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Publié par YVAN BALCHOY

 

MICHEL PEYRET

 

 

 

Marx : « C'est l'homme qui fait la religion et non la religion qui fait l'homme ». « En fait, nous dit Antoine Artous, le terrain politique déporte Marx. Cela est manifeste dans son Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel. Il affirme que sa critique de la politique est un approfondissement de la critique de la religion, tout en se démarquant de Feuerbach : « Voici le fondement de la critique irreligieuse : c’est l’homme qui fait la religion et non la religion qui fait l’homme. […] Mais l’homme, ce n’est pas un être abstrait, recroquevillé hors du monde, c’est la société.

Cet État, cette société produisent la religion, une conscience renversée du monde, parce qu’ils sont eux-mêmes un monde renversé » (Marx, 1982a, 3 : 382). Cette thématique du « monde renversé » va le suivre jusqu’au Capital.... Avec Antoine Artous revenons sur ces thèses de Marx.  

Michel Peyret  

A lire : Avant-propos de "Karl Marx. Les thèses sur Feuerbach" A l'occasion de la réédition du livre de Georges Labica , Karl Marx. Les Thèses sur Feuerbach (Syllepse, 2014), Contretemps publie ici l'avant-propos rédigé par Antoine Artous.

Les Thèses sur Feuerbach sont de simples notes de travail, écrites par Marx en mai ou juin 1845. Engels les publie sous ce titre, avec quelques corrections, en 1888, cinq années après la mort de Marx.

Il les présente « comme premier document où [est] déposé le germe génial de la nouvelle conception du monde ». Ces notes vont connaître un « destin exceptionnel » pour un texte si court par le nombre de commentaires qu’elles ont connus dans le monde, souligne Georges Labica dans son introduction.

Et certaines formules sont devenues comme des drapeaux claquant au vent : « activité humaine ou autochangement […] comme pratique révolutionnaire », l’essence humaine « est l’ensemble des rapports sociaux »… Ou encore la dernière thèse : « Les philosophes ont seulement interprété différemment le monde, ce qui importe, c’est de le changer. »

 

Le livre de Georges Labica, dont la première édition date (PUF) de 1987, n’est pas un nouveau commentaire, cherchant à trouver dans ces formules ce qui annonce un marxisme à venir déjà en germe ; ou encore qui cherche à illustrer sa propre lecture de Marx. Il essaie d’exposer la structuration interne de ces thèses – y compris en éclairant certaines corrections d’Engels – en les contextualisant par rapport à d’autres textes de Marx de la même période et en donnant des indications sur les diverses interprétations auxquelles elles vont donner lieu.

Sous cet angle, c’est un « petit » livre unique1 en son genre, en France mais également, à ma connaissance, au niveau international.

Marx écrit ces notes à Bruxelles où il s’est installé avec sa famille

Il s’était volontairement exilé à Paris en octobre 1843, après l’interdiction, puis la disparition de la Gazette rhénane, journal « démocrate », publié à Cologne, sous la responsabilité éditoriale de Moses Hess, où il écrit puis devient directeur. À Paris, il prend contact avec les socialistes français, dont Proudhon, rencontre Bakounine et entretient des liens avec la forte immigration ouvrière allemande, collaborant à son organe le Vorwärts.

Il édite lesAnnales franco-allemandes qui, dans son unique numéro, fin 1843, publientL’introduction à la philosophie de Hegel et La question juive.

Enfin, il revoit Engels, qu’il avait déjà rencontré en Allemagne. Engels s’est déclaré communiste dès 1842, Marx est alors plus circonspect. Les deux hommes lient une amitié définitive et écrivent ensemble La Sainte famille (le titre est suggéré par l’éditeur allemand) qui, critiquant fortement certains de leurs anciens compagnons allemands, paraît en février 1845.

Les Thèses sur Feuerbach sont écrites juste avant le début de la rédaction, en septembre 1845, de L’idéologie allemande qui, on le sait, est un texte important dans lequel, selon ses propres formules, Marx (avec Engels) rompt avec sa « façon de voir » et la « philosophie allemande ». Simple manuscrit, L’idéologie allemande n’a d’ailleurs été publiée qu’en 1933. Cette précision a son importance.

Elle montre que l’on a commencé à discuter de ces thèses, bien avant la publication d’un texte majeur dont elles sont concomitantes.

En France, la première traduction de la simple « Introduction » deL’idéologie allemande, titré « Feuerbach » date de 1952. Par ailleurs, deux manuscrits décisifs de la période dite « feuerbachienne » de Marx vont rester longtemps inédits.

La Critique du droit politique hégélien, un manuscrit écrit à Kreuznach en 1843 – d’où parfois l’appellation de « manuscrit de Kreuznach » – est publiée pour la première fois en 1927. Des manuscrits parisiens de 1844, ditsManuscrits de 1844 ont été édités pour la première fois (en allemand) en 1932 avec une reconstruction de ce texte qui, encore aujourd’hui,est discutée (Renault, 2008).

L’étalement historique de ces diverses publications (sansparler des publications en français) va naturellement peserfortement sur les discussions autour des textes du jeuneMarx. Et cela a des conséquences directes sur les conditions de commentaire des Thèses sur Feuerbach. En Allemagne, Marx a fait un moment partie des « jeunes hégéliens », un courant d’intellectuel de « gauche », avec notamment Bruno Bauer et Arnold Ruge, qui s’est heurté à l’État prussien réactionnaire, alors que dans un premier temps, on avait cru que l’arrivée de Frédéric-Guillaume IV au pouvoir, allait se traduire par une certaine libéralisation.

 

Marx et Feuerbach Leurs activités sont très liées à la presse. Marx se réclame alors de la philosophie de Feuerbah qui a publié en 1842 L’essence du christianisme. Pour lui, l’homme projette dans la religion sa véritable essence et se perd, s’aliène dans une puissance étrangère qui le domine alors qu’il en est le créateur.

Ce faisant, Feuerbach, pour retourner sur terre, se réclame d’un matérialisme, mais d’un matérialisme très naturaliste, ancré dans une essence de l’homme isolé, transparente à elle-même et ouverte vers l’autre par l’amour.

Sans nul doute, Marx prend comme point de départ le schéma feuerbachien de l’aliénation. Pour autant, on ne peut se contenter, comme l’ont fait de nombreux commentateurs (Eric Weil, Jean Hyppolite, Louis Althusser…) de dire que Marx se situe alors dans la droite ligne de Feuerbach, en déplaçant seulement la problématique de l’aliénation sur le terrain politique.

Durant cette période il se réclame, sans nul doute, de Feuerbach. Dans la Critique du droit politique hégélien, à la façon de celui-ci, il met en cause la logique mystifiée du raisonnement hégélien qui, dans l’analyse de l’État, fait du sujet le prédicat et du prédicat le sujet : « L’État est un terme abstrait ; seul le peuple est un terme concret » (Marx, 1980: 479).

 

On ne peut toutefois s’en tenir à ce seul constat. Ainsi, en mars 1842, il écrit à Ruge : « Les aphorismes de Feuerbach n’ont qu’un tort à mes yeux : ils renvoient trop à la nature et trop peu à la politique ». Dans Le statut marxiste de la philosophie, Georges Labica (1976), qui cite cette lettre, montre que le rapport n’est pas simple.

Suite à une période critique en 1842-1843, Marx opère un retour vers Feuerbach, en le tirant sur un terrain qui visiblement n’est pas le sien, pour expliquer qu’il a donné un fondement au socialisme et au communisme.

En fait, le terrain politique déporte Marx.

 

« Voici le fondement de la critique irreligieuse : c’est l’homme qui fait la religion et non la religion qui fait l’homme. […] Mais l’homme, ce n’est pas un être abstrait, recroquevillé hors du monde, c’est la société. Cet État, cette société produisent la religion, une conscience renversée du monde, parce qu’ils sont eux-mêmes un monde renversé » (Marx, 1982a, 3 : 382). Cette thématique du « monde renversé » va lesuivre ...jusqu’au Capital

 

 

 

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