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Publié par YVAN BALCHOY

Lumumba ciu-ci

Pleure, O Noir Frère bien-aimé

O Noir, bétail humain depuis des millénaires

Tes cendres s’éparpillent à tous les vents du ciel

Et tu bâtis jadis les temples funéraires

Où dorment les bourreaux d’un sommeil éternel.

Poursuivi et traqué, chassé de tes villages,

Vaincu en des batailles où la loi du plus fort,

En ces siècles barbares de rapt et de carnage,

Signifiait pour toi l’esclavage ou la mort,

Tu t’étais réfugié en ces forêts profondes

Où l’autre mort guettait sous son masque fiévreux

Sous la dent du félin, ou dans l’étreinte immonde

Et froide du serpent, t’écrasant peu à peu.

Et puis s’en vint le Blanc,

plus sournois, plus rusé et rapace

Qui échangeait ton or pour de la pacotille,

Violentant tes femmes, enivrant tes guerriers,

Parquant en ses vaisseaux tes garçons et tes filles.

Le tam-tam bourdonnait de village en village

Portant au loin le deuil, semant le désarroi,

Disant le grand départ pour les lointains rivages

Où le coton est Dieu et le dollar Roi

Condamné au travail forcé, tel une bête de somme

De l’aube au crépuscule sous un soleil de feu

Pour te faire oublier que tu étais un homme

On t’apprit à chanter les louanges de Dieu.

Et ces divers cantiques, en rythmant ton calvaire

Te donnaient l’espoir en un monde meilleur…

Mais en ton cœur de créature humaine,

tu ne demandais guère

Que ton droit à la vie et ta part de bonheur

. Assis autour du feu, les yeux pleins de rêve et d’angoisse

Chantant des mélopées qui disaient ton cafard

Parfois joyeux aussi, lorsque montait la sève

Tu dansais, éperdu, dans la moiteur du soir .

Et c’est là que jaillit, magnifique,

Sensuelle et virile comme une voix d’airain Issue de ta douleur, ta puissante musique,

Le jazz, aujourd’hui admiré dans le monde

En forçant le respect de l’homme blanc ,

En lui disant tout haut que dorénavant,

Ce pays n’est plus le sien comme aux vieux temps.

Tu as permis ainsi à tes frères de race

De relever la tête et de regarder en face

L’avenir heureux que promet la délivrance.

Les rives du grand fleuve, pleines de promesses

Sont désormais tiennes.

Cette terre et toutes ses richesses

Sont désormais tiennes.

Et là haut, le soleil de feu dans un ciel sans couleur,

De sa chaleur étouffera ta douleur

Ses rayons brûlants sécheront pour toujours

La larme qu’ont coulée tes ancêtres,

Martyrisés par leurs tyranniques maîtres,

Sur ce sol que tu chéris

Et tu feras du Congo,

une nation libre et heureuse,

Au centre de cette gigantesque Afrique Noire.

Patrice Lumumba

Cette poésie de Lumumba a été publiée par le journal INDEPENDANCE, organe du M.N.C., en septembre 1959.

Cf. La pensée politique de Patrice LUMUMBA, textes et documents recueillis par Jean VAN LIERDE, Présence Africaine, 1963, p. 69-70.

https://afriqueindependance.wordpress.com/2010/04/05/poesie-de-patrice-lumumba/

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