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Publié par YVAN BALCHOY

 

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La campagne « humanitaire » lancée par la France fut utilisée par les gouvernements de Colombie et des États-Unis pour entreprendre une attaque militaire sans précédent, au cours de laquelle la majorité des morts furent des civils, régulièrement loin des fronts guérilleros, loin du lieu où se trouvait Ingrid Betancourt (…)

 

 

I

 

Le 23 février 2002, le président colombien Andres Pastrana annonça la rupture des négociations de paix avec la guérilla des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie, FARC. Pour réaffirmer l’ « autorité de l’État », il décida d’aller jusqu’à San Vicente del Caguán, où les dialogues avaient été menés pendant plus de deux ans. Il ferait en avion les cent cinquante kilomètres à parcourir depuis la ville de Florencia au sud du pays. Plusieurs journalistes étaient invités.

 

Une candidate à la présidence, quasiment inconnue, voulait faire partie du spectacle. Allant d’un responsable de la suite présidentielle à un autre, elle en exigeait le droit. Devant leur refus catégorique, elle criait, insultait même et menaçait. Une équipe de journalistes français qui l’accompagnaient hallucinaient devant son attitude, qu’elle ne se serait jamais autorisée en France dans une situation identique.

 

– Elle se croit mieux que nous les Colombiens de pure souche parce qu’elle est aussi française, qu’elle écrit mieux en français qu’en espagnol et parce que là-bas, il paraît qu’elle a des amis et des petits amis qui ont du pouvoir, dit une femme brune, officier de l’armée, tout en la regardant avec mépris.

 

Dans les sondages, elle atteignait seulement 0,6 % des intentions de vote. Elle fait campagne à Bogotá en distribuant des préservatifs pour « se protéger de la corruption », et du viagra « pour relever le pays ».

 

Devant le tapage de la dame, le président déclara qu’en pleine bataille électorale, il ne pouvait privilégier aucun candidat, même si c’était une femme. Certaines des personnes se trouvant à côté de Pastrana l’entendirent aussi grommeler quelque chose de ce genre à la sulfureuse politicienne :

 

-Tu te rappelles tout ce que tu dis de moi depuis cette nuit-là ? Alors si tu veux aller à Caguán, vas-y par tes propres moyens !

 

C’est ainsi qu’Ingrid Betancourt dut se déplacer dans un véhicule d’emprunt. Elle ne put emmener avec elle les gardes du corps qu’on lui avait assignés du fait qu’elle était candidate à la présidentielle. On les lui retira pour une raison très simple : on ne pouvait leur faire courir un si gros risque juste pour satisfaire les caprices de la candidate.

 

Ce n’était pas pour exiger publiquement du gouvernement qu’il reprenne les négociations et en termine ainsi avec la guerre, qu’elle désirait aller dans le Caguán. Non, tous savaient que son unique but était d’attirer les regards pour promouvoir sa déplorable campagne. En outre, elle montrerait ainsi à ses compatriotes français qui l’accompagnaient à qui ils avaient affaire.

 

La politicienne plaça sur la voiture des panneaux avec son nom, et d’autres, avec l’inscription « Presse internationale ». Elle pensait qu’ainsi la guérilla, en état d’alerte maximum et déployée sur toute cette immense zone, lui déroulerait le tapis rouge dès qu’elle la reconnaîtrait.

 

Quelques kilomètres plus loin, un barrage militaire voulut leur interdire de continuer le voyage. Sans la moindre amabilité, elle dit aux soldats qu’elle était Ingrid Betancourt et que la guérilla n’oserait pas toucher un seul de ses cheveux. L’officier lui fit signer un document dans lequel elle prenait la responsabilité de ce qui lui arriverait à partir de ce moment.

 

Le groupe continua son chemin. À peine quelques minutes plus tard, ils rencontrèrent une colonne des FARC. Les combattants leur demandèrent affable-ment d’attendre pendant qu’ils vérifiaient leurs noms. Comme le temps passait, Ingrid décida d’impressionner ces hommes et femmes d’ascendance paysanne, mais qui appartenaient à un commando de Forces Spéciales, en donnant ses prénom et nom de famille.

 

Sans sourciller, le commandant du groupe prit le transmetteur et entra en communication avec son supérieur. Peu après, on lui indiqua de la retenir en otage avec son assistante et amie intime, Clara Rojas. Les autres personnes furent remises en liberté quelques heures plus tard.

 

On dit qu’elle vit dans cette détention l’aubaine publicitaire de sa vie électorale, pensant qu’ils la laisse-raient partir quelques jours après. Tout s’écroula pour elle quand on lui annonça qu’elle ferait partie du groupe de personnes séquestrées, qui serait échangé avec des guérilleros emprisonnés et malades. Alors, elle se remit à crier, trépigner, insulter et jusqu’à menacer de faire s’abattre sur eux toute la puissance militaire française.

 

-Madame, cela fait plus de quarante ans que nous affrontons les gringos, alors ce ne sont pas les Français qui vont nous faire peur, lui dit le chef du commando. Avant d’ajouter : Cessez de brailler, vous restez ici parce que vous faites partie de l’oligarchie de ce pays. Un point c’est tout !

 

Quand la nouvelle circula, cela importa peu à l’immense majorité des Colombiens. En revanche, certains s’en réjouirent presque, tant il était rare qu’une personne issue de la bourgeoisie soit touchée dans sa propre chair par la longue guerre civile.

 

Mais en France, ses amis politiques et intimes se jetèrent dans une émouvante campagne médiatique, qui convertit la dame Betancourt en « affaire d’État ». Et comme la France l’adulait médiatiquement, presque toujours de façon fausse et extravagante, elle devint un précieux trophée pour les FARC. La guérilla n’allait donc pas la laisser partir facilement.

 

La campagne « humanitaire » lancée par la France fut utilisée par les gouvernements de Colombie et des États-Unis pour entreprendre une attaque militaire sans précédent, au cours de laquelle la majorité des morts furent des civils, régulièrement loin des fronts guérilleros, loin du lieu où se trouvait Ingrid Betancourt […]

 

VI

 

Les bombardements contre les campements des FARC étaient massifs. Les forces spéciales de la sécurité colombienne, conseillées par des Etasuniens, des Israéliens et des Britanniques harcelaient les forces de la guérilla. La technologie d’espionnage la plus avancée était partout, suivant la moindre trace douteuse aussi bien en Colombie qu’à l’extérieur. Des satellites et des avions scrutaient les forêts colombiennes. Les lieux où l’on pensait que pourraient passer les chefs guérilleros étaient surveillés au centimètre près : on adapta des mini caméras sur des insectes de grande taille qu’on lâcha à des points clés des immenses forêts. Des soldats furent infiltrés avec pour tâche de rester postés dans les arbres, solitaires, plusieurs jours durant, se nourrissant de comprimés. Peut- être qu’un jour passerait par là l’un de ceux qui étaient avidement recherchés.

 

A l’étranger, le nombre des agents des services secrets fut multiplié ; dans les ambassades et les consulats, on soumit au chantage des centaines de Colombiens qui avaient besoin de papiers, en les obligeant à dénoncer les compatriotes qui s’exprimeraient contre le gouvernement ; des narco-paramilitaires furent dépêchés dans plusieurs pays dont l’Espagne, la France, la Belgique, l’Angleterre, l’Argentine, le Brésil, pour assassiner, si nécessaire, des réfugiés et des activistes politiques de gauche. La CIA étasunienne, le MOSSAD israélien et plusieurs agences d’espionnage européennes travaillèrent en étroite collaboration.

 

Sous prétexte de localiser madame Ingrid Betancourt, se mit en place un réseau politique, militaire et technologique comme il en exista peu dans le monde des guerres non conventionnelles. La vérité non dite, c’est que seule une infime partie de tout cela servit à localiser et à libérer l’otage. Le principal objectif était d’en finir avec l’opposition au narco-État colombien qu’elle soit politique, légale ou armée.

 

Telle était la situation lorsque nous nous réunîmes, Ignacio Ramonet, alors directeur du Monde Diplomatique, et Maurice Lemoine, rédacteur en chef du mensuel. Ignacio mit toute sa confiance dans le projet. Les FARC plaçaient toute leur confiance en nous. Maurice irait en Colombie pour rencontrer Raul Reyes, chef guérillero qui coordonnait les négociations de libération d’Ingrid Betancourt. Nous trois seulement serions au courant.

A la date décidée, le reporter partit pour l’Équateur. De là, il devait entrer en Colombie. De mon côté, je retrouvai Ignacio à Caracas où nous participions à un événement international.

Chaque fois que nous nous croisions, au lieu d’évoquer le sujet de notre présence, nous nous échangions quelques mots inquiets car aucune nouvelle de Maurice n’arrivait. Je me rappelle l’air soulagé d’Ignacio lorsque je lui dis simplement et naturellement dans l’ascenseur :

 

– Il est de nouveau à Quito.

 

Maurice fit non seulement un excellent reportage, qui fut repris et commenté dans de nombreux médias internationaux, mais il rapporta aussi un message à la famille d’Ingrid : Reyes lui assurait qu’elle était en bonne santé et sous bonne protection […]

Vous pouvez lire la suite de cet article sur le site "INVESTIG'ACTION" de Michel Collon

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