Dans tout don vrai, une liberté se projette vers une autre liberté qu’elle veut susciter et
accroître. Dostoïevski y voit l’essence même de l’acte créateur divin. En se donnant à ses frères, l’homme se réalise pleinement.
Le don de soi ou le sacrifice de sa personne aux autres exige ce triple mouvement que nous avons
analysé plus haut : mise en évidence d’abord de la valeur perçue, appréciation ensuite de son contenu, volonté active enfin de la faire naître et de lui donner vie dans le cœur d’autrui, où
nous pourrons à notre tour la puiser.
La voie du don transcende donc autant la capitulation de l’homme sans personnalité, tel Marméladov,
que l’orgueil qui veut s’approprier des valeurs en en dépouillant les autres, car les valeurs meurent dès qu’on les prive de la liberté qui les vivifie. Plus profond est le vide creusé en soi par
le « moi » qui se projette vers l’autre, plus grande est la richesse qui lui revient finalement. (1)
d) LE CONSENTEMENT
Si le refus prédomine dans l’œuvre de Fédor Mokhaïlovitch, une minorité sympathique de personnages
témoigne heureusement que la réussite personnelle est possible et même compense le grand nombre de « ratés » de la vie. On la découvre chez ceux qui voulant satisfaire les deux
aspirations de leur « NATOURA », visent à la fois la vérité et la liberté ou plutôt
unifient cette double quête en cherchant librement la vérité
Une telle démarche les engage en effet au service de la Vérité libre, personnalisée et
personnalisante ; cette dernière insère en eux l’Amour et la vraie Liberté ou pour mieux dire la vraie liberté de
l’amour..
Tous, ils doivent leur succès à l’adoption de l’idéal-Christ. Dépassant l’impasse de l’idéal du
dieu-homme, Dostoïevskki est entré dans le sillage de l’idéal du Christ. C’est par lui que la consistance ontologique de la personne est possible.
En adhérant à la réalité totale , intérieure et extérieure, dont elle a posé la valeur et le
danger la volonté s’ouvre à la liberté finale. Le consentement assure une conformité active entre la nature profonde et l’agir volontaire. Le « moi » conscient résultant de
l’harmonie des deux plans de la NATOURA, y trouve le vrai bonheur. (2)
--------------------------------------
(2) Les "Carnets des démons", page 897
-----------------------------------------------------
Le consentement, « l’acte qui ramène en soi tous les autres », disait Bossuet, est
tout à la fois réponse et fidélité à une interpellation qui nous vient des choses et à notre propre profondeur spirituelle. C’est dire que cette soumission n’est nullement passive, puisqu’elle
inclut la participation de notre liberté réfléchie ou spontanée. On pourrait dire avec A. Forest (3) que nous sommes libres quand nous acceptons de rentrer en nous-mêmes, de retourner à
notre pureté essentielle.
La vraie liberté tend à rejoindre un certain vouloir profond qui s’accorde avec le « OUI »
de la Création. En son expérience mystique, non encore contaminée par une dialectique dissolvante ; Kirilov l’exprime fort bien :
-« Vous saisissez tout à coup la nature entière et vous dites :
oui, c’est bien comme ça, c’est vrai. Quand Dieu a créé le monde, il a dit à la fin de chaque jour : « Oui, c’est bien, c’est juste, c’est vrai … c’est de la
joie. »
----------------------------------------------
(4) Les Démons, page 619
--------------------------------------------
Peu de temps après sa révolte devant Rakitine, quand il avouait ne pouvoir accepter l’univers de Dieu
(5), Aliocha, saisi tout entier par l’extase, reprend contact avec le cosmos et consent
------------------------------------------------------------
(5) « Les Frères Karamazov », page 368
---------------------------------------------------------------
de tout son être à l’ensemble de la création ; il se sent relié à tous les hommes par l’amour et
le pardon réciproque. (6) De même, son frère Dimitri, au moment où il sent
--------------------------------------------
(6) « Les frères Karamazov », page 389
---------------------------------------------------------
naître en lui un cœur nouveau » redécouvre la solidarité universelle et, en même temps, le
besoin de Dieu et de sa joie. (6)
------------------------------------------------------------
(6) « Les frères Karamazov », page 619-620
-------------------------------------------------------------
Seul l'humble de coeur, à l'image du Christ y parvient ; en reconnaissant pleinement
l'existence d'autrui, il s'insère activement dans la communion universelle et ainsi se rend apte à recevoir des autres tout ce qu'il leur a abandonné sans réserve, enrichi de leurs propres
richesses. Le "oui" adressé à la totalité, en tant qu'effort de synthèse, de communion et d'unité, rapproche l'homme de la Synthèse universelle
qu'est Dieu, source infinie de joie, de bien et de liberté. (7)
---------------------------------
(7) Cf. cette étude, page...)
-------------------------------------
Ce consentement s'exprime le mieux dans la sacrifice qui constitue, rappelons-le, le sommet de
l'épanouissement personnel. Le consentement réinsère donc l'homme, lui donne de se retrouver en Dieu et de voir l'univers désormais en sa pureté originelle. En un mot, grâce au consentement,
l'homme peut vivre le paradis ici-bas.
(à suivre)
Yvan Balchoy
yvanbalchoy13@gmail.com
http://poete-action.ultim-blog.com