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Publié par YVAN BALCHOY

La Révolution russe et l’émancipation des femmes

Femmes et révolution

TRADUIT DE SPARTACIST (EDITION ANGLAISE) no 59, PRINTEMPS 2006

« La “libération” est un fait historique et non un fait intellectuel, et elle est provoquée par des conditions historiques, par l’état de l’industrie, du commerce, de l’agriculture, des relations. »

– Karl Marx et Friedrich Engels, l’Idéologie allemande (1846)

Aujourd’hui, même dans les « démocraties » capitalistes avancées, la vie pour des millions de femmes est pénible et pleine de corvées ingrates. Pour ne mentionner que deux exemples d’arriération vis-à-vis des femmes, aux Etats-Unis, le droit à l’avortement est de plus en plus remis en cause et la garde des enfants est si coûteuse qu’elle est inabordable pour la plupart des travailleuses. Dans le tiers-monde la condition des femmes est mille fois pire. Pourtant il y a quinze ans, en Union soviétique, les femmes bénéficiaient encore de nombreux avantages, comme des crèches et garderies financées par l’Etat, le droit à l’avortement sans restriction, l’accès à une grande variété de métiers et de professions, et il y avait relativement peu d’inégalité économique entre les hommes et les femmes – bref, les femmes avaient un statut à certains égards plus avancé que dans les sociétés capitalistes d’aujourd’hui.

C’est la Révolution bolchévique de 1917 qui avait rendu ces acquis possibles. La Révolution russe n’était pas simplement une transformation superficielle, c’était, comme l’explique l’historien Richard Stites :

« [...] une révolution sociale classique – un processus, pas un événement, un phénomène qui n’a pas pu être déclenché, provoqué ou mis en branle par un simple changement de pouvoir qui se serait confiné au centre, et qui aurait limité ses efforts à des décrets et des lois énonçant les principes de l’égalité. Une vraie révolution sociale dans une société sous-développée ne se limite pas à une redistribution de la propriété, pas plus qu’elle ne se limite à une redistribution des ministères ; c’est le résultat d’une mobilisation sociale. Autrement dit, c’est aussi des gens qui se mêlent au peuple avec des plans soigneusement élaborés, des compétences et de l’enthousiasme révolutionnaire ; cela veut dire instruire, pousser, inciter, cajoler les entêtés, les ignorants et les arriérés grâce à l’élément indispensable à toute propagande radicale : le message et la conviction que la révolution touche à la vie quotidienne. »

– Stites, The Women’s Liberation Movement in Russia : Feminism, Nihilism, and Bolshevism, 1860-1930 [Le mouvement de libération des femmes en Russie : féminisme, nihilisme et bolchévisme, 1860-1930], Princeton, Princeton University Press, 1978

C’est la destruction du pouvoir tsariste/capitaliste et la prise du pouvoir par les soviets – conseils ouvriers et paysans – sous la direction des bolchéviks en octobre 1917 qui avaient permis de remodeler la société dans tous ses aspects. Les domaines de l’aristocratie foncière avaient été abolis, et la terre nationalisée ; l’industrie allait bientôt être collectivisée. Le nouvel Etat ouvrier prenait les premières mesures préparant la planification de l’économie dans l’intérêt des travailleurs, apportant d’immenses acquis aux travailleuses. La Révolution russe cherchait à faire participer pleinement les femmes à la vie économique, sociale et politique.

Depuis la contre-révolution qui a restauré le capitalisme en 1991-1992, le sort des femmes de l’ex-Union soviétique a considérablement empiré et ressemble maintenant plus à celui des femmes du tiers-monde. Il y a désormais un énorme taux de chômage, l’espérance de vie est en chute libre, et l’arriération religieuse, tant orthodoxe russe que musulmane, revient en force – pour ne citer que trois exemples. De 1991 à 1997, le produit intérieur brut a diminué de plus de 80 % ; d’après les statistiques officielles (qui sous-estiment la gravité de la situation), les investissements de capitaux ont diminué de plus de 90 %. Au milieu des années 1990, 40 % de la population de la Fédération de Russie vivait en-dessous du seuil de pauvreté officiel et 36 % se maintenait juste au-dessus. Des millions de personnes ne mangeaient pas à leur faim.

La libération des femmes et la révolution socialiste mondiale

Les bolchéviks savaient que sans développement économique qualitatif, la libération des femmes n’était qu’un rêve utopique. Le régime bolchévique des premières années fit tout ce qui était en son pouvoir pour tenir sa promesse d’émancipation des femmes, cherchant à utiliser ses maigres ressources au maximum. Pour cela, il institua entre autres le Jenotdel, branche du parti qui se consacrait aux questions touchant spécifiquement les femmes. Mais à chaque pas, ses efforts se heurtaient au fait que sans injection massive de ressources, les résultats ne pouvaient être que limités à tous points de vue. Léon Trotsky, qui avait dirigé la Révolution russe aux côtés de Lénine, expliquait que dès le début les bolchéviks étaient conscients que :

« Les ressources réelles de l’Etat ne correspondaient pas aux plans et aux intentions du Parti communiste. La famille ne peut pas être abolie : il faut la remplacer. L’émancipation véritable de la femme est impossible sur le terrain de la “misère socialisée”. L’expérience confirma bientôt cette dure vérité formulée par Marx quatre-vingts ans auparavant. »

la Révolution trahie (1936)

Le premier Etat ouvrier du monde avait hérité cette pauvreté abjecte de l’arriération économique et sociale du vieil empire tsariste. Dans les grandes villes, grâce aux investissements étrangers, on avait construit des usines modernes, ce qui avait donné naissance à un prolétariat concentré et puissant qui réussit à faire la révolution dans un pays à majorité paysanne. Les ouvriers révolutionnaires étaient eux-mêmes, dans la plupart des cas, fils ou petits-fils de paysans. Lorsque leurs cousins des campagnes occupèrent les domaines des grands propriétaires, les ouvriers les soutinrent et distribuèrent la terre à ceux qui la travaillaient. L’alliance (smytchka) entre ouvriers et paysans fut la clé du succès de la révolution. Mais la masse des petits propriétaires paysans était aussi un réservoir d’arriération sociale et économique. Les ravages de la Première Guerre mondiale furent aggravés par l’implacable guerre civile (1918-1920) que le gouvernement bolchévique dut mener contre les armées de la contre-révolution et l’intervention impérialiste, ramenant l’économie russe plusieurs décennies en arrière. Les impérialistes avaient aussi mis en place un blocus économique qui isolait l’Union soviétique de l’économie mondiale et de la division internationale du travail.

Les marxistes savent depuis toujours que l’abondance matérielle nécessaire pour éradiquer la société de classes, et les oppressions qui l’accompagnent, ne peut découler que du niveau technologique et scientifique le plus élevé, sur la base d’une économie planifiée au niveau international. La dévastation et l’isolement économique de l’Etat ouvrier soviétique créèrent de très fortes pressions matérielles qui poussèrent à la bureaucratisation. Dans les dernières années de sa vie, Lénine, souvent en alliance avec Trotsky, mena une série de batailles dans le parti contre les manifestations politiques de ces pressions bureaucratiques. Les bolchéviks savaient bien que le socialisme ne pouvait se construire que sur une base mondiale, et ils luttaient pour étendre la révolution au niveau international, et en particulier aux économies capitalistes avancées d’Europe ; l’idée qu’on puisse construire le socialisme dans un seul pays est une distorsion qui ne se manifesta que plus tard et qui fut introduite pour justifier la dégénérescence bureaucratique de la révolution.

Début 1924, une caste bureaucratique conduite par Staline parvenait à dominer le Parti communiste et l’Etat soviétiques. C’est pourquoi l’égalité des femmes, telle que les bolchéviks l’avaient envisagée, ne fut jamais pleinement réalisée. La bureaucratie stalinienne abandonna le combat pour la révolution internationale ; à la fin, en 1991-1992, elle avait tellement déformé et diffamé les grands idéaux du communisme à coups de distorsions et de mensonges que la classe ouvrière ne s’est pas battue contre la liquidation de la révolution et la restauration du capitalisme sous Boris Eltsine.

La Révolution russe déclencha une grande vague de luttes révolutionnaires, qui déferla sur le monde en opposition au carnage de la Première Guerre mondiale. Octobre 1917 fut un exemple extraordinaire pour la classe ouvrière du monde entier. En 1918-1919, l’Allemagne, le pays capitaliste le plus puissant et le plus avancé d’Europe, se retrouva précipitée dans une situation révolutionnaire ; quant au reste du continent, il était dans la tourmente pour la plus grande part. Les bolchéviks consacrèrent une bonne partie des ressources de l’Etat soviétique au combat pour la révolution socialiste mondiale, créant à cette fin l’Internationale communiste (IC). Mais les partis de l’IC en Europe, encore jeunes, venaient juste de rompre avec les directions réformistes des organisations ouvrières de masse qui avaient soutenu leur propre gouvernement bourgeois pendant la Première Guerre mondiale, et ils ne réussirent pas à jouer le rôle de partis révolutionnaires d’avant-garde, comme l’avaient fait les bolchéviks. La direction réformiste, pro-capitaliste et profondément chauvine du Parti social-démocrate allemand (SPD) réussit, avec la collaboration active des forces militaires et policières, à faire échec à la possibilité de révolution prolétarienne qui s’était présentée en 1918-1919 en Allemagne.

Les partis sociaux-démocrates comme le SPD allemand et le Parti travailliste britannique portent une responsabilité historique centrale dans la dégénérescence de la Révolution russe. Ce qui ne les empêche pas de se joindre à leurs maîtres capitalistes pour proclamer que le régime bolchévique du temps de Lénine devait inévitablement conduire au despotisme stalinien, que le communisme est un échec et que la « démocratie » capitaliste est infiniment préférable au communisme. Une grande partie des jeunes militants de gauche d’aujourd’hui leur fait écho, et tire un trait d’égalité entre le communisme et la dégénérescence stalinienne de l’Etat ouvrier soviétique. Quant aux jeunes qui sont influencés par l’anarchisme, ils soutiennent que la hiérarchie est intrinsèquement oppressive, et que la voie du futur c’est la production à petite échelle, la décentralisation et un « mode de vie libéré » sur une base individuelle. Mais c’est une impasse.

Malgré le triomphe de la caste bureaucratique en 1924, et la dégénérescence de la Révolution russe qui en a résulté, les acquis essentiels de cette révolution – le renversement des rapports de propriété capitalistes et l’établissement d’une économie planifiée – avaient subsisté. Ces acquis se manifestaient, entre autres, dans la situation matérielle des femmes. C’est pourquoi la Ligue communiste internationale, fidèle à l’héritage de l’Opposition de gauche de Trotsky qui a combattu Staline et la dégénérescence de la révolution, était pour la défense militaire inconditionnelle de l’Union soviétique contre les agressions impérialistes, et pour un combat intransigeant contre toutes les menaces de contre-révolution capitaliste, venant de l’intérieur ou de l’extérieur. Mais nous savions aussi que la caste bureaucratique au pouvoir était un danger mortel pour l’existence même de l’Etat ouvrier. Nous appelions à une révolution politique en URSS pour chasser la bureaucratie, restaurer la démocratie ouvrière des soviets et engager le combat pour la révolution prolétarienne internationale, nécessaire à la construction du socialisme.

L’héritage du travail des bolchéviks parmi les femmes

Ces quinze dernières années, on a publié plusieurs ouvrages qui témoignent des acquis immenses obtenus par les femmes au lendemain de la Révolution russe. Les bolchéviks avaient immédiatement mis en place un code civil qui balayait des siècles de droit de la propriété et de privilèges masculins. L’excellent ouvrage de Wendy Goldman, Women, the State and the Revolution : Soviet Family Policy and Social Life, 1917-1936 [Les femmes, l’Etat et la révolution : politique de la famille et vie sociale en Union soviétique, 1917-1936] (Cambridge, Cambridge University Press, 1993) s’intéresse particulièrement aux trois codes de la famille, celui de 1918, de 1926 et de 1936, présentés comme des tournants de la politique soviétique, symptomatiques du programme du parti et de l’Etat sur la question femmes. Le code de 1918, la « législation sur la famille la plus progressiste que le monde ait jamais connue », céda la place au code de 1926, entré en vigueur dans une période de lutte politique intense entre la bureaucratie stalinienne et les courants d’opposition qui la combattaient, principalement l’Opposition de gauche de Trotsky. Le code de la famille de 1936, qui réhabilitait la famille dans l’idéologie stalinienne officielle et rendait l’avortement illégal, fut la codification du recul total effectué sous Staline dans la lutte pour l’égalité des femmes.

Le livre de Goldman n’est pas le seul des nombreux ouvrages publiés après 1991 à avoir profité d’un accès plus facile aux archives de l’ex-Union soviétique. Un autre ouvrage, Bolshevik Women [Femmes bolchéviques] (Cambridge, Cambridge University Press, 1997), de Barbara Evans Clements, est la biographie d’un groupe de militantes du parti. Clements a constitué une base de données sur plusieurs centaines de cadres faisant partie des « vieux bolchéviks » (membres du parti avant 1917), qu’elle analyse pour y discerner des tendances en termes d’origines, de niveau d’éducation et d’activité dans le parti.

Bolshevik Women décrit des militantes de premier plan, comme Elena Stassova, membre du comité central [CC] et secrétaire du CC à Petrograd en 1917 ; ou Evguenia Bosch, dont Victor Serge (qui fut membre de l’Opposition de gauche et rompit plus tard avec Trotsky) disait qu’elle était « un des dirigeants militaires les plus compétents qui aient émergé dans cette première phase » lors de la guerre civile (cité dans Bolshevik Women). Bosch se suicida en janvier 1925, quand la fraction de Staline limogea Trotsky de son poste de Commissaire du peuple à la guerre. Ou encore, Inessa Armand, amie et collaboratrice de Lénine, qui fut la première dirigeante du Jenotdel jusqu’à sa mort en 1920.

Parmi les figures moins connues, il y a Concordia Samoïlova, autre cadre de longue date du parti, dont le travail après 1917 s’est consacré aux activités de terrain du Jenotdel ; Klavdia Nikolaeva, dirigeante du Jenotdel limogée en 1925 à cause de son soutien à l’Opposition antibureaucratique ; Rozalia Zemliatchka, qui devint une bureaucrate endurcie et fut la seule femme à siéger au Conseil des commissaires du peuple sous Staline ; et Alexandra Artioukhina, qui dirigea le Jenotdel de 1925 jusqu’à la liquidation de ce dernier par Staline en 1930.

Le travail femmes de la Ligue communiste internationale se réclame des traditions établies par le Parti bolchévique de Lénine. Dans les premiers numéros de Women and Revolution [Femmes et révolution], nous avons publié des recherches originales de Dale Ross, première rédactrice en chef de Women and Revolution, sur la Révolution russe et le travail bolchévique parmi les femmes. Ces articles se basaient sur sa thèse de doctorat, The Role of the Women of Petrograd in War, Revolution and Counterrevolution, 1914-1921 [Le rôle des femmes de Petrograd dans la guerre, la révolution et la contre-révolution de 1914 à 1921] (1973). Dans les deuxième et troisième numéros de Women and Revolution (septembre-octobre 1971 et mai 1972) nous avons publié, en deux parties, la « Résolution concernant les formes et les méthodes du travail communiste parmi les femmes » du Troisième Congrès de l’Internationale communiste (1921). Les nouveaux documents disponibles n’ont fait que renforcer notre solidarité avec la politique bolchévique pour l’émancipation des femmes.

Les numéros suivants de Women and Revolution ont exploré d’autres aspects du combat pour la libération des femmes en URSS. L’article « Les premières années du travail bolchévique parmi les femmes de l’Orient soviétique » (Women and Revolution no 12, été 1976) a une signification toute particulière. On y relate les efforts héroïques du gouvernement bolchévique pour transformer la condition des femmes affreusement opprimées de l’Asie centrale musulmane, où les militantes du Jenotdel portaient elles-mêmes le voile pour entrer en contact avec ces femmes recluses. Mais cet important sujet sort du cadre du présent article.

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