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Publié par YVAN BALCHOY

LENINE SUR LA GUERRE ET LA PAIX

PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS UNISSEZ-VOUS ! LENINE SUR LA GUERRE ET LA PAIX

 

 

Edition électronique réalisée par Vincent Gouysse à partir de l’ouvrage publié en 1975 aux Editions en langues étrangères, Pékin. WWW.MARXISME.FR LE SOCIALISME ET LA GUERRE (L'ATTITUDE DU PARTI OUVRIER SOCIAL-DEMOCRATE DE RUSSIE A L'EGARD DE LA GUERRE)1 PREFACE A LA PREMIERE EDITION (PUBLIEE A L'ETRANGER)

 

La guerre dure depuis un an déjà. Notre Parti a défini son attitude envers elle dès le début, dans un manifeste du Comité central, rédigé en septembre 1914 et publié (après sa distribution aux membres du Comité central et aux représentants responsables de notre Parti en Russie, et après notification de leur accord) le 1er novembre 1914 dans le N°33 du Social-Démocrate, organe central de notre Parti.

 

Ensuite, dans le N°4O (29 mars 1915), ont paru les résolutions de la Conférence de Berne**, qui fournissent un exposé plus précis de nos principes et de notre tactique.

 

A l'heure actuelle, l'état d'esprit révolutionnaire des masses se manifeste de plus en plus en Russie. Des symptômes de ce phénomène s'observent dans tous les autres pays, encore que les aspirations révolutionnaires du prolétariat soient étouffées par la majorité des partis social-démocrates officiels, qui se sont rangés aux côtés de leurs gouvernements et de leur bourgeoisie. Cet état de choses rend particulièrement pressante la publication d'une brochure faisant le bilan de la tactique social-démocrate en ce qui concerne la guerre.

 

Nous rééditons intégralement les documents précités du Parti en les accompagnant de brefs commentaires où nous nous efforçons de faire état des principaux arguments produits en faveur de la tactique bourgeoise et de la tactique prolétarienne, dans les publications et au cours des assemblées du Parti.

 

 CHAPITRE PREMIER - LES PRINCIPES DU SOCIALISME ET LA GUERRE DE 1914-1915 L'ATTITUDE DES SOCIALISTES A L'EGARD DES GUERRES

 

Les socialistes ont toujours condamné les guerres entre les nations comme une entreprise barbare et bestiale. Mais notre attitude à l'égard de la guerre est foncièrement différente de celle des pacifistes (partisans et propagandistes de la paix) bourgeois et des anarchistes. Nous nous distinguons des premiers en ce sens que nous comprenons le lien inévitable qui rattache les guerres à la lutte des classes à l'intérieur du pays, que nous comprenons qu'il est impossible de supprimer les guerres sans supprimer les classes et sans instaurer le socialisme; et aussi en ce sens que nous reconnaissons parfaitement la légitimité, le caractère progressiste et la nécessité des guerres civiles, c'est-à-dire des guerres de la classe opprimée contre celle qui l'opprime, des esclaves contre les propriétaires d'esclaves, des paysans serfs contre les seigneurs terriens, des ouvriers salariés contre la bourgeoisie.

Nous autres, marxistes, différons des pacifistes aussi bien que des anarchistes en ce sens que nous reconnaissons la nécessité d'analyser historiquement (du point de vue du matérialisme dialectique de Marx) chaque guerre prise à part. L'histoire a connu maintes guerres qui, malgré les horreurs, les atrocités, les calamités et les souffrances qu'elles comportent inévitablement, furent progressives, c'està- dire utiles au développement de l'humanité en aidant à détruire des institutions particulièrement nuisibles et réactionnaires (par exemple, l'autocratie ou le servage) et les despotismes les plus barbares d'Europe (turc et russe). Aussi importe-t-il d'examiner les particularités historiques de la guerre actuelle.

 

LES TYPES HISTORIQUES DE GUERRES MODERNES

 

La Grande Révolution française a inauguré une nouvelle époque dans l'histoire de l'humanité. Depuis lors et jusqu'à la Commune de Paris, de 1789 à 1871, les guerres de libération nationale, à caractère progressif bourgeois, constituèrent l'un des types de guerres. Autrement dit, le contenu principal et la portée historique de ces guerres étaient le renversement de l'absolutisme et du système féodal, leur ébranlement, l'abolition du joug étranger. C'étaient là, par conséquent, des guerres progressives; aussi tous les démocrates honnêtes, révolutionnaires, de même que tous les socialistes, ont toujours souhaité, dans les guerres de ce genre, le succès du pays (c'est-à-dire de la bourgeoisie) qui contribuait à renverser ou à saper les bastions les plus dangereux du régime féodal, de l'absolutisme et de l'oppression exercée sur les peuples étrangers. Ainsi, dans les guerres révolutionnaires de la France, il y avait un élément de pillage et de conquête des terres d'autrui par les Français; mais cela ne change rien à la portée historique essentielle de ces guerres qui démolissaient et ébranlaient le régime féodal et l'absolutisme de toute la vieille Europe, de l'Europe du servage.

Dans la guerre franco-allemande, l'Allemagne a dépouillé la France, mais cela ne change rien à la signification historique fondamentale de cette guerre, qui a affranchi des dizaines de millions d'Allemands du morcellement féodal et de l'oppression exercée sur eux par deux despotes, le tsar russe et Napoléon III. 

 

LA DIFFERENCE ENTRE GUERRE OFFENSIVE ET GUERRE DEFENSIVE L'époque de 1789-1871 a laissé des traces profondes et des souvenirs révolutionnaires. Avant le renversement du régime féodal, de l'absolutisme et du joug d'une nation étrangère, il ne pouvait absolument pas être question de voir se développer la lutte du prolétariat pour le socialisme.

Parlant du caractère légitime de la guerre «défensive» à propos des guerres de cette époque, les socialistes ont toujours eu en vue, très précisément, ces objectifs qui se ramènent à la révolution contre le régime médiéval et le servage.

Les socialistes ont toujours entendu par guerre «défensive» une guerre «juste» dans ce sens (comme l'a dit exactement un jour W. Liebknecht). C'est seulement dans ce sens que les socialistes reconnaissaient et continuent de reconnaître le caractère légitime, progressiste, juste, de la «défense de la patrie» ou d'une guerre «défensive».

Par exemple, si demain le Maroc déclarait la guerre à la France, l'Inde à l'Angleterre, la Perse ou la Chine à la Russie, etc., ce seraient des guerres «justes», «défensives», quel que soit celui qui commence, et tout socialiste appellerait de ses voeux la victoire des Etats opprimés, dépendants, lésés dans leurs droits, sur les «grandes» puissances oppressives, esclavagistes, spoliatrices.

Mais imaginez qu'un propriétaire de 100 esclaves fasse la guerre à un autre propriétaire qui en possède 200, pour un plus «juste» partage des esclaves. Il est évident qu'appliquer à un tel cas la notion de guerre «défensive» ou de «défense de la patrie» serait falsifier l'histoire; ce serait, pratiquement, une mystification des simples gens, de la petite bourgeoisie, des gens ignorants, par d'habiles esclavagistes.

 

C'est ainsi qu'aujourd'hui la bourgeoisie impérialiste trompe les peuples au moyen de l'idéologie «nationale» et de la notion de défense de la patrie dans la guerre actuelle entre esclavagistes, qui a pour enjeu la consolidation et le renforcement de l'esclavage.

 

LA GUERRE ACTUELLE EST UNE GUERRE IMPERIALISTE

Presque tout le monde reconnaît que la guerre actuelle est une guerre impérialiste, mais le plus souvent on déforme cette notion, ou bien on l'applique unilatéralement, ou bien on insinue que cette guerre pourrait avoir une portée progressiste bourgeoise, de libération nationale. L'impérialisme est le degré supérieur du développement du capitalisme, que celui-ci n'a atteint qu'au XXe siècle.

Le capitalisme se sent désormais à l'étroit dans les vieux Etats nationaux sans la formation desquels il n'aurait pu renverser le régime féodal. Le capitalisme a développé la concentration au point que des industries entières ont été accaparées par les syndicats patronaux, les trusts, les associations de capitalistes milliardaires, et que presque tout le globe a été partagé entre ces «potentats du capital», sous forme de colonies ou en enserrant les pays étrangers dans les filets de l'exploitation financière.

A la liberté du commerce et de la concurrence se sont substituées les tendances au monopole, à la conquête de terres pour y investir les capitaux, pour en importer des matières premières, etc. De libérateur des nations que fut le capitalisme dans la lutte contre le régime féodal, le capitalisme impérialiste est devenu le plus grand oppresseur des nations. Ancien facteur de progrès, le capitalisme est devenu réactionnaire ; il a développé les forces productives au point que l'humanité n'a plus qu'à passer au socialisme, ou bien à subir durant des années, et même des dizaines d'années, la lutte armée des «grandes» puissances pour le maintien artificiel du capitalisme à l'aide de colonies, de monopoles, de privilèges et d'oppressions nationales de toute nature. …

 

POURQUOI LA RUSSIE FAIT-ELLE LA GUERRE ?

 

En Russie, l'impérialisme capitaliste du type moderne s'est pleinement révélé dans la politique du tsarisme à l'égard de la Perse, de la Mandchourie et de la Mongolie; mais ce qui, d'une façon générale, prédomine en Russie, c'est l'impérialisme militaire et féodal. Nulle part au monde la majorité de la population du pays n'est aussi opprimée : les Grands-Russes ne forment que 43 % de la population, c'est-à-dire moins de la moitié, et tous les autres habitants sont privés de droits, en tant qu'allogènes.

Sur les 170 millions d'habitants de la Russie, 100 millions environ sont asservis et privés de droits. Le tsarisme fait la guerre pour s'emparer de la Galicie et étrangler définitivement la liberté des Ukrainiens, pour conquérir l'Arménie, Constantinople, etc.

Le tsarisme voit dans la guerre un moyen de détourner l'attention du mécontentement qui s'accroît à l'intérieur du pays et d'écraser le mouvement révolutionnaire grandissant. Aujourd'hui, pour deux Grands-Russes, on compte en Russie deux ou trois «allogènes» privés de droits : le tsarisme s'efforce, au moyen de la guerre, d'augmenter le nombre des nations opprimées par la Russie, d'accentuer leur oppression et de faire ainsi échec à la lutte pour la liberté que mènent les Grands-Russes eux-mêmes. La possibilité d'asservir et de piller les autres nations aggrave le marasme économique, car il arrive souvent que la source des revenus soit moins le développement des forces productives que l'exploitation semi-féodale des «allogènes». Ainsi, du côté de la Russie, la guerre porte un caractère foncièrement réactionnaire et hostile aux mouvements de libération.

 

QU'EST-CE QUE LE SOCIAL-CHAUVINISME ?

 

Le social-chauvinisme, c'est ce qui invoque l'idée de la «défense de la patrie» dans la guerre actuelle. De cette idée découlent, par voie de conséquence, la renonciation à la lutte de classe pendant la guerre, le vote des crédits militaires, etc. Les social-chauvins pratiquent en fait une politique antiprolétarienne, bourgeoise, car ils préconisent en réalité, non pas la «défense de la patrie» au sens de la lutte contre l'oppression étrangère, mais le «droit» de telles ou telles «grandes» puissances à piller les colonies et à opprimer d'autres nations.

Les social-chauvins reprennent à leur compte la mystification du peuple par la bourgeoisie, selon laquelle la guerre serait menée pour la défense de la liberté et de l'existence des nations, et se rangent ainsi aux côtés de la bourgeoisie contre le prolétariat. Sont des social-chauvins aussi bien ceux qui justifient et exaltent les gouvernements et la bourgeoisie d'un des groupes des puissances belligérantes que ceux qui, à l'instar de Kautsky, reconnaissent aux socialistes de toutes les puissances belligérantes un droit identique à la «défense de la patrie». Le socialchauvinisme, qui prône en fait la défense des privilèges, des avantages, des pillages et violences de «sa propre» bourgeoisie impérialiste (ou de toute bourgeoisie, quelle qu'elle soit), constitue une trahison pleine et entière de toutes les convictions socialistes et de la résolution du Congrès socialiste international de Bâle.

 

LE MANIFESTE DE BALE

 

Le manifeste sur la guerre, adopté à l'unanimité à Bâle en 1912, vise justement la guerre qui a éclaté en 1914 entre l'Angleterre et l'Allemagne avec leurs alliés actuels.

Le manifeste déclare nettement que nul intérêt du peuple ne peut justifier une telle guerre, menée pour «le profit des capitalistes ou l'orgueil des dynasties», sur la base de la politique impérialiste, spoliatrice, des grandes puissances. Le manifeste déclare expressément que la guerre est un danger «pour les gouvernements» (tous sans exception), met en évidence la crainte que la «révolution prolétarienne» leur inspire, rappelle de la manière la plus explicite l'exemple de la Commune de 1871 et celui d'octobre-décembre 1905, c'est-àdire l'exemple de la révolution et de la guerre civile.

 

Par conséquent, le Manifeste de Bâle indique, précisément pour la guerre actuelle, la tactique de la lutte révolutionnaire des ouvriers à l'échelle internationale contre leurs gouvernements, la tactique de la révolution prolétarienne. Le Manifeste de Bâle reprend les termes de la résolution de Stuttgart disant qu'au cas où la guerre éclaterait, les socialistes devraient exploiter «la crise économique et politique» créée par la guerre pour «précipiter la chute du capitalisme», c'est-à-dire mettre à profit les difficultés suscitées aux gouvernements par la guerre, ainsi que la colère des masses, en vue de la révolution socialiste. 

La politique des social-chauvins, qui justifient la guerre du point de vue bourgeois sur le mouvement de libération, qui admettent la «défense de la patrie», qui votent les crédits, qui entrent dans les ministères, etc., est donc une trahison pure et simple du socialisme, qui ne s'explique, comme on le verra plus loin, que par la victoire de l'opportunisme et de la politique ouvrière national-libérale au sein de la majorité des partis européens.

 

LES FAUSSES REFERENCES A MARX ET A ENGELS

 

Les social-chauvins russes (Plékhanov en tête) invoquent la tactique de Marx dans la guerre de 1870 ; les social-chauvins allemands (genre Lensch, David et Cie) invoquent les déclarations d'Engels en 1891 sur la nécessité pour les socialistes allemands de défendre la patrie en cas de guerre contre la Russie et la France réunies; enfin, les social-chauvins genre Kautsky, désireux de transiger avec le chauvinisme international et de le légitimer, invoquent le fait que Marx et Engels, tout en condamnant les guerres, se sont néanmoins chaque fois rangés, de 1854-1855 à 1870-1871 et en 1876-1877, du côté de tel ou tel Etat belligérant, une fois le conflit malgré tout déclenché.

 

Toutes ces références déforment d'une façon révoltante les conceptions de Marx et d'Engels par complaisance pour la bourgeoisie et les opportunistes, de même que les écrits des anarchistes (les Guillaume et Ce) dénaturent les conceptions de Marx et d'Engels pour justifier l'anarchisme.

La guerre de 1870-1871 a été, du côté de l'Allemagne, une guerre historiquement progressive jusqu'à la défaite de Napoléon III qui, de concert avec le tsar, avait longtemps opprimé l'Allemagne en y maintenant le morcellement féodal. Dès que la guerre eut tourné au pillage de la France (annexion de l'Alsace et de la Lorraine), Marx et Engels condamnèrent résolument les Allemands.

 

Au reste, dès le début de cette guerre, Marx et Engels avaient approuvé le refus de Bebel et de Liebknecht de voter les crédits et recommandé à la social-démocratie de ne pas faire bloc avec la bourgeoisie, mais de lutter pour la sauvegarde des intérêts de classe particuliers du prolétariat.

 

Appliquer le jugement porté sur cette guerre progressive bourgeoise et de libération nationale à la guerre impérialiste actuelle, c'est se moquer de la vérité. Il en va de même, de façon encore plus frappante, pour la guerre de 1854-1855 et pour toutes les guerres menées au XIXe siècle, alors que n'existaient ni l'impérialisme actuel, ni les conditions objectives déjà mûres du socialisme, ni des partis socialistes de masse dans tous les pays belligérants, c'est-à-dire à une époque où faisaient précisément défaut les conditions d'où le Manifeste de Bâle dégageait la tactique de la «révolution prolétarienne» en relation avec la guerre entre les grandes puissances. Invoquer aujourd'hui l'attitude de Marx à l'égard des guerres de l'époque de la bourgeoisie progressive et oublier les paroles de Marx : «Les ouvriers n'ont pas de patrie», paroles qui se rapportent justement à l'époque de la bourgeoisie réactionnaire qui a fait son temps, à l'époque de la révolution socialiste, c'est déformer cyniquement la pensée de Marx et substituer au point de vue socialiste le point de vue bourgeois.

 

LA FAILLITE DE LA IIe INTERNATIONALE

 

Les socialistes du monde entier ont déclaré solennellement en 1912, à Bâle, qu'ils considéraient la future guerre européenne comme une entreprise «criminelle» et ultra-réactionnaire de tous les gouvernements, qui devait précipiter la chute du capitalisme en provoquant inévitablement la révolution contre ce dernier. La guerre est venue, la crise a éclaté.

Au lieu de la tactique révolutionnaire, la majorité des partis social-démocrates ont appliqué une tactique réactionnaire et se sont rangés du côté de leurs gouvernements et de leur bourgeoisie. Cette trahison à l'égard du socialisme marque la faillite de la IIe Internationale (1889-1914), et nous devons voir clairement ce qui a déterminé cette faillite, ce qui a engendré le social-chauvinisme et ce qui lui a donné sa vigueur.

 

LE SOCIAL-CHAUVINISME, DERNIER MOT DE L'OPPORTUNISME

 

Durant toute l'existence de la IIe Internationale, une lutte s'est poursuivie à l'intérieur de tous les partis social-démocrates entre l'aile révolutionnaire et l'aile opportuniste. Dans plusieurs pays, il y a eu scission sur ce point (Angleterre, Italie, Hollande, Bulgarie). 

 

Aucun marxiste ne doutait que l'opportunisme fût l'expression de la politique bourgeoise au sein du mouvement ouvrier, l'expression des intérêts de la petite bourgeoisie et de l'alliance avec «leur» bourgeoisie d'une partie minime d'ouvriers embourgeoisés contre les intérêts de la masse des prolétaires, de la masse des opprimés.

 

Les conditions objectives de la fin du XIXe siècle renforçaient tout particulièrement l'opportunisme, l'utilisation de la légalité bourgeoise étant transformée de ce fait en servilité à son égard ; elles créaient une mince couche bureaucratique et aristocratique de la classe ouvrière, et attiraient dans les rangs des partis social-démocrates nombre de «compagnons de route» petits-bourgeois.

 

La guerre a accéléré ce développement, transformé l'opportunisme en social-chauvinisme, et l'alliance tacite des opportunistes avec la bourgeoisie, en une alliance ouverte.

En outre, les autorités militaires ont décrété partout la loi martiale et muselé la masse ouvrière, dont les anciens chefs sont passés, à peu près en bloc, du côté de la bourgeoisie. La base économique de l'opportunisme est la même que celle du social-chauvinisme : les intérêts d'une mince couche d'ouvriers privilégiés et de la petite bourgeoisie, qui défendent leur situation privilégiée, leur «droit» aux miettes des profits réalisés dans le pillage des autres nations par «leur» bourgeoisie nationale, grâce aux avantages attachés à la situation de grande puissance, etc.

Le contenu politique et idéologique de l'opportunisme est le même que celui du social-chauvinisme: remplacement de la lutte des classes par leur collaboration, renonciation aux moyens révolutionnaires de lutte, soutien de «son» gouvernement en difficultés au lieu d'une utilisation de ces difficultés pour la révolution. Si l'on considère tous les pays européens dans leur ensemble, sans s'arrêter à telles ou telles personnalités (quel que soit leur prestige), on constatera que c'est bien le courant opportuniste qui est devenu le principal rempart du social-chauvinisme, et que du camp des révolutionnaires s'élève presque partout une protestation plus ou moins conséquente contre ce courant.

Et si l'on considère, par exemple, le groupement des tendances au Congrès socialiste international de Stuttgart, en 1907, on constatera que le marxisme international était contre l'impérialisme, tandis que, dès cette époque, l'opportunisme international le soutenait.

 

L'UNITE AVEC LES OPPORTUNISTES, C'EST L'ALLIANCE DES OUVRIERS AVEC «LEUR» BOURGEOISIE NATIONALE ET LA SCISSION DE LA CLASSE OUVRIERE REVOLUTIONNAIRE INTERNATIONALE

 

Autrefois, avant la guerre, l'opportunisme était souvent considéré comme une «déviation», une «position extrême», mais on lui reconnaissait néanmoins le droit d'être partie intégrante du parti social-démocrate.

La guerre a montré que c'est désormais chose impossible. L'opportunisme s'est pleinement «épanoui», il a joué jusqu'au bout son rôle d'émissaire de la bourgeoisie dans le mouvement ouvrier.

L'unité avec les opportunistes est devenue un tissu d'hypocrisies, dont nous voyons un exemple dans le Parti social-démocrate allemand. Dans toutes les grandes occasions (par exemple, lors du vote du 4 août), les opportunistes présentent leur ultimatum et l'imposent en mettant en jeu leurs nombreuses relations avec la bourgeoisie, leur majorité dans les directions des syndicats, etc. L’unité avec les opportunistes, n'étant rien d'autre que la scission du prolétariat révolutionnaire de tous les pays, marque en fait, aujourd'hui, la subordination de la classe ouvrière à «sa» bourgeoisie nationale, l'alliance avec celle-ci en vue d'opprimer d'autres nations et de lutter pour les privilèges des grandes puissances. Si dure que soit, en certains cas, la lutte contre les opportunistes qui règnent dans maintes organisations, quelque forme particulière que prenne, dans certains pays, le processus d'épuration des partis ouvriers se débarrassant des opportunistes, ce processus est inévitable et fécond. Le socialisme réformiste agonise ; le socialisme renaissant «sera révolutionnaire, intransigeant, insurrectionnel», selon l'expression si juste du socialiste français Paul Golay…

 

LE MOT D'ORDRE DES MARXISTES EST CELUI DE LA SOCIAL-DEMOCRATIE REVOLUTIONNAIRE

 

La guerre a, sans conteste, engendré une crise extraordinairement violente et aggravé à l'extrême la misère des masses. Le caractère réactionnaire de cette guerre, le mensonge éhonté de la bourgeoisie de tous les pays, qui dissimule ses visées de brigandage sous le manteau de l'idéologie «nationale», suscitent nécessairement, dans la situation révolutionnaire qui existe objectivement, des tendances révolutionnaires au sein des masses.

 

Notre devoir est d'aider à prendre conscience de ces tendances, de les approfondir et de leur donner corps. Seul le mot d'ordre de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile exprime correctement cette tâche, et toute lutte de classes conséquente pendant la guerre, toute tactique sérieusement appliquée d'«actions de masse» y mène inévitablement.

 

On ne peut savoir si c'est à l'occasion de la première ou d'une seconde guerre impérialiste des grandes puissances, si c'est pendant ou après cette guerre, qu'éclatera un puissant mouvement révolutionnaire. Mais, de toute façon, notre devoir impérieux est de travailler méthodiquement et sans relâche dans cette voie. Le Manifeste de Bâle invoque sans détours l'exemple de la Commune de Paris, c'est-à-dire la transformation d'une guerre de gouvernements en guerre civile. Il y a un demi-siècle, le prolétariat était trop faible, les conditions objectives du socialisme n'étaient pas encore venues à maturité, il ne pouvait y avoir ni coordination ni coopération des mouvements révolutionnaires dans tous les pays belligérants ; l'engouement d'une partie des ouvriers parisiens pour l'«idéologie nationale» (la tradition 12 de 1792) attestait de leur part une défaillance petite-bourgeoise, que Marx avait signalée en son temps et qui fut une des causes de l'échec de la Commune. Un demi-siècle plus tard, les conditions qui affaiblissaient la révolution d'alors ont disparu, et à l'heure actuelle il est impardonnable pour un socialiste de renoncer à agir, très précisément, dans l'esprit des communards parisiens.

 

L'EXEMPLE DE LA FRATERNISATION DANS LES TRANCHEES

 

Les journaux bourgeois de tous les pays belligérants ont cité des exemples de fraternisation entre soldats même dans les tranchées. Et les décrets draconiens promulgués par les autorités militaires (Allemagne, Angleterre) contre cette fraternisation ont démontré que les gouvernements et la bourgeoisie y attachaient une sérieuse importance.

Si des cas de fraternisation ont pu se produire, malgré la domination totale de l'opportunisme à la direction des partis social-démocrates d'Europe occidentale, et alors que le social-chauvinisme est soutenu par toute la presse social-démocrate, par toutes les autorités de la IIe Internationale, cela nous montre à quel point il serait possible d'abréger la durée de la guerre criminelle, réactionnaire et esclavagiste d'aujourd'hui et d'organiser le mouvement international révolutionnaire, si un travail systématique était effectué dans ce sens, ne serait-ce que par les socialistes de gauche de tous les pays belligérants.

 

L'IMPORTANCE DE L'ORGANISATION ILLEGALE

 

Les anarchistes les plus marquants du monde entier se sont déshonorés tout autant que les opportunistes par le social-chauvinisme (dans l'esprit de Plékhanov et de Kautsky) dont ils ont fait preuve au cours de cette guerre. Un des résultats utiles de ce conflit sera sans doute qu'il tuera à la fois l'opportunisme et l'anarchisme. Sans renoncer en aucun cas et sous aucun prétexte à utiliser la plus minime possibilité légale pour organiser les masses et propager le socialisme, les partis social-démocrates doivent rompre avec toute attitude servile devant la légalité. «Tirez les premiers, Messieurs les bourgeois», écrivait Engels, en faisant précisément allusion à la guerre civile et à la nécessité pour nous de violer la légalité après que celle-ci l'aura été par la bourgeoisie.

La crise a montré que la bourgeoisie enfreint la légalité dans tous les pays même les plus libres, et qu'il est impossible de conduire les masses à la révolution sans constituer une organisation clandestine pour préconiser, discuter, apprécier et préparer les moyens de lutte révolutionnaires. En Allemagne, par exemple, tout ce que les socialistes font d'honnête se fait contre le vil opportunisme et l'hypocrite «kautskisme», et cela, précisément, dans l'illégalité. En Angleterre, on est passible du bagne pour l'impression d'appels invitant à refuser le service militaire. Considérer comme compatible avec l'appartenance au Parti social-démocrate la répudiation des procédés clandestins de propagande et les railler dans la presse légale, c'est trahir le socialisme.

 

DE LA DEFAITE DE «SON PROPRE» GOUVERNEMENT DANS LA GUERRE IMPERIALISTE

 

Les partisans de la victoire de leur gouvernement dans la guerre actuelle, de même que les partisans du mot d'ordre : «Ni victoire ni défaite», adoptent les uns et les autres le point de vue du socialchauvinisme. Dans une guerre réactionnaire, la classe révolutionnaire ne peut pas ne pas souhaiter la défaite de son gouvernement ; elle ne peut manquer de voir le lien entre les échecs militaires de ce dernier et les facilités qui en résultent pour le renverser.

Seul le bourgeois qui croit que la guerre engagée par les gouvernements finira de toute nécessité comme une guerre entre gouvernements, et qui le désire, trouve «ridicule» ou «absurde» l'idée que les socialistes de tous les pays belligérants doivent affirmer qu'ils veulent la défaite de tous les gouvernements, de «leurs» gouvernements.

Par contre, une telle position correspondrait exactement à la pensée secrète de tout ouvrier conscient et s'inscrirait dans le cadre de notre activité visant à transformer la guerre impérialiste en guerre civile. 13 Il est hors de doute que l'important travail d'agitation contre la guerre effectué par une partie des socialistes anglais, allemands et russes «affaiblissait la puissance militaire» de leurs gouvernements respectifs, mais cette agitation faisait honneur aux socialistes.

Ceux-ci doivent expliquer aux masses qu'il n'est point de salut pour elles hors du renversement révolutionnaire de «leurs» gouvernements respectifs, et que les difficultés rencontrées par ces gouvernements dans la guerre actuelle doivent être exploitées précisément à cette fin.

 

DU PACIFISME ET DU MOT D'ORDRE DE LA PAIX

 

L'état d'esprit des masses en faveur de la paix exprime souvent le début d'une protestation, d'une révolte et d'une prise de conscience du caractère réactionnaire de la guerre.

Tirer profit de cet état d'esprit est le devoir de tous les social-démocrates. Ils participeront très activement à tout mouvement et à toute manifestation sur ce terrain, mais ils ne tromperont pas le peuple en laissant croire qu'en l'absence d'un mouvement révolutionnaire il est possible de parvenir à une paix sans annexions, sans oppression des nations, sans pillage, sans que subsiste le germe de nouvelles guerres entre les gouvernements actuels et les classes actuellement dirigeantes.

Tromper ainsi le peuple ne ferait que porter de l'eau au moulin de la diplomatie secrète des gouvernements belligérants et de leurs plans contre-révolutionnaires. Quiconque désire une paix solide et démocratique doit être partisan de la guerre civile contre les gouvernements et la bourgeoisie.

 

DU DROIT DES NATIONS A DISPOSER D'ELLES-MEMES La mystification du peuple la plus largement pratiquée par la bourgeoisie dans cette guerre est le camouflage de ses buts de brigandage derrière l'idée de la «libération nationale». Les Anglais promettent la liberté à la Belgique ; les Allemands à la Pologne, etc.

En réalité, comme nous l'avons vu, c'est une guerre entre les oppresseurs de la majorité des nations du monde pour consolider et étendre cette oppression. Les socialistes ne peuvent atteindre leur grand objectif sans lutter contre tout asservissement des nations.

Aussi doivent-ils exiger absolument que les partis social-démocrates des pays oppresseurs (des «grandes» puissances, notamment) reconnaissent et défendent le droit des nations opprimées à disposer d'elles-mêmes, et cela au sens politique du mot, c'est-à-dire le droit à la séparation politique. Le socialiste appartenant à une nation dominante ou à une nation possédant des colonies, et qui ne défendrait pas ce droit, serait un chauvin.

La défense de ce droit, loin d'encourager la formation de petits Etats, conduit au contraire à la formation plus libre, plus sûre et, par suite, plus large et plus généralisée de grands Etats et de fédérations entre Etats, ce qui est plus avantageux pour les masses et correspond mieux au développement économique. Les socialistes des nations opprimées, pour leur part, doivent lutter sans réserve pour l'unité complète (y compris sur le plan de l'organisation) des ouvriers des nationalités opprimées et oppressives. L'idée d'une séparation juridique des nations (ce qu'on appelle l'«autonomie nationale culturelle» de Bauer et Renner) est une idée réactionnaire.

L'époque de l'impérialisme est celle de l'oppression croissante des nations du monde entier par une poignée de «grandes» puissances ; aussi la lutte pour la révolution internationale socialiste contre l'impérialisme est-elle impossible sans la reconnaissance du droit des nations à disposer d'elles-mêmes. «Un peuple qui en opprime d'autres ne saurait être libre» (Marx et Engels).

Ne peut être socialiste un prolétariat qui admet la moindre violence exercée par «sa» nation à l'encontre d'autres nations.

 

Vous pouvez lire l'intégralité de l'article de Lénine à l'adresse suivante :

 

http://www.communismebolchevisme.net/download/Lenine_Sur_la_guerre_et_la_paix.

 

Rappelons qu'une des premières mesures des communistes en arrivant au pouvoir a été de traiter un armistice avec l'allemagne pour faire cesser une guerre considérée par Lénine comme impérialiste. (Y.B.)

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