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Publié par YVAN BALCHOY

Facebook détecte notre classe sociale. Et déclenche la lutte (algorithmique) finale
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Voici donc venu le temps de la lutte des classes, mise en algorithme. Et c’est Facebook cette fois qui s’y colle. A tout seigneur, tout déshonneur.
 

 

Depuis le temps que je vous raconte que le projet des grandes plateformes de l’internet est avant tout un projet politique. Depuis le temps que je dénonce le risque d’un fascisme documentaire opposant une humanité sous-documentée à une humanité sur-documentée

Et depuis le temps … Depuis le temps que le #DigitalLabor est une réalité sociale avant que d’être un mot-dièse. Depuis le temps qu’Antonio Casilli parmi d’autres, creuse avec acharnement le sillon de ces nouvelles formes d’exploitation, de ces nouvelles “colonialités“. 

Depuis le temps … Depuis le temps du capitalisme cognitif de Yann Moulier-Boutang et du capitalisme linguistique de Frédéric Kaplan qui ne cessent de structurer la réflexion sur le rôle (politique) et la place (économique) des plateformes (encore récemment dans ce papier de Nature).

Depuis le temps que l’Uberisation de tout et la Start-Up Nation de n’importe quoi (et réciproquement) nous préparent une démocratie de clients.

 

Là on y est. Mais alors on y est bien bien bien

 

Voici venu le temps. Celui ou en l’espace de quelques jours c’est Amazon qui propose de poser à ses salariés un bracelet permettant de détecter les mouvements de leurs mains. Tripalium et aliénation sont dans un entrepôt, et toute forme d’humanité tombe à l’eau. Ne reste plus que des “masses”, des forces de travail désincarnées, et l’agitation devant elles de la carotte de l’aliénation et du bâton de la concurrence robotique : prends ce bracelet, accepte cette déshumanisation ou le robot, ou les robots, prendront ta place. Et ne pas croire qu’il ne s’agit que des GAFAM.

Face à cela, la grande famille du libéralisme bas du front s’est trouvé un autre dada, faire accroire que nous pourrions revendre nos données personnelles aux GAFAM en nous enrichissant au passage. C’est bien connu, face au patronat les ouvriers se sont toujours enrichis dans le cercle vertueux consistant à spéculer sur leur force de travail et à la revendre. Mais comme cette caricature de l’histoire économique des deux derniers siècles semble hélas trouver un écho médiatique, je vous presse d’aller lire deux textes absolument magistraux sur le sujet, celui de Lionel Maurel et Laura Aufrère “Pour une protection sociale des données personnelles” et sa “synthèse” dans Libération : “Données personnelles : défendons des liens plutôt que des biens.”  

 

Mais où veut-il donc en venir ? 

 

J’y viens. Nous le sentions. Nous le pressentions. Elle était là. Tapie dans l’ombre. La revoilà. La lutte des classes. LA LUTTE DES CLASSES. Mais entre temps les plateformes, les algorithmes et les données, sont passés par là.

Voici donc venu le temps de la lutte des classes, mise en algorithme. Et c’est Facebook cette fois qui s’y colle. A tout seigneur, tout déshonneur.

 

La lutte des classes. Mais la lutte algorithmique déclasse

 

Le 1er Février 2018 Facebook a obtenu la publication d’un brevet qu’il avait déposé en Juillet 2016, brevet intitulé “Socioeconomic group classification based on user features”. (disponible en pdf et en intégralité par ici)

C’est un brevet permettant de prédire le “groupe socio-économique” d’un utilisateur. C’est à dire sa classe sociale. Pourquoi ? Pour le bien de l’humanité et des peuples opprimés. Nan je déconne. Pour permettre aux “tierces-parties” (c’est à dire aux annonceurs) d’améliorer leur ciblage publicitaire. 

 

By predicting the socio-economic groups of users, [Facebook] is able to help the third party present sponsored content to the target users.

 

 

Karl Mar(x)k Zuckerberg

 

 

Pour Facebook et pour Mark (Zuckerberg) les classes sociales, c’est assez simple, il y en a trois. Working Class, Middle Class, Upper Class. Vous me direz, pour Karl (Marx) il n’y en avait que deux, le prolétariat et la bourgeoisie et c’est son copain Max( Weber) qui introduisit une classe moyenne / intermédiaire.

 

La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n’a pas aboli les antagonismes de classes, elle n’a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression à celles d’autrefois. Cependant, le caractère distinctif de notre époque est d’avoir simplifié les antagonismes de classes. La société entière se scinde en deux vastes camps ennemis en deux grandes classes qui s’affrontent directement : la bourgeoisie et le prolétariat.” Karl Marx. Manifeste du parti communiste. 

 

“Simplifier les antagonismes de classe”. Voilà bien la logique, comme le faisait remarquer Antonio Casilli.

Le brevet de Facebook part d’un constat qui est une pure merveille de je ne sais pas trop quoi, mais en tout cas une pure merveille : 

 

Je vous résume l’affaire. En gros, le meilleur moyen de déterminer le niveau de vie (“socio-economic group”) d’un utilisateur c’est de regarder son salaire (“income”). Mais les utilisateurs rechignent un peu à balancer sur Facebook leurs salaires parce que c’est de l’information “sensible”. Ils font chier. Du coup on perd du temps à afficher des pubs pour des Rolex à des prolétaires mal dégrossis. Et ça c’est pas bon pour le business. Bah non, ce qu’il faut c’est s’assurer que ceux qui ont les moyens d’investir le prix d’un Smic dans un téléphone voient toujours davantage de pubs de téléphone et toujours moins de Smicards. Et que ceux qui gagnent le SMIC arrêtent de voir des pubs pour des téléphones qu’il ne pourront jamais se payer. Salauds de pauvres. 

Mais comme les pauvres ils sont chiants à venir rêver sur les marques de luxe des riches et que ça fait perdre de l’engagement et du reach pour les annonceurs et donc du budget et du cash pour la plateforme hôte, ben on va mettre un terme à tout ça en “prédisant” la classe sociale des gens puisqu’ils ne veulent pas nous filer leur salaire ou qu’ils seraient capables de nous mentir. “More engaging user experience based on predicted socioeconomic group“, voilà comment ça s’appelle.

 

 

Une pure merveille vous dis-je. Vous noterez d’ailleurs que tout au long de ce brevet on ne parle jamais “d’annonceurs” mais toujours de “tiers” (third-parties). On dirait presque du Molière. “Voiturez-nous ici les commodités de la conversation”. 

Bref.  

Pour Facebook toujours, l’appartenance à l’une ou l’autre de cette sainte trilogie se joue autour de différents facteurs dont : des données démographiques, le nombre de terminaux (“devices”) possédés, l’usage d’internet (= temps passé sur), l’historique de voyage (biais géographico-culturel américain : l’Upper Class américaine et une partie de la Middle Class se déplace pas mal en avion pour couvrir l’étendue du territoire américain, qu’il s’agisse de voyages “familiaux” ou de voyages d’affaire), les données domestiques (ou “familiales”, traduction de “Household Data”) et, donc, le groupe socio-économique.

 

Dans la théorie de Marx, pour qu’une classe puisse exister il faut qu’elle ait conscience d’être une classe. Qu’elle soit capable de se reconnaître elle-même dans une distance réflexive qui lui permet alors de se mobiliser, d’entrer en action, en lutte et en résistance.  

Alors bien sûr en découvrant ce brevet, certain(e)s d’entre vous se demanderont peut-être quel en est l’intérêt étant donné que nombre d’études attestent qu’il est déjà capable d’identifier notre niveau de vie et notre “classe socio-économique” au regard de la masse de données dont il dispose, et même lorsque nous tentons délibérément d’embrouiller l’algorithme avec de fausses données déclaratives (genre dire qu’on est homosexuel si on est hétérosexuel).

J’ai plusieurs hypothèses.

 

 

Simplifier les antagonismes de classe

 

 

La première c’est que la quantité (de données) ne fait pas forcément leur qualité. Et que la caractérisation fine d’un individu repose sur des données et des interactions qualifiées et plutôt de haut-niveau (par opposition aux interactions kakonomiques ou de bas niveau). Or notre usage de Facebook est de plus en plus un usage de défilement et de diffusion : on regarde ce qui tombe dans notre news feed et on le repartage (ou pas). En face de cette baisse des interactions qualifiées, Facebook est en permanence à la recherche de techniques permettant de “muscler” son algorithme pour mieux inférer et prédire des comportements ou des appartenances (sociales). Cette hypothèse ne pourra jamais bien sûr être vérifiée puisque seul Facebook dispose des données permettant d’attester de cette baisse des interactions de haut-niveau, et qu’il est assez peu probable, si elle est avérée, qu’il communique dessus ou qu’il l’admette simplement. 

L’autre hypothèse est littéralement Marxiste dans le texte : plus d’un siècle et demi après le Manifeste du Parti Communiste, nous entrons dans une nouvelle phase de simplification et d’essentialisation. 

 

Cependant, le caractère distinctif de notre époque est d’avoir simplifié les antagonismes de classes.” 

 

La suite du passage est d’ailleurs troublante : 

 

La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a détruit les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens variés qui unissent l’homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du “paiement au comptant”. Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a supprimé la dignité de l’individu devenu simple valeur d’échange ; aux innombrables libertés dûment garanties et si chèrement conquises, elle a substitué l’unique et impitoyable liberté de commerce. En un mot, à l’exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a substitué une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. […]

Nous assistons aujourd’hui à un processus analogue. Les rapports bourgeois de production et d’échange, de propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d’échange, ressemble au sorcier qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a évoquées.

 

Le sorcier qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a évoquées“. D’accord la métaphore est un peu moisie, mais avouez qu’elle trouve quand même un étrange résonance dans l’actualité … La suite je vous l’ai racontée dans ce billet 

 

e médiatique contre la Syrie : Stop ou encore ?

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