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Publié par YVAN BALCHOY

Manuela Cadelli: « Oui, les juges peuvent faire reculer l’arbitraire »
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En arrivant au Palais de Justice de Namur et avant de rencontrer Manuela Cadelli, le discours qu’elle porte m’est immédiatement venu à l’esprit. En effet, je venais de quitter une gare très moderne respirant un luxe presque excessif pour me trouver devant un vieux bâtiment quelque peu délabré, celui du palais ; illustration du choix de l’affectation des dépenses publiques. Le décor était donc planté pour entendre cette juge pasionaria de la révolte contre le néolibéralisme rampant de notre époque qui dévaste tout ce qui reste de fraternité et d’humanisme dans les rapports sociaux et qui, suprême imposture, le fait en détournant le sens original de la notion de libéralisme ; celui qui venait des Lumières et de la culture humaniste. Notre journal se réjouit d’accueillir dans ses pages cette militante de la justice.


Le Drapeau Rouge.- Vous avez publié dans le journal Le Soir une carte blanche au titre assez évocateur selon lequel le néolibéralisme serait la version plus ou moins actualisée du fascisme[1]. Pourriez-vous dire comment vous en arrivez à une conclusion si radicale ?

Manuela Cadelli.- Je définis le fascisme non pas au sens historique, mais comme un totalitarisme nihiliste, c’est-à-dire une inversion des valeurs, où l’humanisme, les valeurs de solidarité et de fraternité sont totalement dédaignées au profit de considérations égoïstes et chiffrées qui deviennent la norme .  Et ce nihilisme est totalitaire parce qu’il envahit chaque parcelle de nos existences : vie privée, milieu professionnel…. Le néolibéralisme n’est qu’une idéologie ou une technique de gestion de l’économie au service de l’obsession du profit. Il est aussi générateur d’une culture, d’une philosophie qui façonne la conduite des gens.

Le D.R.-  Dans l’article mentionné, vous suggérez que cette prééminence du néolibéralisme conduit aux politiques austéritaires en cours sans mentionner la responsabilité de l’Union européenne. Ne croyez-vous pas que cette dernière joue un rôle décisif dans l’inspiration et la mise en œuvre de ces politiques ?

M.C.-  J’ai essayé, dans ce texte, d’évoquer un scénario global, qui nous est imposé par le néolibéralisme dont bien entendu l’Europe et les politiques de l’UE font partie. Scénario caractérisé par la toute puissance d’une finance internationale qui a réussi à installer un système de concurrence généralisée entre les différents Etats, et pas que entre les Etats mais aussi entre les régions, les entreprises, les citoyens. Chacun est placé en concurrence qu’il soit acteur public ou privé. S’agissant des Etats, on les contraint à être attractifs pour les investisseurs. Ils doivent rapporter le plus de bénéfices possibles et ce dans un minimum de temps. Pour ce faire, on les oblige à défaire, à mettre à bas les législations fiscales, environnementales et la protection sociale. A cet effet, ils doivent compter avec des légions de lobbyistes, véritables miliciens de la pensée et des intérêts des multinationales. Tout ce qui avait été pensé et obtenu après de longues luttes depuis plus d’un siècle, tout ce qui avait été acquis à la Libération, à la sortie de la guerre, dans la perspective de bâtir une société plus juste, attentive à la fraternité et au bien commun est mis en pièce à cause de cet objectif de rentabilité qui devient la valeur supérieure, la religion incontestable avec comme corollaire l’explosion des inégalités devant la loi et devant la vie.

Le DR.- Comment expliquez-vous cette explosion des inégalités et comment les percevez-vous ?

M.C.- Elles ont toujours existé, les inégalités. Mais comme nous le disions à l’instant, des luttes avaient permis de les maîtriser. C’est justement avec l’irruption victorieuse des politiques néolibérales qu’une violente régression sociale s’est instaurée partout et dans le modèle ainsi créé, seuls les privilégiés sont gagnants. Nous le voyons tous les jours dans un domaine aussi criant que la fiscalité. Sous la pression de la finance internationale, les Etats ont mis en place des systèmes d’optimisation fiscale à la seule portée des nantis et finalement, ce sont les citoyens ordinaires qui sont les seuls à payer l’impôt et à participer à l’effort commun. Au moment de l’affaire Carlos Ghosn, accusé de fraude fiscale à hauteur de montants très importants, j’ai été frappée par l’interview sur France culture, d’un de ses grands amis qui essayant de le défendre a émis l’argument que puisque l’accusé était extrêmement riche, il n’avait pas besoin de véritablement « frauder » puisqu’il avait les moyens d’éviter l’impôt légalement. Tout est dit dans cette phrase là, elle reflète bien le modèle d’une société où les riches ont les moyens d’éviter l’impôt alors que le citoyen lambda, à supposer qu’il veuille frauder, va nécessairement faire un pas vers la délinquance : faire un faux comptable, masquer des frais ou les gonfler, et donc sera punissable ! 

Le DR.- Comment ces fourberies se traduisent -elles sur le plan social ?

M.C.- Si aux énormes sommes non perçues à cause de la fraude fiscale[2], nous ajoutons les politiques d’optimisation fiscale, il y a nécessairement moins d’argent pour financer les services publics.  D’un côté, les politiques d’austérité obligent les états à réduire les dépenses publiques allouées aux hôpitaux, aux crèches et aux écoles et de l’autre, le néolibéralisme prend de plus en plus de notre temps (allongement de la durée du travail, travaux de nuit…) qui est alors moins dédié aux soins, au suivi de nos enfants etc. On est donc de la sorte, perdants sur tous les plans. Ce sont ces injustices que les gilets jaunes ont soulevées en France. Eux, ils paient des impôts mais du fait de l’austérité qui implique le désengagement de l’Etat, ils ne bénéficient plus de services publics dignes de ce nom dans les domaines de la santé, de l’éducation et d’autres et ils n’ont pas assez de temps pour vivre normalement. Même des services élémentaires ne sont plus accessibles dans une série de zones totalement sinistrées. 

Et les Etats continuent dans une espèce de course vers le chaos à se mettre en concurrence sans prendre en compte les attentes de leurs populations. Et l’Europe continue à jouer à ce jeu. On le voit dans le choix des personnes qui viennent d’être désignées à la tête des institutions européennes, ce sont à nouveau les mêmes commanditaires de ces scénarios.  On fait grand bruit parce qu’il s’agit de deux femmes sans préciser ce qu’elles représentent : Ursula von der Leyen, farouche partisane de l’austérité et de la dépense publique dans les projets de l’OTAN par exemple et Christine Lagarde, qui avait, au travers du FMI, imposé à la Grèce une politique d’austérité extrême ! Face à ces choix, on dit aux gens : « c’est comme ça, il n’y a pas d’alternative, il faut faire des efforts » et qui fait des efforts ? Toujours les travailleurs et les démunis, toujours les mêmes.

Le DR :  Vous êtes magistrate avec une longue et riche expérience qui vous a conduite à présider l’Association syndicale des Magistrats, et vous êtes Juge au tribunal de Première instance de Namur. Comment ressentez-vous l’influence des politiques d’austérité et de leurs conséquences budgétaires dans votre domaine ?

M.C.- J’ai deux chiffres qui sont vraiment éclairants. A la fin 2017, le budget des cours, tribunaux et parquets était d’environ 930 millions d’euros, en tenant compte de certains ajustements. Exactement au même moment, le gouvernement a décidé de mettre en œuvre une directive européenne visant « à lutter contre les abus fiscaux », en consentant au secteur bancaire, y compris les holdings – or les holdings, on le sait tous, ce sont des sociétés qui en détiennent d’autres à des fins exclusivement d’optimisation fiscale – un cadeau fiscal annuel de 942 millions. Ces deux chiffres suffisent à comprendre l’essentiel à savoir que l’austérité, c’est un choix politique. C’est un choix de classe. Il faut arrêter de croire en la propagande qui nous dit : « Il n’y a pas d’argent, il faut faire des efforts ». 

Alors que comme l’a dit Hannah Arendt : « la justice, c’est le droit d’avoir des droits », la précarité qu’on nous impose va nous obliger à refuser à certains justiciables l’accès au procès ! Au civil, le nombre de dossiers entrants a déjà diminué d’environ 20 % ; on a diminué l’aide juridique, augmenté les frais et modifié la procédure à des fins budgétaires. Les plus démunis ont donc moins accès à la justice aujourd’hui qu’hier. Si l’on regarde le pénal, on est en présence d’une Justice sous-budgétisée : manque de matériel, d’expertise et de personnel. Nous n’avons pas les moyens de combattre la délinquance financière !  Est-ce un hasard ? Cette précarité-ci ne relèverait-elle pas d’un choix délibéré pour ne pas toucher justement les bénéficiaires des politiques néolibérales dont nous parlions il y a un instant ?

Cela fait un siècle qu’on a inscrit des droits dans des textes, mais s’il n’y a pas la possibilité d’exercer la justice, de bien appliquer ces textes, c’est comme s’ils n’avaient jamais été rédigés. On continue de temps en temps à nous dire qu’on va concéder tel ou tel droit mais à quoi cela sert-il, si l’accès au procès est refusé à une série de gens, parce qu’ils n’ont pas les moyens d’en profiter pour des raisons financières ou parfois, culturelles et d’éducation. En effet, beaucoup des gens renoncent à faire des démarches par crainte et par manque de confiance en la justice. 

Le D.R.-  D’après vos écrits la justice et le juge lui-même pourraient être un moteur d’émancipation et d’approfondissement de la démocratie. Comment est-ce que vous attribuez un rôle si exceptionnel aux juges alors qu’ils ne seraient que des fonctionnaires, nommés par les autorités publiques sans avoir été élus ?

Vous pouvez lire l'article intégral sur le site "INVESTIG'ACTION"de Michel Collon critiqué certes par ceux dont l'argent remplace l'Ethique (Yvan BALCHOY)

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