et même au-delà de la Russie dans l’ex-union soviétique. A un point tel que nous n’avons pas la même estimation des catégories politiques et encore moins avec les USA. Tout doit être traduit et placé dans ce contexte. Notons comme pour le cinéma et comme le dénonce non sans perspicacité haineuse Soljenitsyne dans un antisémitisme décomplexé à quel point cette civilisation soviétique porte la marque de créateurs juifs. (note de Danielle Bleitrach et traduction de Marianne Dunlop)

portrait d’Ehrenbourg par Matisse

A l’occasion du 130ème anniversaire de la naissance de l’écrivain soviétique

Le nom d’Ehrenbourg occupe une place à part dans la littérature soviétique. Pratiquement plus personne en Russie ne le lit aujourd’hui, il est difficile de trouver quelqu’un qui puisse citer ses principaux romans ou poèmes, et même ses célèbres rapports de guerre sont devenus l’apanage des historiens.

Son autobiographie, Les Années et les hommes, est probablement son œuvre la plus célèbre aujourd’hui : à la fin de la période soviétique, ses mémoires étaient devenues pendant une courte période un best-seller, jusqu’à ce qu’elles soient délogées par les œuvres de Boulgakov, Platonov et Zamiatine, inédites pendant de nombreuses décennies. Cela dit, il serait erroné de déclarer Ehrenbourg irrémédiablement obsolète. Nous devrions nous sentir coupables devant lui car c’est précisément sa vision des choses, qui refuse de voir tout en noir et blanc, mais saisit aussi les tons gris, qui peut offrir une des clés pour comprendre notre histoire soviétique complexe (et aussi notre littérature). Ehrenbourg n’est pas un auteur facile, son sous-texte est plus profond que la prose de beaucoup de ses contemporains. Il serait juste de le respecter de loin, en sachant qu’il recèle quelque chose.

Si l’on y réfléchit bien, la nature de cette ambivalence est claire. La littérature soviétique a utilisé peu de gens autant qu’Ehrenbourg. C’est en grande partie Ehrenbourg qui a créé cette littérature sous sa forme définitive, son expérience de vie s’est intégrée à la culture russe, et pourtant les lecteurs d’aujourd’hui sont pour la plupart paresseux et indifférents, mais surtout ingrats.

Le 130e anniversaire de l’écrivain semble être une bonne occasion pour tenter de revisiter son œuvre. Le problème, c’est qu’aucune des formes qu’il a trouvées n’a su s’affirmer de manière autonome. On a l’impression que les formes qu’il a découvertes n’ont pas été remplies avec un contenu adéquat. Ehrenbourg était un génie de la forme et un innovateur en termes de technique linguistique, mais tout ce qu’il a jeté dans cette marmite était si complexe et alambiqué que le lecteur le mieux intentionné ne peut saisir qu’une partie de ses idées.

Ehrenbourg, issu d’une riche famille juive de Kiev, avait déjà fait l’expérience, dans ses premières années, de la nature antisémite du régime tsariste. Comme beaucoup de gens de sa génération, Ehrenbourg (avec son camarade de classe, le futur rédacteur en chef de la Pravda et des Izvestia, Nikolaï Boukharine) a commencé à sympathiser avec le mouvement révolutionnaire et le parti bolchevique nouvellement créé alors qu’il était encore lycéen. Après son arrestation, il a dû émigrer à Paris, où il a rencontré Vladimir Lénine. Le futur écrivain ne se doutait pas que cette émigration marquerait son destin : sa vie se déroule désormais entre la France et la Russie, jusqu’à ce qu’en 1950, l’administration française lui refuse un visa (malgré le fait qu’en 1945, de Gaulle ait décoré Ehrenbourg de la Légion d’honneur).

Qu’est-ce qui, dans l’héritage d’Ehrenbourg, est pertinent pour nous aujourd’hui ? Ehrenbourg a été le premier à écrire des poèmes lyriques en prose et a ainsi découvert une nouvelle intonation poétique et un nouveau mode d’expression lyrique.

De plus, c’est Ehrenbourg qui a créé le roman picaresque soviétique des années 20 et 30 et qui a été le premier à introduire la satire antireligieuse dans sa prose. En 1922 a été publié son roman Julio Jurenito. Les romans cultes d’Ilf et Petrov Les douze chaises et Le veau d’or n’ont été publiés que cinq ans plus tard. Et c’est seulement après l’épopée d’Ostap Bender que Mikhaïl Boulgakov a créé le personnage inoubliable de Woland dans son roman à la fois satirique et religieux “Le Maître et Marguerite“. Les sujets bibliques et la satire semblent être faits l’un pour l’autre, car les sujets bibliques impliquent une interprétation exaltée de la réalité, donnant un riche aliment à la satire. “Julio Jurenito” est le premier roman philosophico-picaresque soviétique, et il n’est pas moins bon que ses célèbres successeurs.

Nous devons à Ehrenbourg la création de l’épopée militaire soviétique. C’est la dilogie composée des romans “La Tempête” et “Le Neuvième Flot” qui a jeté les bases de l’épopée russe de la Grande Guerre Patriotique. Tout le monde peut-être n’en conviendra pas, mais Vassili Grossman et Constantin Simonov, dans leurs livres “Vie et destin” et “La Russie en guerre“, ont pris modèle précisément sur Ehrenbourg. En même temps, leur travail semble être non pas une épopée unique, mais une chaîne d’épisodes disparates d’un tableau général de la guerre. Tous les écrivains ne sont pas capables de se forger une image complète des événements, susceptible de devenir la base d’une épopée. Alors que le matérialisme dialectique et le réalisme socialiste auraient dû leur donner la base d’une telle vision holistique du monde. “La Tempête” n’est pas un roman au sens classique du terme ; le roman ici est plutôt une forme d’organisation du matériel littéraire. “La Tempête” est écrit par Ehrenbourg d’un point de vue anthropologique – la guerre soulève la question des limites des possibilités humaines. Ehrenbourg pose cette question de manière plus approfondie que Grossman. Il pose une dialectique de la guerre et de l’humanisme, prouvant que le relativisme en temps de guerre est impossible, il n’aide pas à survivre. Seul l’amour universel ou à l’inverse une haine tout aussi universelle permet de survivre dans la guerre. Ehrenbourg avait cette haine – non seulement envers le fascisme en particulier, mais aussi envers les Allemands en général. Sa haine est vivante, réelle, et cela seul fait de “La Tempête” un grand roman, qu’il est intéressant de lire encore aujourd’hui.

En même temps, la haine d’Ehrenbourg n’est pas une formule creuse, contrairement à ce que lui a reproché le directeur de l’École supérieure du parti, l’académicien G. F. Alexandrov en 1945 dans son article “Le camarade Ehrenbourg simplifie” (article inspiré vraisemblablement par Joseph Staline). Le fait que ce soit justement Staline, qui  auparavant s’était moqué des socialistes allemands (en disant qu’une révolution en Allemagne serait impossible parce que cela aurait abimé le gazon), qui soit entré en polémique avec Ilya Ehrenbourg, est, après la victoire de 1945, une concession au réalisme en politique. Staline cherchait un point de départ humaniste pour donner à l’Allemagne une chance de se réinventer. Bolchevik de l’ancienne génération, Staline savait en pratique que sans la philosophie classique allemande, il n’y aurait pas eu de dialectique hégélienne, pas d’économie politique marxiste, pas de Lénine. L’image d’une “autre Allemagne” devait être à la base de l’arrangement d’après-guerre.

Qu’y avait-il de si particulier dans la haine d’Ehrenbourg envers les Allemands ? Il déteste le fascisme et comprend très tôt que le principe de l’internationalisme prolétarien ne fonctionne pas dans le cas de la Seconde Guerre mondiale. Ehrenbourg (avec Constantin Simonov) a été le premier à lancer le mot d’ordre “Tuez les Allemands” ! Ce chapitre de l’histoire est presque oublié, mais dans les premiers mois qui ont suivi l’attaque traîtresse de l’Allemagne fasciste contre l’Union soviétique, les soldats et les officiers de l’Armée rouge s’attendaient naïvement à ce que les soldats allemands issus des rangs des travailleurs fassent défection en masse et retournent leurs fusils contre les capitalistes allemands et la clique hitlérienne. Ehrenbourg a mis fin à ces illusions. Du point de vue actuel, certains de ses appels de l’époque peuvent sembler excessivement féroces. Mais ils étaient engendrés par la nature antihumaine de la guerre totale que l’Allemagne avait déclarée au monde. Dans le contexte de l’époque, la colère d’Ehrenbourg était justifiée, et ses paroles précises étaient autant une arme contre le fascisme que les chars soviétiques, les “Katioucha” et les bombardiers.

Dans tout cela, la haine d’Ehrenbourg ne visait pas le génocide des Allemands, mais l’éradication de l’idéalisme de caserne, du romantisme de la terre natale, des fausses valeurs puritaines-protestantes. Le dramaturge allemand Peter Hacks a exploré et prouvé en son temps à quel point le romantisme réactionnaire était immanent à la culture allemande ; il n’est pas surprenant qu’Ehrenbourg ait porté sa colère sur la plus grande partie de cette nation. Surtout, comme Nabokov, il était irrité par le côté total de l’Allemagne, qu’il ne pouvait pardonner. Il n’a pas vu cette totalité dans la culture russe. La Tempête suggère que le fanatisme est étranger à la culture russe : la victoire russe n’implique pas le fanatisme ; la tranquillité inhérente au caractère russe est la base – et ici Ehrenbourg utilise délibérément un terme provocateur – de la surhumanité qu’il voit dans le personnage de Pierre Bézoukhov. La haine passionnée de ces monstres qui se considèrent comme surhumains, la haine passionnée de la déshumanisation, c’est ce qui nous permet de classer les rapports de guerre d’Ehrenbourg et son roman La Tempête comme un grand héritage littéraire.

Plus important encore que La Tempête est l’essai d’Ehrenbourg La Chute de Paris. L’auteur, qui a assisté à la prise de la capitale française par les nazis et s’est réfugié à l’ambassade soviétique, a témoigné de l’horreur opérée par les bandes de bourreaux et bouchers allemands qui sévissaient à Paris. Il n’est pas étonnant que, même aujourd’hui, le nom d’Ehrenbourg ne laisse pas les fascistes allemands indifférents.

Enfin, nous devons à Ehrenbourg la notion de “dégel”, qui est devenue synonyme de déstalinisation. Deux ans avant le 20e congrès du parti au cours duquel Khrouchtchev a démystifié le “culte de la personnalité” de Staline, Ehrenbourg a publié son roman du même nom. La sincérité d’Ehrenbourg pendant les années de déstalinisation est sujette à débat. En fin de compte, Ehrenbourg, du vivant de Staline, était choyé par le gouvernement, il s’est vu décerner toutes sortes de prix et ses livres étaient publiés avec d’énormes tirages. Il était l’un des rares à pouvoir voyager librement à l’étranger et à se permettre des critiques. L’opportunisme d’Ehrenbourg est plutôt un lieu commun. Ehrenbourg fait partie de ceux qui ont été aux origines de l’intelligentsia soviétique – une strate qui a participé à la création du nouvel État – avec enthousiasme et énergie révolutionnaire, jusqu’à ce qu’elle s’épuise et devienne négative. Mais c’est un sujet distinct et très difficile –un sujet qui n’est pas fait pour notre époque, où les étiquettes sont plus importantes que l’objectivité historique.

Ehrenbourg incarnait l’intellectuel soviétique tiraillé. C’est pourquoi la plupart de ses poèmes sont mal écrits. Le genre lyrique exige un engagement total ou au moins une apparence de sérieux. Ehrenbourg ne va pas jusqu’au bout, recourt au discours allégorique et s’expose ainsi au ridicule. En même temps, son langage d’Esope n’est pas un code secret motivé par la crainte des persécutions : le double lauréat du prix Staline du premier degré, l’un des trois lauréats du prix Staline international, ne craignait pas la censure soviétique. Sa peur de l’expression directe faisait partie de son caractère, il était sujet au mimétisme.

Quiconque cherche l’intégrité dans les poèmes et les romans d’Ehrenbourg la trouvera dans ses reportages de guerre et, surtout, dans sa personnalité. En fait, c’est une des explications du fait que ses textes ont pali avec le temps, tandis que sa personnalité est devenue immortelle.

Un ami très proche d’Ehrenbourg était Pablo Picasso. Ils avaient beaucoup en commun : tous deux avaient voyagé dans de nombreux pays, tous deux aimaient la légèreté française, tous deux furent les précurseurs d’une nouvelle société, les explorateurs de nouvelles formes d’art. Picasso, étant espagnol, a passé la plus grande partie de sa vie adulte en France. La France, qui lui a refusé la citoyenneté en 1940, l’a néanmoins inspiré. Il y découvre un rythme rapide et une passion pour le changement. Picasso a laissé derrière lui des œuvres remplies de tragédies inhumaines – il suffit de penser à “Guernica”, mais son principal vecteur, comme dans l’œuvre d’Ehrenbourg, n’est pas dirigé vers l’intérieur, mais vers l’extérieur, à la recherche de nouvelles techniques et formes. Picasso est plein de tempérament parce que le XXe siècle est comme ça. Il a peur de regarder vers l’abîme, il aborde à tâtons le thème de l’inhumanité, et Guernica et ses toiles antifranquistes tardives véhiculent sa douleur intérieure. Picasso capture sur toile l’enfer intérieur du XXe siècle.

Un poème d’Ilya Ehrenbourg, écrit, selon l’auteur, en 1938 ou 1939 à Barcelone, est intéressant en ce qui concerne Guernica. Il est possible qu’Ehrenbourg connaissait la date exacte de son écriture – le flou de la date est plutôt lié au désir de transmettre au lecteur le linceul brumeux des jours de guerre, un état de léthargie et d’agonie, une prémonition du désastre :

Je vous en prie, coupez cette voix,

Que la mémoire se brise, que cet ennui se fende,

Que les gens plaisantent, qu’il y ait plus de blagues et de bruit,

Que lorsque je me souviendrai, je sursaute et fasse taire ma pensée,

Vivre sans se réveiller, comme un homme ivre, d’un trait et sur le sol,

Que l’horloge fasse tic-tac la nuit, que le robinet goutte,

Que goutte après goutte, que chiffres, que rythme,

que quelque chose,

Un semblant de travail précis et urgent,

Pour combattre l’ennemi, à la baïonnette sous les bombes,

sous les balles,

Pour résister à la mort, pour regarder dans les yeux.

Ne me laissez pas voir, je vous en prie, accordez-moi cette miséricorde,

Ne pas voir, ne pas se souvenir de ce qui nous est arrivé

dans la vie

En ce qui concerne la vie personnelle d’Ehrenbourg, nous savons seulement qu’elle n’était pas riche en histoires d’amour (du moins, on ne sait pas grand-chose à leur propos). Toutes les batailles qu’Ehrenbourg a livrées sur les fronts littéraire, idéologique et culturel, toutes ses grandes actions ont été publiques (y compris une lettre à Staline signifiant son refus de signer une pétition contre le “nationalisme bourgeois” aux connotations antisémites explicites lors de l'”affaire des blouses blanches”, laquelle a entraîné la création d’une commission interne au MGB, qui a conclu en février 1953, un mois avant la mort de Staline, que l’affaire était falsifiée et qui a ordonné son classement). Ehrenbourg s’est exposé à un danger physique constant tout au long de sa vie ; cela faisait partie de sa routine quotidienne. Ehrenbourg, correspondant de guerre pour les Izvestia et la Pravda pendant la guerre civile en Espagne, à Paris capturé par la Wehrmacht allemande, et sur les fronts de la grande guerre patriotique, était trop dangereux pour ses ennemis (il y avait même un ordre personnel d’Hitler, après la prise de Moscou, de capturer et de pendre Ehrenbourg). Ehrenbourg connaissait le prix de la sécurité. Tout ce qu’il a dit et écrit n’est peut-être pas de l’art pur. Mais sa vie en tant que telle est une grande œuvre d’art. Ehrenbourg est le prototype de l’internationalisme soviétique.

Il est tout à fait possible que les textes d’Ehrenbourg prennent leur revanche, reviennent sur nos étagères et occupent nos esprits. Il est digne de notre attention. Ehrenbourg est digne de lecteurs qui sauront distinguer la vérité du mensonge ; c’est un écrivain du futur, dans lequel la forme claire et le dévoilement des contradictions internes deviendront la norme.

Andrei Doultsev

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